Chroniques d'un vieux bougon

23 août 2016

La vie des elfes. Muriel Barbery. (Chronique du 26 juin 2015)

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      Les Elfes de Muriel Barbery m’attendaient depuis plus d’un mois sur la table du salon mais accaparé par la sortie de mon propre roman et les travaux du jardin, je n’avais pas pris le temps même de l’ouvrir, ne serait-ce que pour en déguster les premières lignes. Les pluies orageuses de la mi-juin m’ont offert l’occasion de m’y plonger. Avec délice. Au hasard des commentaires et des critiques, j’avais bien compris que, comme pour son "Hérisson", les professionnels de la profession peinent à partager l’engouement des lecteurs. Ils admettent certes trouver dans "La Vie des Elfes" une grande richesse de vocabulaire et une certaine poésie de la phrase même si c’est, parfois, au détriment de l’entendement et de la grammaire. Mais c’est pour déplorer tout aussitôt une intrigue un peu mince et trop longue à se déployer. C’est vrai que Muriel Barbery s’applique à décrire dans le détail la vie de ses personnages et, partant, à expliquer ainsi leurs actes, leurs pensées et leurs émotions. Mais c’est qu’elle puise si profondément dans leur être et leur histoire qu’il faut bien des mots et bien des phrases pour remonter d’aussi loin les fulgurantes sensations comme les infimes effleurements qui bouleverseront non seulement leur destin mais aussi celui du monde. En réalité, il faut vivre en symbiose avec la terre, le vent et les oiseaux au rythme des jours et des saisons et avec la musique des Beethoven, Mozart, Schubert ou Liszt pour pénétrer de plain-pied dans cette part légère et fugitive de soi-même que l’on néglige trop souvent, l’utopie. Muriel Barbery croit ou feint de croire, à moins qu’il ne s’agisse de sa part de quelque subterfuge elfique pour nous le faire comprendre sinon admettre, que, comme nous le pratiquons déjà avec les arbres, les violettes et les nuages, nous pouvons également parler aux lièvres, les coursiers du temps, aux chevreuils, les gardiens de l’élégance et de la grâce, et surtout aux chevaux de vif-argent à l’amble grandiose et généreuse. Mais comment accepter l’évidence d’une telle proposition pour qui vit prisonnier, sinon même séquestré, au milieu des pierres mortes d’une vaste cité ? Pour rencontrer effectivement les Elfes de Muriel Barbery, il faut, par un bel après-midi d’été, s’allonger dans l’herbe, pour sentir au plus près les pulsations de la Terre et à l’ombre d’un grand saule plongeant ses bras dans l’eau tiède d’un étang délicatement caressée par les libellules et les papillons. Ou bien s’asseoir tout simplement sur une souche abandonnée à l’ombre des fayards, dans le frémissement d’une brise au parfum de lavande et de sauge sauvages. Alors peut-être le sanglier viendra-t-il vous prendre par la main pour vous conter le ciel des étoiles, des planètes et des songes. En un mot, il faut repousser au-delà des certitudes les raisons raisonnantes qui enferment l’esprit dans le carcan des conventions et laisser entrer le frisson de la poésie. Le livre refermé, il veillera en silence dans quelque recoin oublié pour mieux resurgir aux heures tristes ou douloureuses, les fleurir et les éclairer. Comme ces herbes de grand-mères qui savent aussi bien guérir les plaies de l’âme que celles du corps.

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16 août 2016

Bain de lune. Yanick Lahens. (Chronique du 31 janvier 2015)

 

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      « Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau et pas seulement des hommes et des femmes ». Le " Bain de lune " de Yanick Lahens entraîne d’emblée le lecteur dans l’autre monde d’un Haïti torturé et humilié depuis que les franginens (nés en Afrique) sont arrivés sur l’île. Un monde d’hommes et de femmes qui doivent affronter leur propre histoire faite de misère, de luttes contre et avec la terre avare, la mer et sa fureur, les dieux vaudous, les ancêtres toujours présents et leurs vieux démons coutumiers. Un monde où les rivalités des familles sont le quotidien, le passé et l’avenir de ceux qui restent au village. Même si les violences des hommes qui attendent celles et ceux qui partent à la grande ville sont certes autrement plus terribles Mais un monde aussi où c’est surtout l’opiniâtreté des femmes qui construit comme toujours la destinée de tout un peuple. Comme partout, les pauvres, ceux qui ne mangent pas toujours à leur faim, vivent sous la coupe des puissants, des riches propriétaires, des commissaires et autres directeurs de tout qui portent le Pouvoir. Le seigneur du lieu trousse allègrement les femelles de sa contrée et plus loin encore et propage sa semence sans compter. Ainsi se créent au fil des années des liens indéfectibles entre les générations. Du haut de ses seize ans, la jeune Olmène, fille d’Hermancia et d’Orvil fils de Bonal fils de Lafleur, succombera mi consentante mi fataliste au regard et à la gourme de Tertulien, le maître, descendant de la riche famille des Mésidor. Envoûté, celui-ci l’établira, comme ses autres femmes-jardin, sur un lopin de terre, une maison en dur, une vache et un cochon, trois robes et des chaussures. La lutte des pauvres et des riches prend alors un cours dramatique avec l’arrivée au pouvoir de l’homme au chapeau noir et aux épaisses lunettes. L’ouragan portera la tragédie à son paroxysme. Nul au-delà des montagnes n’en aurait jamais rien su si, au troisième jour de la tempête, une naufragée échouée à demi-morte sur la plage ne revivait ces jours de sang. Avec ses mots, ses images et ses expressions bien éloignées de la sèche intelligence ou du savant débraillé de nos auteurs germanopratins, elle raconte. La vie et la mort ne tournent pas, ici, autour du nombril des protagonistes. Ceux-ci se battent réellement avec la dureté des jours et des nuits, la douleur et les plaisirs, la faim et les sentiments qui tordent les ventres, les rêves et les espérances. « Vivre et souffrir sont une même chose » constate l’héroïne. Elle rejoint par un singulier raccourci la sagesse désabusée de Robert Coublevie, l’homme qui marche d’Yves Bichet, lorsqu’il observe que « penser à l’amour est la meilleure manière de souffrir ».Un livre de chevet à lire et à relire à petites gorgées. Pour en goûter toute la saveur.  ("Bain de lune", Yanick Lahens, Sabine Wespieser éditeur)

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09 août 2016

Une rançon. David Malouf (Chronique du 29 octobre 2013)

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       Reportons-nous aux heures studieuses de nos humanités. Bardé de l‘énorme dictionnaire d’Anatole Bailly et armé des conseils de notre professeur, nous nous plongeons dans la traduction de l’Anabase de Xénophon. C’est difficile mais plaisant à la fois. Comme de décrypter à chaque ligne une nouvelle énigme. La lutte de Cyrus contre son frère Artaxerxés et la retraite des Dix Mille vers l’Hellespont n’ont bientôt plus de secret pour nous. Il y avait cependant plus grandiose encore. Plus ardu mais plus grandiose. Monumental. L’Iliade et l’Odyssée. Souvenons-nous. Pâris le Troyen se prend d’amour pour la belle Hélène, la fille de Zeus et de Léda et épouse de Ménélas, roi de Sparte. Il l’enlève et l’emmène avec lui jusqu’à Troie. Les Grecs se voient contraints de laver leur honneur bafoué. Ils abandonnent qui leurs troupeaux de chèvres qui leurs barques de pêche pour affréter leurs vaisseaux et aller faire le siège du puissant royaume de Priam. David Malouf a choisi l’un des épisodes les plus dramatiques du récit d’Homère. Lorsqu’Hector, le frère de Pâris, tue Patrocle, le cousin et ami-amant d’Achille. D’autant plus fou de douleur qu’il estime que son ami est mort à sa place, ce dernier tue Hector à son tour, attache son cadavre à son char et le traîne dans la poussière autour des remparts de la ville assiégée. Dix jours durant, il va répéter le sinistre rituel. Le onzième jour, Priam se présente devant lui, modestement vêtu d’une tunique blanche et assis sur une humble charrette tirée par deux mules. Sous le drap qui la recouvre tel un linceul gît une partie de son immense trésor en guise de rançon pour le corps de son fils. Après avoir évoqué la douleur incommensurable d’Achille, David Malouf nous fait pénétrer l’âme du roi de Troie. Oubliant sa propre personne, il a toujours tenu son rang de roi. Debout devant ses sujets. Loin de toute émotion. Tel le phare qui guide les marins. Mais il souffre lui aussi. La mort d’Hector et l’humiliation que lui fait subir le héros des Grecs sont trop fortes et trop lourdes pour l’humain qu’il est pourtant. Cent questions traversent son esprit au cours des longues insomnies qui minent ses nuits depuis dix jours. Ce matin-là, il prend sa décision. Il s’en ouvre d’abord à sa première épouse, Hécube. Il sait qu’elle usera de tous les stratagèmes que connaissent les femmes pour attendrir le cœur des hommes. « Et si, toi aussi, tu es perdu ? Qui partagera avec moi le poids de la tristesse ? Qui me tiendra la main ? Et qui gardera Troie ? » Mais Priam résiste. Sa décision est prise. Pour mieux faire comprendre sa démarche, il lui raconte son enfance. Comment il est devenu roi parce qu’Héraclès voulait seulement se distraire un peu. Le récit de son destin si singulier est bien éloigné de la légende destinée à l’édification du peuple. Il n’en discerne pas moins la main des dieux. Mais elle lui pèse aujourd’hui. Il voudrait n’être plus qu’un père qui pleure son fils préféré, mort glorieusement au combat mais humilié par un ennemi devenu fou. Mais peut-on échapper aux dieux ? En réalité, sous le prétexte de prolonger le récit d’Homère, David Malouf parle de nous. De nos dirigeants et des institutions qui régissent nos états. De nos liens avec la vie et la mort. De nos questionnements, de nos angoisses et de nos peurs. « Il m’apparaît, dit Priam, que nous pourrions nommer autrement ce que nous appelons la fortune et attribuons aux dieux. Et nous offrir ainsi la chance de pouvoir agir par nous-mêmes. » Parole sacrilège s’il en est ! Parole de toutes les époques. On vénéra la nature et on nomma les dieux. On renversa leurs statues et on en érigea d’autres avec d’autres noms. Mais qu’on les appelle Zeus, Jupiter, Dieu le Père, Parti ou politiquement correct, toujours la soumission est la même. Et la suggestion de Priam demeure toujours d’actualité. (Une rançon. David Malouf, traduit de l’anglais Australie par Nadine Gassie, Albin Michel)

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02 août 2016

Yves Bonnefoy

Bonnefoy

 

A lire : "L'écharpe rouge " éditions Mercure de France

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01 juillet 2016

Vacances

Vacances

Petit viatique pour les vacances en attendant de nous retrouver en septembre.

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28 juin 2016

Framboises, groseilles et pélargoniums

Groseilles

      Journée exceptionnelle s’il en est pour mon courtil. L’année scolaire s’achève et la maîtresse, professeur des écoles comme il se doit, ne sait plus trop quoi faire faire à ses élèves de CM2. Leur départ pour le collège en septembre et le parfum de vacances qui les environne ne les motivent plus guère à se pencher sur les impitoyables pièges de l’ortograffe, les labyrinthiques règles de conjugaison des verbes du troisième groupe, comme on disait autrefois, et le supplice toujours renouvelé des divisions des nombres premiers. Elle a donc choisi d’offrir quelques heures au cœur de la nature à ces petits citadins natifs du béton. Surveillés par plusieurs mamans de l’association des parents d’élèves, ils jaillissent de leur car avec d’autant plus de fougue qu’ils viennent d’y être retenus prisonniers pendant presque une heure. La clameur sème la perturbation dans les futaies alentours. Le couple de pie se précipite l’injure au bec pour défendre sa couvée sise au sommet de l’un des bouleaux. Les ramiers s’enfuient en grand ramage vers les bois voisins. Les merles et leurs ennemis les geais consentent à une trêve dans l’ombre des sureaux. Et les fauvettes, mésanges et les pinsons se terrent dans les noisetiers. Ils ne sont pourtant qu’une vingtaine de gamins mais ils font autant de bruit qu’une horde de casseurs chargeant une compagnie de CRS. Lorsque le calme est revenu, nous les entraînons vers l’enclos de la chèvre naine et la volière des pigeons. Mais les cabrioles de la première n’émeuvent guère qu’une petite blondinette aux yeux rêveurs et le charivari provoqué par leur arrivée au milieu des seconds ne provoque que quelques rires nerveux. C’est quoi, ces fleurs ? demande soudain une petite pimbêche au regard effronté penchée sur un gros bouquet de pélargoniums. Je tente d’expliquer en quelques mots que la première bouture me fut rapportée d’Afrique du Sud par un ami journaliste sportif qui avait alors "couvert" la coupe du monde de football. Je deviens derechef un personnage important pour les enfants. L’une des mères, moins admirative, se penche à son tour et remarque qu’un parfum de roses émane des feuilles. Une autre détecte plutôt un soupçon de chocolat. Les enfants rient. Moi, je préfère les fleurs qui sentent bon, commente un gringalet presque aussi maigre que l’épouvantail qui surveille le potager. J’ajoute alors qu’en général, les fleurs émettent des odeurs pour éviter que les animaux ne les mangent comme l’ail par exemple qui contient du souffre pour éloigner les rongeurs. Les qualités que l’homme recherche dans une plante existent d’abord pour le bénéfice de la plante elle-même. Pour la défendre contre ses prédateurs ou, comme les couleurs chatoyantes des fleurs, pour attirer les insectes pollinisateurs. C’est quoi les "pollisateurs" ? Mais deux garçons qui se baguenaudaient le nez au vent pour montrer ostensiblement leur désintérêt total pour mes radotages, nous rejoignent les mains et les joues barbouillées de jus de groseilles. Et tous de suivre leurs indications pour bénéficier des mêmes privilèges. J’en profite pour expliquer concrètement l’action des insectes sur les fleurs qui peuvent ainsi donner naissance aux fruits. Qui donneront ensuite des graines qui permettront à la plante de renaître l’année suivante. Mais même mûres, les groseilles ne sont pas aussi délicieuses qu’elles le paraissent. Par contre, les rares framboises voisines sont, elles, bien goûtues. La volée de moineaux qui s’abat sur elles sera fatale à ma récolte future. Tandis que mes visiteurs remontent dans leur car, nous constatons, leur maîtresse et moi, qu’il faudra encore bien du temps avant qu’ils ne comprennent vraiment, que non seulement la nature n’est pas à leur service mais qu’ils en sont eux-mêmes partie prenante. Ce qui nous laissera à tous bien des choses à penser pendant les vacances.

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24 juin 2016

Réapprendre la bonté.

Bonte

       Accompagné mon amie Marthe Dumas, du mas du Goth, à la cérémonie d’inhumation d’Albert Peyré, une vieille figure du village lui aussi. Pendant le trajet, elle me raconte sa vie en quelques mots : vous n’êtes pas d’ici, explique-t-elle ; vous ne pouvez pas savoir ! Il a vécu l’invasion nazie dans un stalag de Poméranie et les bouleversements de l’agriculture à son retour. La ferme de son père ne connaissait pas l’opulence mais il l’a malgré tout persuadé de remplacer ses deux vaches limousines par un beau tracteur rouge tout droit sorti des usines de la Régie. Ses deux garçons ont grandi à ses côtés, labourant, semant et moissonnant comme lui et leur grand-père. À la faveur de son mariage, le premier s’est cependant enhardi à monter un troupeau de laitières normandes et le second est parti à la Ville travailler dans une usine de porcelaine. Imperturbable, Grand Peyré, comme on commence alors à l’appeler, a continué à arpenter ses champs de son pas bonhomme. Jusqu’au jour où il estima avoir fourni sa part de labeur et le céda devant notaire à son aîné. Dès lors, il s’adonna à la cueillette des champignons l’automne venu, coupa du bois pour les voisins pendant l’hiver, les fougères et les ronces au printemps et donna la main dès la Saint-Jean pour les foins et les moissons. Sans cesser jamais bien sûr de sarcler son potager en toute saison. Chaque dimanche, il descendait au bistrot du village pendant que son Angèle allait chanter les cantiques à l’église. Le jour où le fils fit installer la machine infernale qui trayait les vaches à sa place, celle-ci décida que son tour était venu de se reposer enfin. L’ennui l’emporta par une nuit de froidure à geler la terre à pierre fendre. Le Grand Peyré hocha la tête, bougonna dans son plastron et calfeutra son chagrin en dedans de lui. Désormais, il passerait par le cimetière avant de rejoindre ses conscrits autour de la table du fond dans le café-bureau de tabac-journaux que des jeunes aventureux de la ville avaient repris. Et quand les cloches sonnaient sexte, il agrippait sa bicyclette et regagnait la table familiale où c’était à présent le fils qui rompait le pain et découpait le poulet. Quand il faisait beau, il s’asseyait après le repas sur le banc de pierre devant la porte et, parfois, s’y assoupissait. Sinon, il s’enfonçait dans le fauteuil qui lui était réservé dans le cantou encombré de décorations de pacotille et, parfois, s’y assoupissait aussi. Aux dires de sa belle-fille aujourd’hui décédée, il ne prononçait jamais un mot plus haut que l’autre. Il ronchonnait bien, de temps à autre, pour montrer son désaccord mais il clôturait toujours la discussion par un grognement désabusé. Un jour, le maire sortant le menaça de l’inscrire sur sa liste. Bah, bah, bah…, s’exclama-t-il avant d’empoigner son bâton de coudrier et d’aller faire le tour de son courtil pour prendre le bon air de ses arbres. Ses petits-enfants pouvaient bien le houspiller ou rire dans son dos. Il ne levait pas même un sourcil d’irritation. Il dodelinait de la tête et semblait s’échapper vers des contrées lointaines où nul jamais ne le rejoindrait. Il allait célébrer son quatre-vingt-seizième anniversaire lorsqu’arriva l’heure de la veillée mortuaire. Ce soir-là, les langues se délièrent un peu pour lui faire un hommage qu’il n’aurait certainement pas voulu entendre de son vivant. En janvier 54, quand ma fille a donné naissance au Jean-Louis, il nous a apporté un tombereau de bois. Quand mon mari a été emporté par sa pneumonie, il passait de temps en temps avec un panier de pommes de terre ou une cuisine de haricots où il avait "oublié" un billet. À la saison, il posait toujours une poignée de bolets sur la table avant de s’enfuir en riant comme un bossu. Il était surtout gentil, conclut la doyenne de l’assemblée en guise de péroraison. Taiseux mais gentil. Fut-il heureux ? Sans doute un peu comme tout le monde. Même si ce ne fut pas le bonheur vanté par les gazettes d’aujourd’hui. Et à l’heure où bruissent les médias de casseurs et de "hooligans", d’attentats, de guerre, de meurtres et de tant d’autres charmants fratricides, il montre que nous devrions réapprendre la bienveillance et peut-être même aussi la bonté. Il nous laisse, en tout état de cause, bien des choses à penser. (Photo de Jean-Christophe Laforge/ les ruraux)

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21 juin 2016

Le cafard facétieux.

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       Le soleil, la mer, le sable chaud et les moules-frites. Il y a des jours où le rêve de quat ’sous resterait presque le meilleur remède à la grisaille du ciel avec son perpétuel triptyque, humidité de l’air, chaleur et orage. Blottie au cœur des Monts, la vallée en est souvent épargnée. Mais les premiers grognements précèdent de peu une belle bordée de vent qui secoue les futaies. Les premières gouttes s’écrasent dans un bruit d’enfer sur les feuilles du marronnier. Je me replie piteusement sous mon appentis. Le vacarme de la grêle contre les tuiles relègue l’"hymne à Vénus" de Tannhäuser diffusé à la radio dans les brumes germaniques. De guerre lasse, je regagne mon bureau. Mon chat César m’y a hélas précédé, excédé sans doute lui aussi par les intempéries. L’ennui ou mon absence ont si bien titillé son humeur qu’il y a semé une jolie pagaille. Ma petite voisine Anaïs elle-même n’est jamais parvenue à un aussi brillant résultat. Pendant qu’il se repose benoîtement dans mon fauteuil, je remets chaque chose à sa place. Force m’est alors de constater que manque le magnifique stylo-plume de marque qu’une lectrice sous le charme de mes petites histoires m’avait gracieusement offert lors d’une fête du livre en Pays Basque. Avec les années, nous nous étions l’un et l’autre peu à peu apprivoisés et il s’était bientôt révélé un précieux auxiliaire pour calligraphier les pleins et les déliés lors des dédicaces de mes romans. On a évidemment tort de s’attacher à ces produits manufacturés comme s’ils avaient eux aussi une âme. Le voici aujourd’hui retenu prisonnier sous l’armoire normande qui me tient lieu de bibliothèque et c’est avec nostalgie que je vais devoir me contenter d’un vulgaire stylo à bille publicitaire. Mais je ne désespère pas de lui rendre un jour sa dignité. L’université de Berkeley, en Californie, vient de mettre au point un cafard mécanique de 46g seulement et capable de s’insinuer dans une ouverture d’à peine 1 centimètre. Une micro-caméra permet de suivre son parcours et de le guider jusqu’à son but. Là, à l’aide de deux micro-pinces, il peut agripper un objet de dix fois son poids et le traîner jusqu’à destination. Il peut même travailler en meute et ses inventeurs ne désespèrent pas de l’utiliser un jour lors de tremblements de terre pour rechercher des survivants et peut-être même les tracter jusqu’aux sauveteurs. En réalité, ces micro-robots de la taille d’un insecte sont de plus en plus nombreux, depuis le moustique et l’abeille jusqu’à l’araignée d’eau, la puce et la termite. On voit bien les utilisations militaires qui pourraient en être faites. Espionnage, surveillance des milieux sensibles, attaque en masse de l’ennemi ainsi déstabilisé et fragilisé. On peut imaginer des usages plus paisibles. Ainsi, inutile de s’enquérir de poil à gratter dans les haies d’églantiers pour faire une farce désopilante. Une puce agrémentée de son attirail électronique remplacera avantageusement les graterons urticants. Un moustique radioguidé fera perdre la tête à l’ami importun qui abuse de votre hospitalité. Un essaim de cancrelats libéré dans la cuisine de votre mégère de voisine l’incitera à déménager au plus vite. Les journées gâchées par les orages et la pluie se pareront ainsi des belles couleurs de la bonne humeur et peut-être même pourrai-je ainsi recouvrer mon inestimable stylo. On voit par-là que les chemins du futur nous laissent bien des choses à espérer.

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17 juin 2016

Journée calme en perspective.

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      Journée faste pour le jardinier. La lune lui conseille fortement d’élaguer, de planter, de bouturer, de tondre, de repiquer et de tailler. En un mot, bien que levé dès l’aube, il n’aura pas une minute à lui pour rêver, écouter les gazouillis des fauvettes à tête noire ou simplement regarder l’herbe pousser. Mais le ciel en a décidé autrement avec l’immuable procession d’averses orageuses et d’ondées. J’ai donc arbitré en faveur de ma paresse naturelle. D’abord faire benoîtement, à la première éclaircie, le tour de mon courtil pour vérifier que tout est en ordre, réconforter mes arbres pour leurs branches brisées par le vent, donner sa friandise de pain dur à ma chèvre naine, leur ration de blé à mes pigeons, saluer les écureuils réfugiés dans les sapins, les tourterelles qui s’interpellent de chêne en châtaignier et les bergeronnettes qui dansent leur ballet sur la pelouse. À mon retour, précipité, j’ignore la sonnerie du téléphone et j’insère dans son lecteur le disque reçu la veille de la sonate dite "Réminiscence" de Nicolaï Medtner interprétée au piano par Emil Gilels. Une fascinante magie envahit alors le salon avec autant de charme et de force que les compositions plus connues de ses compatriotes Scriabine ou Rachmaninov. C’est au moment où je tends le bras pour agripper le dernier Foenkinos que la sonnerie du téléphone récidive. Vous n’oubliez pas que vous avez une séance de dédicaces à la Librairie Bleue samedi prochain avec "L’Aulnaie", m’apostrophe l’attachée de presse de mon éditeur. Le temps de prendre en notes les rendez-vous qu’elle a programmés et le piano s’est tu et le silence retombé. Qu’à cela ne tienne, j’allume mon ordinateur pour consulter ma boîte aux lettres et, éventuellement, reprendre la chronique du vieux bougon écrite la veille. À peine ai-je composé mon code personnel qu’un carré rouge s’incruste à l’écran. Votre système de sécurité demande une analyse. Je clique sur la case "me rappeler plus tard". Mais les ordinateurs sont comme les chats : ils n’en font qu’à leur tête. Mes fichiers sont passés d’office en revue les uns après les autres. Durée d’attente : trente-deux minutes. Un rapide coup d’œil sur le calendrier qui me tient lieu d’agenda, de répertoire téléphonique, d’échéancier et de pense-bête pour presque tout me confirme que rien ne me presse. J’ai donc le temps de m’installer sur la terrasse pour écouter le concert toujours renouvelé des merles, des fauvettes et des mésanges charbonnières. Alors que je m’enfonce dans mon fauteuil de rotin à l’abri de l’avant-toit, un nuage noir poussé par le vent d’ouest s’immisce à nouveau devant le soleil et une sempiternelle odeur de pluie assombrit l’air. Je rejoins mes pénates avec un soupir désabusé. Subodorant sans doute que je vais vouloir m’installer dans le canapé, mon chat César m’ignore ostensiblement. Comme s’il ne voyait aucune raison majeure de marquer une pause dans sa sieste pour m’abandonner la place. Mais le système de sécurité de mon ordinateur a fini d’en inspecter les moindres recoins et me rassure sur son état de fonctionnement. Puisque la connexion à internet semble, pour une fois, efficace, je lance l’application courriel. Quelques publicités sont parvenues à tromper la panoplie de filtres mis en place par mon informaticien préféré. L’une d’elles présente malgré tout quelque intérêt. Pour les natifs de la troisième décade du signe des Gémeaux, la journée sera calme et détendue. Tant de perspicacité laisse bien des choses à penser.

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14 juin 2016

Sport et tourisme. Le Grand Circuit de Printemps

Circuit

         Le Syndicat d’Initiative et le Comité des Fêtes réunis organisent chaque printemps un parcours champêtre autour du village avec ornithologues et mycologues patentés et pique-nique bucolique dans une ferme typique. L’objectif est de faire découvrir aux étrangers le charme sans pareil de nos chemins de traverse, l’étrangeté de nos pierres sculptées par l’érosion, notre abri préhistorique certifié par la faculté et nos nombreux étangs d’une sauvage biodiversité écologique. Ainsi, bien sûr, que la gentillesse naturelle de la population souriante et afférée comme il se doit. L’opération commence par un débroussaillage systématique autour des lieux de visite souvent envahis par les fougères, les herbes hautes et parfois même les ronces. C’est ainsi que le chemin qui longe mon courtil bénéficie des soins particuliers d’une cohorte de "jeunes" retraités qui manquent rarement une occasion de s’arrêter pour "casser la croûte" et boire un café sinon même le verre de l’amitié lorsque les cloches de l’église annoncent  sexte. Hélas, cette année, rien ne va plus. L’affaire a commencé lors de la dernière réunion du Conseil Municipal. À la suite des baisses des dotations de l’État aux collectivités locales, la région et le département reçoivent moins de subsides qu’auparavant. Par la force des choses financières, ils en répercutent moins aux communes. Celles-ci doivent donc faire des économies. Et c’est précisément là que les relations entre les partisans du maire et ses opposants s’enveniment encore un peu plus. Par la voix du mari de la pharmacienne, l’opposition s’insurge une fois de plus contre les habitudes dispendieuses du maire qui mettent en péril le bon équilibre de la balance des comptes. En réponse, le maire propose de supprimer le poste du garde-champêtre parti à la retraite. Mais qui fera son travail, questionne le patron du garage du Parc ? Mon amie Marthe Dumas, qui ne manque aucune de ces festivités communales pour les réjouissantes pantomimes qui y sont régulièrement données en spectacle, suggère à mi-voix à son voisin mais assez fort pour que toute l’assistance entende qu’un autre employé devrait y parvenir sans difficulté. Feignant d’ignorer l’aparté mais soucieux de ses relations d’employeur avec ses employés, l’adjoint en charge du personnel s’insurge. Ils sont débordés, affirme-t-il sans ambages. Avec l’entretien du stade de football, la plantation des fleurs devant la mairie, la tonte des bas-côtés des routes, la taille des haies qui débordent sur la chaussée, la surveillance de la sortie des écoles, le ménage dans les locaux communaux et la conduite de la voiture du maire qui a perdu ses points de permis l’hiver dernier, il ne leur reste plus de temps libre. Le secrétaire local de la section du syndicat des agents communaux arbore un vaste sourire. Mais le maire avait déjà pris sa décision. Après un regard au premier adjoint comme pour s’assurer de sa connivence, il soumet sa proposition au vote. La majorité, à une voix près, entérine. Depuis ce jour, les caniveaux ne sont plus balayés, la taille des haies est abandonnée pour faire des économies de carburant, la pelouse du stade n’est tondue qu’une semaine sur deux, le maire se déplace à bicyclette pour se rendre au bureau du maire et la fourniture de sandwichs, jus de fruits et autres boissons énergisantes qui étaient traditionnellement offerts aux randonneurs de ce Grand Circuit de Printemps est annulée. Ajoutée à la menace du syndicat de procéder à des blocages de sentiers, cette défection aurait pu mettre la manifestation en grand danger. Elle s’est malgré tout déroulée comme prévu. Mais par crainte peut-être d’éventuelles échauffourées et découragés par l’absence de friandises gratuites, les visiteurs l’ont nettement boudée. Nul doute que dans son billet mensuel sur le site internet municipal, le maire déplorera la dégradation de l’image du village auprès des touristes et des investisseurs étrangers à la vallée. Ce qui nous laissera, cela va de soi, bien des choses à penser.

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