Chroniques d'un vieux bougon

27 septembre 2016

Les Gaulois et l'Occident.

Gaulois

     Les passereaux sont repartis pour les pays chauds. Les fougères éclairent les talus de fauves et de safrans et les asters les coins d’ombres de mon courtil. Les mûres, hélas, ont séché sur les ronces des haies et les bolets, russules et autres cèpes de Bordeaux rechignent à percer sous les feuilles mortes des sous-bois. Ne reste plus au campagnard que la méditation et les promenades par les frondaisons comme au bon vieux temps jadis où les fameux Gaulois peuplaient nos territoires. Si tant est qu’ils les aient peu ou prou pratiquées au détriment de la chasse au sanglier, des interminables bagarres du samedi soir au sortir de leurs banquets pantagruéliques bien éloignés de ceux de Platon et du commerce dont ils étaient passés maîtres. Car même si on ne peut nier leurs contributions linguistiques qui émaillent encore aujourd’hui nos patronymes et les noms de nos villages, leur civilisation se caractérise surtout par une grande perméabilité aux idées et aux savoir-faire venus d’ailleurs. Les Gaulois étaient d’abord des Celtes comme les autres, au même titre que les actuels Irlandais, Bretons et autres Gallois et leur culture orale ne nous a laissé que fort peu d’indices pour juger de la profondeur de leurs idées. Si bien que l’on peut dire que les fondements de la culture occidentale, devenue aujourd’hui pratiquement planétaire, doit beaucoup plus aux modes de pensée élaborés il y a 3000 ans au Moyen-Orient à Athènes et à Jérusalem qu’à la conquête des Gaules.  L’épisode du vase de Soissons vient d’ailleurs nous rappeler qu’ils ne tardèrent pas, ensuite, à être envahis par les Francs dont les mœurs et la culture ont laissé maintes traces dans nos cuisines comme dans nos cours de justice. En réalité, par leur exaltation de l’individu et de la raison, c’est surtout aux philosophes grecs comme aux penseurs juifs que nous devons les systèmes de valeurs qui régissent nos démocraties et charpentent nos lois. Portés par une recherche constante et obstinée de la Liberté, ils marquent en effet d’une encre indélébile nos textes fondateurs. Liberté d’être et liberté de penser. Liberté face aux dieux, liberté face au destin, liberté face à la fatalité. En découlent l’obligation pour chacun de comprendre le monde, la vie et l’univers et l’obligation d’en apprendre et respecter les leçons. En découlent le droit de croire ou de ne pas croire, socle de notre laïcité. En découle la liberté de soigner les corps et les âmes pour échapper aux déterminismes. En découle la liberté d’aménager la nature en fonction des besoins, réels ou imaginaires. On entrevoit bien, en notre vingt-et-unième siècle post-industriel, les limites de ces notions poussées à leur paroxysme lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de leur corolaire, la responsabilité. Les lois de la nature, dont nous sommes évidemment partie intégrante, s’imposent à nous et nous obligent à pousser nos réflexions plus loin encore ou dans d’autres directions. Mais nous ne pourrons le faire en en refusant ou en oubliant les racines mêmes. C’est pourquoi on ne saurait ramener nos origines aux seuls Gaulois. Ce qui ne serait d’ailleurs guère judicieux quand on se souvient qu’il ne leur fallut que quelques siècles pour s’imprégner jusqu’au bout de la moustache de la culture gréco-juive et devenir de si braves chrétiens gallo-romains qu’ils en bâtirent la fille aînée de l’Église. Avant, malgré tout, de s’en émanciper au point d’élever, il y un peu plus de deux cents ans, un Temple à la Raison. Ce qui devrait nous laisser, pour l’avenir, bien des choses à penser. (Lire "Le Destin de l’Occident" de Jacques Attali et Pierre-Henri Salfati aux éditions Fayard.)

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23 septembre 2016

La misère devrait être insupportable.

misere_

       Alors que je lui porte sa ration hebdomadaire de magazines ainsi que le dernier ouvrage d’Axel Khan "Être humain, pleinement" dont je lui vantais la profondeur de réflexion et la simplicité de l’expression, mon amie Marthe Dumas me reçoit en grand émoi. On vient de lui annoncer que sa conscrite Marguerite, du village du Grand-Hort, a été admise d’urgence au grand Hôpital Universitaire Régional dans un état d’extrême faiblesse. On apprendra le lendemain de la bouche même de la secrétaire de mairie, source toujours bien informée en matière de ragots et d’indiscrétions, qu’elle ne se nourrissait plus très bien, qu’elle ne payait plus son électricité qui avait été coupée et qu’elle n’avait plus de bois à mettre dans sa cheminée depuis l’hiver dernier. Mais comment peut-on vivre dans un tel dénuement sans que personne ne fasse rien ? En réalité, personne n’en savait rien. Ses seuls voisins sont un couple sans enfants qui travaillent à la ville voisine. Partis tôt le matin, rentrés tard le soir, ils n’avaient pratiquement aucun contact avec elle. C’est tout à fait par hasard que la femme s’est tout à coup aperçue que la "Mamie" ne mettait plus de linge à sécher sur le fil. Sous le prétexte de lui emprunter un plat, elle est allée la voir, l’a trouva couchée sur son lit pouvant à peine articuler quelques mots et donna l’alerte. Mais comment est-ce possible ? Seule, sans enfants, sans amis proches, sans visite du moindre service social municipal ou départemental, elle s’est lentement enfoncée dans la solitude. Elle s’enfonçait vers la mort. Combien, dans les villes comme dans nos campagnes, subissent le même sort ? Tombés dans la précarité, la pauvreté, l’anonymat, l’indifférence, ils illustrent de plus en plus souvent les places et les trottoirs. Des hommes depuis toujours mais aussi des femmes et des enfants. L’école est obligatoire jusqu’à l'âge de seize ans mais qui s’offusque encore de voir de jeunes enfants faire la manche et s’endormir à la nuit tombée sous un carton ou dans une porte cochère abrutis de somnifères sinon d’alcool ? Quand ils ne sont pas embrigadés comme pickpockets par quelque réseau mafieux ! Migrants à bout de souffle, familles désagrégées, vies brisées, espoirs décomposés, ils hantent tels des ombres nos cités et nos rues. Et nous ne les voyons plus tant ils se fondent de plus en plus dans le décor. Mauvaise conscience assoupie sous les mille tracas quotidiens, nous n’écoutons même plus les discours bravaches qui fleurissent régulièrement dans les médias en prétendant éradiquer cette misère qui se répand comme un feu qui couve sous la cendre. Il n’en ressort souvent, d’ailleurs, que de grandes annonces qui se diluent rapidement dans les méandres administratives, d’ambitieux plans quinquennaux qui permettent de repousser les décisions aux lendemains qui chantent et de flamboyantes déclarations de lutte contre les riches quand c’est le dénuement qu’il faut combattre. Les associations font ce qu’elles peuvent avec des moyens de plus en plus étroits. Chaque jour, chaque nuit, des bénévoles travaillent avec abnégation pour apporter un peu de nourriture, de soins et de chaleur humaine. Mais chaque année, les files d’attente s’allongent lors des distributions de repas ou devant des foyers d’accueil bondés et toujours précaires. Comment pouvons-nous encore supporter cette situation ? Comment pouvons-nous encore tolérer cette faillite ? Comment pouvons-nous encore accepter cet échec ? Nous qui nous targuons d’égalité et de fraternité ! Pour être humain pleinement et non vivre comme un animal, il faut non seulement manger à sa faim et au chaud sous un toit, ce qui représente le minimum auquel chacun a droit,   mais aussi pouvoir croiser un regard amical, y lire une lueur d’empathie sinon de compassion, y puiser une raison d’espérer. Sinon, comme pour Marguerite, c’est la lente descente vers la mort qui guette toutes celles et tous ceux-là dont nous ne distinguons même plus la silhouette au détour des rues. Et c’est toute la société qui est entraînée dans leur sillage. Ce qui devrait nous laisse bien des choses à penser.  

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20 septembre 2016

A quoi rêvent les enfants ?

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      J’emmène de bon matin mon amie Marthe Dumas, du mas du Goth, chez son notaire. Elle m’explique pendant le trajet qu’elle veut modifier son testament. Le mas étant sa propriété et n’ayant pas de famille, elle a décidé de le léguer à Joseph, son homme de main comme elle dit. Tandis que défilent les bois de chênes et de châtaigniers, je songe que Joseph va se trouver bien encombré de cet héritage, lui qui avait renoncé à tout pour partir sur les chemins ! Au moins, ajoute-t-elle, il saura l’entretenir ! Que laisseront quant à eux à leurs héritiers les septuagénaires d’aujourd’hui ? Nés pendant le fameux "babyboum" qui n’était peut-être qu’une volonté de revanche sur le destin, nous n’avons connu de la guerre que les dernières restrictions et non seulement nous n’avons pas ensuite parcouru les champs de bataille mais nous sommes la première génération depuis bien des lustres à ne pas y avoir envoyé nos enfants. Des idéaux plein la tête, nous avons voulu, à notre entrée dans le monde des adultes, bousculer les vieilles habitudes. En mai 68, par un simulacre de révolution aussi foutraque que libertaire, nous avons tenté de briser le carcan qui, pensions-nous, ligotait les idées et les mœurs de nos parents et grands-parents. Puis nous nous sommes engouffrés, avec mauvaise conscience, parfois, et mauvaise foi, toujours, dans la construction d’un monde nouveau. Où les hommes seraient frères et égaux devant la loi bien sûr, mais aussi devant les étals des supermarchés, les vacances à la mer, l’éducation et les loisirs. Nous avons repoussé les frontières jusqu’aux limites de l’Europe pour préserver une paix qui nous allait si bien. Nous avons repoussé les limites du temps et des distances pour faire du monde un village. Nous avons édifié des ports et des aéroports pour faciliter le commerce et les échanges. Nous avons construit des trains à grande vitesse pour relier le nord au sud et l’est à l’ouest. Nous avons fabriqué toujours plus de voitures au nom de la liberté de déplacement pour tous et des autoroutes pour rouler plus vite et en sécurité. Nous avons bâti de vastes hôpitaux pour toujours plus de soins toujours plus performants et augmenté ainsi régulièrement nos espérances de vie et celle de nos enfants. Mais si nous laissons derrière nous nombre d’avancées sociales et technologiques qu’auraient pu nous envier nos parents et grands-parents, nous laissons aussi nombre d’insuffisances. Une pauvreté qui ne diminue guère, une précarité qui fait le jeu des populismes et des inégalités toujours plus larges qui aiguisent les rancœurs. Une nature ébranlée sinon même çà et là saccagée, des campagnes qui se désertifient et une agriculture en grand désarroi. Une industrie en lambeaux, abandonnée sur l’autel de la rentabilité et de la pénibilité. Des centrales nucléaires à l’avenir encombrant. Une Éducation théoriquement ouverte à tous mais si inégalitaire et oublieuse du passé, de l’Histoire et de la culture. Une dette abyssale des comptes sociaux et de l’État qu’il faudra bien un jour peu ou prou résorber. Et surtout une société toujours plus individualiste, fragmentée, troublée et sans repères. Alors je me demande parfois à quoi rêvent les enfants face à ce monde qui se dresse devant eux. Un monde qu’il leur faudra rapiécer, réformer, corriger et améliorer encore et encore avant de le transmettre à leur tour. Ce ne sera plus notre Histoire bien sûr, mais elle nous laisse, malgré tout, bien des choses à penser.

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16 septembre 2016

Plus belle la vie....

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      Après une suite d’expositions au Québec, au Japon et en Italie,mon amie Sophierevient montrer ses vouivres en France. Le vernissage aura lieu dans les premiers jours de novembre dans une petite salle de La Rochelle. Je téléphone à mon amie Marthe Dumas, du mas du Goth, pour l’inviter à m’y accompagner. Rappelez plus tard, me répond-elle sèchement. C’est l’heure du feuilleton ! Je m’apprête à lui proposer deux belles journées à La Rochelle avec glace sur le port, promenade sur le mail, repas chez Christopher Coutanceau et mondanités, bien qu’elle n’en soit pas plus friande que moi, autour d’un "apéro-dinatoire" en compagnie de nos amis communs Sophie et son Hiboux d’époux, et elle me répond que son feuilleton télévisé est plus important ! J’allume mon poste pour vérifier et Marseille inonde mon salon. Mais non pas le Marseille des musées Borely, des Beaux-arts, Cantini et autre Mucem. Non pas le Marseille des calanques, du port de l’Estaque de Georges Braque, de la Bonne Mère ou de la Charité. Pas même le Marseille des quartiers nord avec ses trafics bien réels, ses vies brisées et ses rêves dispersés au gré du mistral. Mais un Marseille imaginaire où évoluent à un rythme saccadé les acteurs qui font régulièrement la page de couverture des hebdomadaires de télévision. Le Marseille de "Plus belle la vie" ! Toutes les turpitudes du monde semblent s’être données rendez-vous dans un vieux quartier du Panier d’opérette : la malhonnêteté, la jalousie, la trahison, la manipulation, le vol, le meurtre, le détournement, la convoitise, l’appât du gain et la concussion. Des sourires viennent certes régulièrement éclairer ce noir tableau mais l’innocence y sera bientôt trompée, la gentillesse moquée, la fidélité bafouée et la probité corrompue. D’où vient alors que cette fiction  des plus abracadabrantesques et porteuse à la fois de toutes nos noirceurs recueille autant de succès ? Est-ce pour ne pas voir une vérité que l’on sait ou que l’on craint plus sombre encore ? Pour ne pas assister à la vacuité des grands débats qui déchirent les écrans de télévision et les "une" des journaux ? Étrange manière d’échapper à la réalité ! D’autant que l’on y retrouve peu ou prou ces sujets dérisoires qui passionnent les médias, les politiques et autres "penseurs" en mal de reconnaissance. La chasse aux Pokémons, le spectacle de milliardaires en short courant derrière un ballon, le barnum du tour de France à bicyclette, la taille des maillots de bain, les grand-messes de chevaux de retour ou de jeunes poulains ambitieux visant les plus hautes destinées hexagonales. Si cette mascarade était au moins diffusée aux heures les plus chaudes des journées de canicule ! Mais non. Elle l’est à la fraîche, comme disent les campagnards qui, eux, parlent plutôt de la sécheresse qui détruit leurs récoltes. Mais les vendeurs de glaces ont le sourire, les vacanciers sont bronzés et les terrasses des bistrots saturées. Il faudra bien se décider un jour ou l’autre à regarder le monde tel qu’il est. Avec ces vrais dangers qui nous menacent toujours de leurs cortèges de souffrances et de peurs et leurs défilés de cérémonies compassionnelles. Mais aussi avec ses vrais espoirs qui piaffent d’impatience dans l’ombre des caprices, des modes, des scandales à trois sous et des jeux futiles. Il faudra bien se décider un jour ou l’autre à exiger des politiques qu’ils abandonnent le spectacle pour la profondeur de leurs idées. À exiger des journalistes qu’ils ne s’intéressent qu’aux faits plutôt qu’à leur propre discours ou à leur audience et qu’ils ne montrent que des thèmes d’avenir tels que la lutte contre l’illettrisme et la pauvreté ou la protection efficace et durable de la nature. Il faudra bien se décider un jour ou l’autre à exiger que la comédie sorte des écrans et que la vie devienne réellement "plus belle" pour tous. Voilà, en attendant, bien des choses à penser. 

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13 septembre 2016

Mais où est passée la civilisation ?

civilisation

      Huit heures du matin. Je déguste benoîtement mon café noir en écoutant avec curiosité l’émission matutinale de France-Musique lorsque mon chat César, mollement allongé sur le dossier de mon fauteuil, se dresse tout à coup en grondant. D’un pas tranquille de promeneur sûr de lui, un matou inconnu traverse mon courtil. Le véritable maître des lieux considère évidemment cette intrusion comme un crime de lèse-majesté. Devant son insistance, je lui ouvre la porte. Quelques grondements léonins lui suffisent pour asseoir son autorité. L’intrus abandonne prudemment le terrain. Digne comme un général romain remontant la via triumphalis à la tête de ses troupes, César regagne alors ses pénates. Depuis l’affaire Caïn si bien décrite par Victor Hugo, il en est de même chez les humains. Ils se battent et se massacrent pour une source, une terre fertile, une forêt giboyeuse, une grotte, un village, un bourg, une ville, un État, un empire. Et comme ces raisons raisonnantes ne lui suffisent pas toujours, l’homme s’invente mille prétextes supplémentaires pour satisfaire ses instincts les plus sauvages. Outre la soif du pouvoir, une appétence immodérée de l’argent et la convoitise de la femme du voisin, il invoque un dieu, une croyance, une apparence, un soupçon, une idée reçue, une notion détournée d’appartenance ou d’identité. L’imagination ne manque jamais quand il s’agit de s’étriper joyeusement. L’Histoire et l’actualité regorgent de sinistres exemples de ces tueries barbares. Un jour pourtant, il y a très longtemps, furent inventés les arts, la philosophie et la politesse. Rien n’y a fait ! Les hommes continuent aujourd’hui encore à s’entretuer. Comme si Platon et Aristote n’avaient jamais écrit, Mozart et Bach jamais composé, Rembrandt et Picasso jamais exposé, Raymond Depardon jamais photographié et Michel Onfray jamais publié. Comme si leurs réflexions et la vision du monde qu’ils nous renvoient à travers leurs livres et leurs créations ne parvenaient jamais à atteindre l’entendement du commun des mortels !  Ainsi ce gars pourtant né en Seine-Saint-Denis, au cœur de la France, mais à qui l’on a à peine appris à parler le français et moins encore à le lire, que l’on a malgré tout envoyé au collège où il s’est ennuyé à mourir avant de le quitter aussitôt que possible pour vivre de petits trafics, qu’un juge a sermonné deux ou trois fois avant de l’envoyer en prison. Écrasé, perdu, déchiré, il découvre alors qu’il peut enfin, lui aussi, devenir quelqu’un. Comme ses nouveaux modèles, il frappe donc à son tour au nom emblématique d’Allah, à l’image de ces fous furieux qui veulent convertir de force l’humanité tout entière à leurs idées dévastatrices. Comme si la mort était à la fois pour lui une gloire et une délivrance. Je garde à l’esprit la phrase d’un prêtre qui s’interrogeait à la suite de l’assassinat du Père Jacques Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du- Rouveray. « C’est facile de désigner un ennemi extérieur. Mais le mal ne serait-il pas aussi chez nous et en nous ? » Sans enlever à ce jeune homme comme à ses prédécesseurs leurs propres responsabilités, la question se pose en effet. La société s’est-elle réellement donné les moyens de leur inculquer une morale de l’effort et de l’honnêteté en lieu et place de l’ennui et de l’exclusion, une envie de se dépasser, certes, mais pour améliorer la vie ou, au moins, embellir le quotidien, un goût du partage et du beau, un appétit de bienveillance et de bonté. En un mot, une volonté de construire pour eux et pour les autres ce fameux paradis dont chacun rêve. Ce paradis à propos duquel, précisément, les philosophes, les poètes, les romanciers, les peintres, les musiciens et tous autres artistes en général nous donnent bien des choses à penser. (Lire "Petit Pays" de Gaël Faye chez Grasset)

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09 septembre 2016

Résilience.

resilience

      Comme toujours, les cloches de l’église ponctuent imperturbablement le temps. Le ciel est traversé des appels des pies et des corbeaux et les futaies galvanisées par les débats sans fin des tourterelles. Les vacanciers ayant regagné leurs pénates, le bourg ne résonne plus désormais que du tintamarre traditionnel qui anime la boulangerie-épicerie, des rumeurs qui s’échappent du "Dolmen", le café-restaurant de la place du "11 Novembre", des échos qui égaient la "Tabatière", le tabac-journaux de la Grand-rue, et des cris des enfants dans la cours de l’école  à l’heure des récréations. En un mot, hormis quelques éclats ici ou là, la vallée s’est replongée dans sa quiétude ordinaire. Quiétude trompeuse en réalité. Les cœurs et les esprits sont encore remués des drames et des comédies qui ont émaillé l’été. Ainsi Nicolas, le fils du commis boulanger, s’est-il cassé une jambe en sautant d’un arbre pour attraper le fils de la pharmacienne, son ennemi du jour.  Une famille picarde a coulé deux belles semaines de paix et de verdure au gîte rural du hameau de la Betoulle. Le père a prêté la main à la moisson. La mère a accompagné pas à pas la fermière du poulailler à la bergerie et du potager à la cuisine. Les deux filles se sont ennuyées à mourir. Légères et court vêtues comme il convient l’été à la campagne mais maquillées comme des starlettes en quête de micheton, elles ont beaucoup impressionné les jumelles de leurs hôtes. Le départ des premières a jeté les secondes dans un état de prostration proche de l’hébétude. Leur tenue vestimentaire et leur comportement de petites dévergondées n’ont pas manqué, le jour de la rentrée, de faire sensation dans le car de transport scolaire qui les emportait au collège. Le gardien de l’étang, qui en assure l’entretien et enregistre les nuitées des camping-cars, s’est fait aider, cette année, par son fils Julien. Celui-ci a longtemps tenu sa tâche avec rigueur et conviction. Jusqu’à l’arrivée d’un couple de touristes descendus du Jura en compagnie de leur fille cadette. La séparation à l’heure du retour fut déchirante et les bois avoisinants résonnent encore de leurs tendres serments. Joseph lui-même, l’homme de main, comme elle dit, de mon amie Marthe Dumas du mas du Goth, est encore tout tourneboulé de son aventure estivale. Il allait, il n’y a pas si longtemps, par les routes et les chemins. Grâce à son hôtesse, à sa patience et à sa gentillesse, il a pu retrouver une place dans notre société. Il élève aujourd’hui des pintades et des lapins et cultive quelques légumes bios qu’il vend sur les marchés des bourgs environnants. C’est ainsi qu’il a rencontré une veuve à la taille accorte venue jouir de quelques jours de repos chez une cousine éloignée. Ils sympathisèrent. Il lui montra son élevage. Elle lui fit redécouvrir des ravissements oubliés. Jusqu’à l’arrivée de son mari, revêche et bedonnant, qui la remporta avec lui séance tenante ! Comment dépasseront-ils toutes et tous ces déconvenues traumatisantes ? Sauront-ils rebondir et retrouver une vie normale sinon même celle d’avant ? Beaucoup ont vécu ces derniers mois des épreuves autrement difficiles. La mort violente d’un proche ou d’un être aimé, la mort lente et pernicieuse portée par la maladie, le désamour, l’indifférence. Peut-on oublier la souffrance ? Peut-on la domestiquer, l’apprivoiser ? Martin Gray avait survécu à l’insoutenable grâce à sa foi et à l’amour des autres. Plus proche de nous, Anne-Dauphine Juilland raconte son combat de mère dans son beau livre Deux Petits Pas sur le sable. Et beaucoup d’autres luttent aujourd’huiaprès avoir connu l’horreur des attentats. Parce que et pour que la vie continue. Ils nous laissent, toutes et tous, bien des choses à penser.

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06 septembre 2016

Peut-être qu'elle est moche !

voile

     Comme partout ailleurs, notre vallée blottie au cœur des Monts connaît pendant les vacances ses mélanges de populations. Mais tout rentre dans l’ordre avec le départ des derniers aoûtiens.  Elle n’en a pas moins reçu par le passé ses contingents d’émigrés. Le début des années soixante vit arriver depuis Constantine une famille de réfugiés Pieds Noirs qui s’installèrent dans un vieux mas perdu à l’orée d’un village. Deux hivers leurs suffirent pour constater que notre climat est difficilement comparable à celui des Aurès. Ils furent remplacés par un jeune paysan normand qui retrouva avec aise la bonne vieille terre granitique de son Pays d'Avranches. (Lire Le Chartil). Par son opiniâtreté et son travail acharné, il prospéra bientôt et put même se marier avec sa promise. Puis arrivèrent les Hollandais. Ils se faisaient hélas ravitailler par un camion descendu de leur Frise Occidentale et négligeaient la petite épicerie locale. Ce qui provoqua une certaine forme de rejet à leur encontre. Profitant des cours élevés de la livre, les Anglais déferlèrent à leur tour, rachetant granges et vieilles masures qu’ils rafistolèrent et revendirent à prix d’or aux Parisiens ivres du bon air de la campagne.  Avec le temps, ces divers immigrés s’insérèrent peu ou prou dans le paysage local en dépit de la mauvaise habitude de certains de ne point causer le français comme tout le monde. Qu’elle n’est donc pas la surprise des mamans venues récupérer leur progéniture à la sortie de l’école de voir au milieu d’elles une jeune femme tout de noir vêtue de la tête aux pieds. N’émerge de l’amas de chiffons qu’un visage rond au teint cireux de citadine. Le lendemain matin, alors que je vais chercher mon pain à la première heure, le bourg ne bruit que de cette étrange présence. Une pétulante "nounou" arborant fièrement de longues jambes bronzées et musclées à souhait affirme qu’elle ne voit pas pourquoi elle les cacherait. Bien qu’étant pour la plupart frappés par le quatrième âge, les rares mâles présents opinent tous du chef avec vigueur. Vous, les hommes, ajoute-t-elle en riant, taisez-vous ! Elles disent que c’est à cause de vos regards lubriques ! Elle doit tout de même son enfant à la concupiscence de l’un d'entre eux, explique doctement un retraité anglais autrefois ingénieur à Grenoble. Mais l’effet de sa remarque est brisé net par la saillie de l’ancien garde-champêtre : moi, je connais des belles-mères qui devraient bien s’habiller pareil ! Faut pas exagérer, réplique sa femme, fardée et pouponnée comme quand elle se dressait derrière le guichet de la Poste. Les rires ont dû parvenir jusqu’à la mairie car le maire lui-même fait son entrée alors que je paie ma baguette tradition. C’est qui, demandent d’une seule voix les clients qui continuent à s’agglutiner dans la boutique ? Il inspecte de gauche et de droite comme s’il craignait que des oreilles malveillantes ne rapportent ses propos à la cellule anti-terroriste du département, se penche longuement vers la boulangère comme s’il voulait admirer son décolleté toujours généreux et finit par répondre de sa belle voix grave. Cette jeune femme n’est, en réalité, que l’une des petites-filles d’Haillancourt. Les d’Haillancourts étant une vieille famille plus ou moins dégénérée selon ses détracteurs et propriétaires d’un vaste domaine agricole sis sur le versant nord des Monts. C’est donc une fille de chez nous ! Oui mais ça n’explique pas pourquoi elle s’habille comme ça ! C’est sa religion islamique, comme ils disent à la télé. ! Elle a fait sa communion avec mon aînée. C’est son mari qui l’oblige parce qu’elle a les genoux cagneux ! C’est pour cacher ses varices ! Et pourquoi pas une malformation congénitale ? Elle a peur des mélanomes ! C’est parce qu’elle est moche, voilà tout ! Cent autres commentaires fusent dru tandis que je regagne mon courtil avec, dans la tête, bien des choses à penser. (Lire à ce sujet l’excellent billet de Contrefeu )

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02 septembre 2016

Provoc.

 

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        Je m’apprête à saluer les arbres de mon courtil lorsque la porte de la cuisine s’ouvre avec fracas. Papet ? Et ma petite voisine Anaïs de se précipiter vers moi le visage éclairé d’un sourire large comme un soleil. T’as vu ? Elle me désigne le sac à dos accroché à ses épaules. Elle est fière d’entrer à l’école maternelle, explique sa maman. Il n’est pas en effet de bonne rentrée sans enthousiasme ni fermes résolutions. Tout comme ma petite amie, j’en ai fait moi aussi belle provision dans ma besace. Mais à quoi bon si je ne puis me faire entendre au milieu de la cacophonie ambiante ? On me dit qu’il faut, comme les publicitaires, créer l’événement. Jetons-nous alors, comme tout le monde, dans la mêlée, agitons le landernau, sollicitons l’émoi, embrasons la toile. En un mot usons de provocation. Natacha Polony écrit dans une chronique à propos d’Orwell qu’un « auteur qui consacre un article à l'éloge du crapaud ordinaire, du printemps et de tous les plaisirs gratuits et non quantifiables est un grand résistant au modèle du capitalisme prédateur et dérégulé qui tente de s'approprier notre apparence de liberté ».  Toujours porté, malgré les années, par mon mauvais esprit soixante-huitard de la campagne, je vais donc résister et continuer à raconter ma petite voisine, mon chat César, le vent dans les branches des châtaigniers, les petites fleurs des champs et les moineaux blottis dans les haies de noisetiers. Même si ce ne sont guère les sujets qui captivent actuellement les esprits chagrins de tous bords ! Je vais également essayer d’écrire en français dans le texte. Non pas, bien entendu, le vieux françois de Rutebeuf et de Rabelais ou celui, approximatif, pratiqué dans les "banlieues" ou les milieux dits "branchés" mais le français en tout point ordinaire et d’aujourd’hui tel que l’écrivent si bien les Bonnefoy, Modiano et autres Le Clézio. Je n’utiliserai qu’avec circonspection les changements ortografics induits par les réformes cogitées sous la corole de leurs frisotis par des cerveaux malins du siècle dernier. Je m’appliquerai à chapeauter d’un accent circonflexe tous les mots ayant déjà subi l’amputation de leur "s" comme maître qui perdrait définitivement toute autorité, hôpital alors que l’on n’est jamais assez hospitalier ou forêt même s’il n’y rôde plus depuis longtemps le fameux loup "5fôt’Ø". J’apporterai un soin tout particulier aux usages grammaticaux jusque dans les accords si sensibles du participe passé quelle que soit la place de l’auxiliaire du complément d’objet pronominal. Je conjuguerai dans tous les temps mis à ma disposition dont bien entendu et dans toute sa splendeur l’imparfait du subjonctif tant il eût été dommage que nous le supprimassions, lui qui illumine si bien les phrases les plus absconses. Ainsi, je serai presque assuré d’être au moins compris par les anciens qui ont jadis traduit Xénophon, Thucydide, Pline l’Ancien et Cicéron, à l’époque lointaine où l’on pouvait encore faire ses humanités dans le cadre de l’Éducation Nationale. Tout en gardant au cœur l’espoir d’être compris, aussi, de tous ceux-là, hélas, qui n’ouvrent  plus de livres, ont désappris les mots et oublié les rêves.  Et je continuerai, provocation suprême, à écouter Mozart et célébrer Chopin, Schumann et Scriabine. Parce que mes goûts me portent plus volontiers vers Pascal Dusapin que Pascal Obispo, Luciano Pavarotti que Florent Pagny, Veronica Antonelli que Carla Bruni et Henri Michaux que Fabien Marsaud. En un mot et comme hier, je convoquerai la nature qui m’entoure pour m’émerveiller encore, m’interroger toujours et espérer, malgré tout, les lendemains qui chantent. Avec à la fois tendresse et mauvaise foi, bienveillance et malice. Sans oublier un clin d’œil de temps à autre pour le sourire !  Mais la future écolière me réclame son histoire matutinale. Je vais donc essayer de lui laisser, à elle aussi, bien des choses à penser. 

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23 août 2016

La vie des elfes. Muriel Barbery. (Chronique du 26 juin 2015)

 

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       Les Elfes de Muriel Barbery m’attendaient depuis plus d’un mois sur la table du salon mais accaparé par la sortie de mon propre roman et les travaux du jardin, je n’avais pas pris le temps même de l’ouvrir, ne serait-ce que pour en déguster les premières lignes. Les pluies orageuses de la mi-juin m’ont offert l’occasion de m’y plonger. Avec délice. Au hasard des commentaires et des critiques, j’avais bien compris que, comme pour son "Hérisson", les professionnels de la profession peinent à partager l’engouement des lecteurs. Ils admettent certes trouver dans "La Vie des Elfes" une grande richesse de vocabulaire et une certaine poésie de la phrase même si c’est, parfois, au détriment de l’entendement et de la grammaire. Mais c’est pour déplorer tout aussitôt une intrigue un peu mince et trop longue à se déployer. C’est vrai que Muriel Barbery s’applique à décrire dans le détail la vie de ses personnages et, partant, à expliquer ainsi leurs actes, leurs pensées et leurs émotions. Mais c’est qu’elle puise si profondément dans leur être et leur histoire qu’il faut bien des mots et bien des phrases pour remonter d’aussi loin les fulgurantes sensations comme les infimes effleurements qui bouleverseront non seulement leur destin mais aussi celui du monde. En réalité, il faut vivre en symbiose avec la terre, le vent et les oiseaux au rythme des jours et des saisons et avec la musique des Beethoven, Mozart, Schubert ou Liszt pour pénétrer de plain-pied dans cette part légère et fugitive de soi-même que l’on néglige trop souvent, l’utopie. Muriel Barbery croit ou feint de croire, à moins qu’il ne s’agisse de sa part de quelque subterfuge elfique pour nous le faire comprendre sinon admettre, que, comme nous le pratiquons déjà avec les arbres, les violettes et les nuages, nous pouvons également parler aux lièvres, les coursiers du temps, aux chevreuils, les gardiens de l’élégance et de la grâce, et surtout aux chevaux de vif-argent à l’amble grandiose et généreuse. Mais comment accepter l’évidence d’une telle proposition pour qui vit prisonnier, sinon même séquestré, au milieu des pierres mortes d’une vaste cité ? Pour rencontrer effectivement les Elfes de Muriel Barbery, il faut, par un bel après-midi d’été, s’allonger dans l’herbe, pour sentir au plus près les pulsations de la Terre et à l’ombre d’un grand saule plongeant ses bras dans l’eau tiède d’un étang délicatement caressée par les libellules et les papillons. Ou bien s’asseoir tout simplement sur une souche abandonnée à l’ombre des fayards, dans le frémissement d’une brise au parfum de lavande et de sauge sauvages. Alors peut-être le sanglier viendra-t-il vous prendre par la main pour vous conter le ciel des étoiles, des planètes et des songes. En un mot, il faut repousser au-delà des certitudes les raisons raisonnantes qui enferment l’esprit dans le carcan des conventions et laisser entrer le frisson de la poésie. Le livre refermé, il veillera en silence dans quelque recoin oublié pour mieux resurgir aux heures tristes ou douloureuses, les fleurir et les éclairer. Comme ces herbes de grand-mères qui savent aussi bien guérir les plaies de l’âme que celles du corps.

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16 août 2016

Bain de lune. Yanick Lahens. (Chronique du 31 janvier 2015)

 

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      « Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau et pas seulement des hommes et des femmes ». Le " Bain de lune " de Yanick Lahens entraîne d’emblée le lecteur dans l’autre monde d’un Haïti torturé et humilié depuis que les franginens (nés en Afrique) sont arrivés sur l’île. Un monde d’hommes et de femmes qui doivent affronter leur propre histoire faite de misère, de luttes contre et avec la terre avare, la mer et sa fureur, les dieux vaudous, les ancêtres toujours présents et leurs vieux démons coutumiers. Un monde où les rivalités des familles sont le quotidien, le passé et l’avenir de ceux qui restent au village. Même si les violences des hommes qui attendent celles et ceux qui partent à la grande ville sont certes autrement plus terribles Mais un monde aussi où c’est surtout l’opiniâtreté des femmes qui construit comme toujours la destinée de tout un peuple. Comme partout, les pauvres, ceux qui ne mangent pas toujours à leur faim, vivent sous la coupe des puissants, des riches propriétaires, des commissaires et autres directeurs de tout qui portent le Pouvoir. Le seigneur du lieu trousse allègrement les femelles de sa contrée et plus loin encore et propage sa semence sans compter. Ainsi se créent au fil des années des liens indéfectibles entre les générations. Du haut de ses seize ans, la jeune Olmène, fille d’Hermancia et d’Orvil fils de Bonal fils de Lafleur, succombera mi consentante mi fataliste au regard et à la gourme de Tertulien, le maître, descendant de la riche famille des Mésidor. Envoûté, celui-ci l’établira, comme ses autres femmes-jardin, sur un lopin de terre, une maison en dur, une vache et un cochon, trois robes et des chaussures. La lutte des pauvres et des riches prend alors un cours dramatique avec l’arrivée au pouvoir de l’homme au chapeau noir et aux épaisses lunettes. L’ouragan portera la tragédie à son paroxysme. Nul au-delà des montagnes n’en aurait jamais rien su si, au troisième jour de la tempête, une naufragée échouée à demi-morte sur la plage ne revivait ces jours de sang. Avec ses mots, ses images et ses expressions bien éloignées de la sèche intelligence ou du savant débraillé de nos auteurs germanopratins, elle raconte. La vie et la mort ne tournent pas, ici, autour du nombril des protagonistes. Ceux-ci se battent réellement avec la dureté des jours et des nuits, la douleur et les plaisirs, la faim et les sentiments qui tordent les ventres, les rêves et les espérances. « Vivre et souffrir sont une même chose » constate l’héroïne. Elle rejoint par un singulier raccourci la sagesse désabusée de Robert Coublevie, l’homme qui marche d’Yves Bichet, lorsqu’il observe que « penser à l’amour est la meilleure manière de souffrir ».Un livre de chevet à lire et à relire à petites gorgées. Pour en goûter toute la saveur.  ("Bain de lune", Yanick Lahens, Sabine Wespieser éditeur)

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