Chroniques d'un vieux bougon

16 avril 2019

Entre rien et rien

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La radio diffuse le troisième mouvement de la Symphonie Fantastique d’Hector Berlioz, un adagio plutôt enjoué où un cor anglais et un hautbois échangent comme deux paysans suisses sur leurs craintes et leurs espoirs. Le Scottish Chamber Orchestra dirigé par Robin Ticciati recrée avec bonheur l’ambiance bucolique de la Symphonie Pastorale de Beethoven. Je ne me sens donc pas dépaysé. Hélas, cette programmation n’est qu’une célébration du cent-cinquantième anniversaire de la mort du compositeur. Car, que vous soyez riche ou miséreux, célèbre ou inconnu, savant ou illettré, la fin de votre vie arrive inéluctablement un jour.

Robert Desnos avait, en un long et magnifique poème, célébré la Liberté. Les révolutionnaires la réclament, même s’ils s’empressent souvent de la museler dès qu’ils l’ont conquise. Les enfants en rêvent, même si, devenus adultes, ils l’embrigadent la plupart du temps dans les mêmes carcans que leurs parents. Notre société individualiste du flux perpétuel s’est édifiée sur son fondement, même si chacun s’aliène dès qu’il le peut dans d’irrépressibles liens socio-téléphoniques. Nous sommes réputés libres. Mais seulement, en réalité, entre une naissance et une mort qui nous sont imposées. Nous n’étions rien avant. Nous ne serons probablement plus rien après. Mais nous sommes libres entre les deux. Comme le rat de laboratoire est libre de courir, ou non, dans sa cage.

Jean d’Ormesson écrivait fort justement que"vivre est une occupation de tous les instants". Puisque nous ne pouvons influencer en rien ni le début ni la fin, autant en effet jouir de ce qui les réunit. Nous pouvons devenir des héros. Sauver un enfant insouciant d’une noyade certaine, aider une vieille dame malvoyante à traverser la rue ou préserver la planète sur-polluée en triant nos déchets ménagers. Nous pouvons nous faire criminels en série par plaisir sadique, dictateurs sanguinaires pour garder le pouvoir, tortionnaires impitoyables par idéologie ou simplement mangeurs de cuisses de grenouilles. Nous pouvons réaliser des films cultes, chanter l’Air des violettes, peindre la Jeune Fille à la perle, composer La Chevauchée des Walkyries ou écrire des chroniques bougonnes et campagnardes. Nous pouvons même ne rien faire du tout. Entre le rien et le rien, nous sommes libres.

La science (ou des pratiques abracadabrantesques) peut certes vous éviter de sortir du rien. Mais si vous êtes malgré tout convoqué par vos géniteurs, une longue liste d’aventures vous attend. Vous pouvez connaître le bonheur d’être aimé de la plus belle femme du monde, admirer les paysages les plus grandioses et déguster un verre de Montrachet 2010. Vous pouvez aussi, hélas, connaître le désagrément de devoir "gagner votre vie", de voir votre compagne vous quitter et souffrir, de surcroit, d’une maladie incurable. Comme disait Cioran, les enfants que nous n’avons pas ne nous remercieront jamais assez de tout ce que nous leur épargnons. La science peut contribuer à augmenter les plaisirs comme à limiter les inconvénients. Elle peut même concourir à retarder au plus loin possible l’obligation de replonger dans le rien. Mais elle ne peut pas l’empêcher et tous les rameaux, bénis ou pas, n’y feront rien de plus.

Peut-être le pourra-t-elle demain, qui sait ? Mais en attendant, le plus sage est encore de choisir, comme Philippe Delerm, le Trottoir ensoleillé. Cars’avance inexorablement la marche sombre et farouche des violoncelles et des contrebasses qui accompagnent, déjà, le quatrième mouvement de la Symphonie Fantastique. Celle-là même qui nous conduira, un jour ou l’autre, à rendre aux instances de la vie le souffle que l’on nous avait seulement prêté au jour de notre naissance. (Un hosanna sans fin, Jean d’Ormesson, éditions Éloïse d’Ormesson)    

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09 avril 2019

Vacances de Pâques.

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On parle dans les rédactions de marronnier. Chaque année à l’approche de Pâques et sur décret ministériel de l’Éducation Nationale, des hordes de citadins tentent d’échapper aux néfastes influences de la vie citadine pour aller respirer le bon air des arbres de province. De longues files de véhicules se précipitent dès le lever du jour sur les routes de notre bel hexagone pour plonger sans perdre de temps dans la saine et revigorante chlorophylle. Oubliées dès lors les belles bouffées de gaz à effet de serre et de particules cancérogènes lâchées dans l’atmosphère ! L’important est de retrouver la nature au plus vite !

Mais midi arrive. Sur la banquette arrière, les enfants chahutent, ils ont faim. C’est le moment de respecter une pause. Ils pourront gambader joyeusement sur le bitume mais avec vue sur un village dont on aperçoit le clocher à l’horizon avant de déguster un nuggets-frites-coca revigorant. Profitant du calme retrouvé, le père passera le chiffon sur le pare-brise de sa voiture pour le débarrasser des cadavres de moucherons accumulés depuis le départ. Sauf qu’il n’y a plus guère, de nos jours, de moucherons sur les pare-brise !

Chacun sait combien les gestionnaires des autoroutes sont attentifs à la sécurité des usagers. Les abords sont tondus deux fois l’an, la signalétique est régulièrement mise à jour, et les détritus jetés par les automobilistes indélicats sont ramassés. Mais le personnel d’entretien n’est en rien responsable de la disparition des moucherons.  Ce sont les agriculteurs qui exploitent les champs alentours qui s’en chargent.

Ils y répandent en effet tout au long des saisons moult pesticides, herbicides et fongicides pour éradiquer mauvaises herbes, champignons et autres vecteurs de maladies qui risqueraient de contrarier la croissance de leurs cultures. La méthode est efficace et les rendements au rendez-vous. Elle contribue même à éliminer les moucherons qui n’encombrent plus, désormais, les pare-brise des automobiles. Hélas, les conséquences de cette éradication dépassent très largement le cadre agricole et autoroutier.

Les spécialistes qui comptabilisent la quantité d’insectes volants, courants et rampants qui s’épanouissent dans nos régions européennes estiment que 25% d’entre eux auraient disparu dans le dernier quart de siècle. Certes, ils ne les connaissent probablement pas tous encore et leur nombre total peut être plus élevé. Certes, les militants de l’optimisme à tout crin se satisferont des 75% restants. Certes, les grincheux qui n’aiment ni les punaises, ni les cancrelats, ni les doryphores dont les larves dévorent les feuilles de leurs plants de pomme de terre se réjouiront. Mais les oiseaux, eux, voient leur quantité de nourriture se contracter d’année en année. Craignant de ne pouvoir alimenter leur nichée lorsqu’arrive le printemps, ils en limitent le nombre. Et c’est ainsi que l’on rencontre de moins en moins de moineaux, pinsons et mésanges charbonnières dans les haies de nos campagnes.

Conscients de ce déficit de diversité et conscients de son aggravation probable, les protecteurs de la nature ont donc inventé le réchauffement climatique afin d’adapter nos climats aux exigences des moustiques des pays tropicaux qui pourront alors proliférer et réapprovisionner ainsi le garde-manger de la gent ailée. Certes, nous aurons à craindre de plus en plus de démangeaisons mais les oiseaux pourront au moins égayer de nouveau nos frondaisons de leurs chants mélodieux !

Mais notre père de famille rappelle à sa basse-cour les dures exigences de la moyenne à respecter pour arriver avant la nuit chez les grands-parents qui attendent leurs "chic-ouf" avec impatience et appréhension mêlées. Sachant toutefois que le nombre des radars en fonctionnement a, quant à lui, diminué de 75% grâce à qui vous savez, il pourra augmenter sa vitesse en conséquence et peut-être ainsi arriver pour le repas du soir.

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02 avril 2019

Convergences ou complots ?

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Le Quatuor Diotima interprète à la radio Les Ténèbres de Marc Monnet. J’avoue me sentir plus proche des Polonaises de Chopin ou des sonates de Mozart que de la musique électroacoustique de l’élève de Pierre Boulez. Mais il faut savoir garder l’esprit ouvert à toutes les aventures. Or les giboulées de mars peuvent aussi sévir en avril. Elles ont illustré la fin de journée d’une belle averse grêle. Des grondements d’orage se rapprochent même avec la nuit. Des éclairs dessinent bientôt des ombres sur le ciel noir, un claquement plus violent fait trembler les murs de la maison, les lampes s’éteignent, le quatuor Diotima se tait. Nul doute que ces ténèbres et ce silence cachent une perfide manœuvre des professionnels de la musique dite classique à l’encontre de celle de demain. Les complots ne datent pas d’hier.

Ainsi l’agriculture a-t-elle surgi sur toute la surface du globe en une période relativement courte autour des années -8000 avant notre ère. Dans la vallée du Jourdain avec les engrains et les lentilles, en Chine avec le millet, au Japon avec le soja et le haricot rouge, en Nouvelle-Guinée avec le taro, en Amérique Centrale avec le piment et les courges.

De quels moyens de communication les habitants de ces régions aussi éloignées les unes des autres disposaient-ils donc pour se transmettre les méthodes de culture ? Le vent à lui seul pouvait-il transporter d’un continent à l’autre les réponses des uns aux questions des autres ? Les oiseaux migrateurs auraient-ils pu renseigner les Chinois sur l’art de faire pousser l’orge pratiqué dans la vallée de l’Euphrate ou instruire les natifs de l’actuel Mexique des procédures agronomiques en cours au Pays du Soleil Levant ?

Nous sommes très fiers aujourd’hui de nos belles technologies qui nous emportent jusque sur la lune. Mais nos ancêtres inventaient déjà la roue et le tour de potier il y a 6000 ans et, à la fois, en Mésopotamie, en Ukraine, et en Chine. Peut-on imaginer un groupe de Compagnons du Devoir se rendant, à pied, des rives de la Mer Noire jusqu’aux environs de l’actuelle ville de Pékin pour y enseigner le "coup d’main" nécessaire pour façonner adroitement une jarre de terre cuite ?

Un souffle de rébellion intellectuelle apportera un air printanier sur les grandes civilisations humaines au cours du cinquième siècle avant notre ère. Socrate dispensera ses préceptes en Grèce, Confucius en Chine et Siddhârta Gotama dit le Bouddha en Inde. Certes le premier se contente, par la dialectique, de conduire ses interlocuteurs à s’interroger sur eux-mêmes. Le second invite par ses aphorismes à privilégier la bonté, la science et le courage. Le troisième explique comment se libérer de la souffrance pour atteindre l’illumination. Mais tous les trois délivrent surtout une pensée critique face à l’emprise du religieux sur la vie et les modes de pensée de leur époque. Est-ce un hasard si ces idées "révolutionnaires" se répandent, en même temps, dans des communautés à peine reliées par de minces et fragiles rapports commerciaux ?

En réalité, les ethnologues écartent le hasard tout comme ils écartent un éventuel déterminisme divin ou l’implication de mystérieuses organisations guidant l’humanité depuis ses origines. Ils parlent plus volontiers de convergences cognitives. Mais peut-on encore les évoquer à propos de l’engouement qui pousse aujourd’hui sept milliards de terriens à se greffer un téléphone dans la main pour échapper à la solitude ? Peut-on encore les évoquer à propos des modernes et puissants algorithmes californiens des Google, Facebook, Amazon et consorts qui savent déjà très bien manipuler le consommateur à leur profit ? D’autant que non seulement celui-ci s’y abandonne avec une naïve ardeur mais la mode est même aujourd’hui de s’incruster des puces sur le bras pour être relié à tout, pour tout et tout le temps ! En attendant sans doute et pour plus de commodité de les implanter directement dans le cerveau pour le guider sur ce qu’il doit penser, manger, boire, lire, écouter… et remplir ainsi un vide crânien de plus en plus sidéral !

Vaudra-t-il mieux alors se conduire en vieux réfractaire indocile pour qui tout était mieux avant et jouer les Robinsons dans des forêts lointaines ou se laisser béatement embarquer dans le vertigineux maelstrom que l’on nous promet ? Voilà qui laisse pour l’heure bien des choses à penser. (Lire aussi la chronique du 18 décembre 2018, le complot de la mandragore)

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26 mars 2019

Intelligent ? Et alors ?

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Mon amie Marthe vient de lire dans une revue que des chercheurs anglais auraient fabriqué une particule mi-organique et mi-ondulatoire. Nous nous en émerveillons sur la terrasse devant une tasse de café. « L’Homme, avec un grand H bien sûr, peut être fier de son intelligence, conclut-elle. Il perce maintenant les secrets les plus profonds de l’univers, depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand ! » Elle n’a pas tort, sauf que …

Il y a très longtemps, un grand singe de la famille des australopithèques décida sans que l’on sache vraiment pourquoi de s’appeler Érectus. Mais comme le dit si bien Jean d’Ormesson, quand on est un primate, devenir un homme ou une femme est une tâche longue et semée d’embûches. Outre marcher debout la tête haute, il dut en effet apprendre à tailler le biface pour découper la chair de ses proies et confectionner des robes pour ses épouses et ses maîtresses et, surtout, domestiquer le feu pour les réchauffer les nuits d’hiver et cuire à point ses entrecôtes de phacochère. Hélas, rattrapée par l’Évolution, sa lignée s’éteignit comme celle plus tard de ses cousins les Denisoviens et les Néandertaliens, abandonnant ainsi la place au dernier né, Sapiens. Particulièrement prolifique, celui-ci essaima sur toute la surface du globe jusqu’à planter ses pénates dans les moindres recoins. Un jour, las courir à droite et à gauche pour trouver sa nourriture et fort de ses observations de la nature, il s’improvisa agriculteur.

Il laboura avec un courage et une opiniâtreté de paysan une terre encore vierge de tout pesticide, herbicide, fongicide et amendement azoté, déploya d’un geste auguste ses semis de lentilles et d’engrain, moissonna et emmagasina ses récoltes dans des silos bien protégés des rongeurs et des voleurs. Le commerce de leurs surplus l’obligera à inventer le calcul mental pour chiffrer ses ristournes puis sur tablettes d’argile pour inventorier l’état de sa fortune. Le capitalisme était né.

Érectus avait maîtrisé la pierre et le feu. Sapiens, lui, apprivoisera non seulement l’addition, la soustraction et la multiplication mais surtout la parole. Au point de montrer au fil du temps une propension certaine à composer de longues phrases à la syntaxe élaborée, à la grammaire sophistiquée et à l’orthographe alambiquée tels Marcel Proust et Grand Corps Malade, à échafauder des chimères philosophiques grandioses tels Platon, Confucius et Michel Onfray et à imaginer des concepts mathématiques vertigineux tels Albert Einstein, Niels Bohr et Cédric Villani. Devenu dès lors définitivement moderne sinon même contemporain, Sapiens peut être fier de son intelligence.

Mais à l’instar de ses cousins, il pourrait disparaître à son tour. Il subit non seulement et depuis toujours les transformations dues à l’évolution naturelle des choses mais il y ajoute celles provoquées par ses modes de vie acadabrantesques sinon même suicidaires. Et il les perfectionne aujourd’hui avec des technologies futuristes qui l’entraînent vers un trans-humanisme plus qu’hasardeux.

Qu’en sera-t-il dans 10 000 ans lorsque les archéologues exhumeront la dépouille de l’un d’entre eux miraculeusement réchappée de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques et d’inondations centenaires, de la fonte des glaces, de l’élévation du niveau des océans, des pollutions terrestres et atmosphériques ou de toute autre catastrophe climatique que l’on n’imagine pas encore ? Que déduiront ces fouilleurs de pierres des multiples prothèses dont il se sera alors affublé pour augmenter ses performances physiques, cœur de céramique, hanche de titane, rotule de carbone et, surtout, implants crâniens pour amplifier et étendre encore les potentialités de son cerveau ? L’appelleront-ils même encore Sapiens ? 

Car, en 300 000 ans et alors même qu’il est réputé "pensant", cet Homme Moderne si extraordinaire n’est toujours pas parvenu à éradiquer la bêtise. Y parviendra-t-il demain ? Voilà qui jette bien des doutes sur ses réelles capacités à maîtriser cette si fantastique Intelligence Artificielle qui porte aujourd’hui toutes ses espérances. (L’Intelligence artificielle et les chimpanzés du futur, Pascal Picq, éditions Odile Jacob.)

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22 mars 2019

Pierre Soulages

Soulages

Passés les inévitables ronds-points et leurs forêts publicitaires, vous pénétrez enfin en la bonne ville de Rodez. Un rude climat hivernal et de belles canicules estivales ont façonné depuis plus de 2000 ans des Rutènes opiniâtres et entreprenants. Les monuments et les rues en témoignent encore aujourd’hui par leur austère sévérité. C’est à l’abri de leurs puissants murs de fer et de granit  qu’il y a un siècle Pierre Soulages découvrait la profondeur du noir qui allait marquer son œuvre, dont les cent dix-huit "peintures sur papier", brous de noix, gouaches, encres et fusains que "présente" le musée qui porte son nom.

Pierre Soulages s’affirme en effet comme le peintre du noir et de la lumière. Le noir qu’il triture, qu’il balaie, qu’il jette, qu’il mêle parfois à d’autres couleurs avant de se concentrer sur ce qu’il appelle l’"outrenoir". Il y joue alors de reflets d’ombres et de lumières qui donnent corps à une matière sculptée comme une pâte en mouvement entre contrastes et brillances. Il ne représente plus un arbre comme Léonard de Vinci représentait sa Joconde, Gustave Courbet son Origine du Monde ou Picasso ses Demoiselles d’Avignon. Il "présente", selon ses propres termes, l’énergie elle-même de l’arbre. Pierre Soulages s’est définitivement éloigné de l’art figuratif tel qu’il est pratiqué depuis des millénaires.

Il y a 40 000 ans, des Néandertaliens creusaient dans la roche de la grotte de Gorham à Gibraltar une série de lignes horizontales et verticales. Près de 300 longues et pénibles opérations de raclage avec un objet très dur comme du silex avaient été indispensables pour réaliser ces motifs. Ils ne peuvent donc être le fruit du hasard. Le ou les auteurs tentaient manifestement d’exprimer quelque chose que chacun pouvait alors reconnaître et comprendre. Un signal ? Un repère ? Un appel ? Était-ce déjà une expression artistique telle que nous la concevons aujourd’hui ?

Au même moment mais à l’autre bout du monde, dans l’ile de Bornéo, une main dessinait sur la paroi humide d’une grotte, non pas quelques traits énigmatiques mais un "banteng", un bœuf sauvage, parfaitement identifiable au premier regard. Il s’agit là du plus ancien dessin connu jamais tracé par un être humain que n’importe quel être humain de n’importe quelle époque peut reconnaître et appréhender comme la représentation d’un banteng. Et cette forme d’expression figurative allait se répandre sur toute la planète jusqu’à nos jours. Était-ce de l’art tel que nous le concevons aujourd’hui ?

Chercheurs et universitaires s’accordent à penser que cette volonté de représentation exige de son auteur une belle maturité cognitive et un fort processus de mémoire. Sapiens, il y a 40 000 ans, en était donc déjà pourvu. Pourquoi, depuis Vassili Kandinsky et sa fameuse aquarelle sans titre de 1910, tant de nos artistes peintres renoncent-ils à représenter le monde tel que tout un chacun peut le voir ? Est-ce pour en laisser le soin à la photographie ? Est-ce pour mieux l’"interpréter" ? Ou est-ce un retour aux pratiques de Neandertal ou même d’Érectus ? Dans une interview au journal La Dépêche parue le 24 décembre de l’an passé, Pierre Soulages n’avoue-t-il pas qu’il rêvait, avec ses brous de noix, aux peintures préhistoriques primitives. Celles d’avant Pech-Merle, Chauvet ou Lascaux. Celles qui, préisément, ne racontaient pas la vie de leurs auteurs mais que l'on ne sait plus, aujourd'hui, décripter. Assistons-nous alors aux prémices d’une régression cognitive ?

En tout état de cause, ses brous de noix, gouaches, encres et fusains n’en parlent pas moins au brave Sapiens d’aujourd’hui et autant à son intelligence, à sa mémoire et à sa culture qu’à son émotion.

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15 mars 2019

La philosophie du jardinage

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Entre deux averses, le soleil du matin inonde la salle à manger et le salon. Allongé sur le dossier du canapé César s’en laissecaresser avec gourmandise. Une bûche de frêne fume doucement dans la cheminée. Le solo de clarinette qui introduit la première symphonie de Jean Sibélius dessine dans l’air immobile des frissons printaniers revigorants. J’achève la relecture du De loin on dirait une ile d’Éric Holder et le repose sur la table basse lorsque les cloches de l’église et le téléphone sonnent ! Les premières annoncent tierce, le second mon amie Marthe du mas du Goth : la lune est descendante, c’est le moment de planter l’ail et l’échalote !

Depuis son malaise et l’interdiction formelle de risquer la chute au potager, je suis régulièrement réquisitionné. La tâche reste encore limitée à la préparation du sol et j’ai plutôt, jusqu’ici, joué les dames de compagnie mais je sens que les choses sérieuses approchent. Le calendrier du jardinage avec la lune avec ses annotations et ses commentaires trône d’ailleurs en belle place sur l’étagère. Je risque d’être amené bientôt à me montrer infidèle à mon ordinateur et à ses chroniques pour m’en aller sarcler les laitues de Marthe, repiquer ses poireaux ou semer des radis roses et du persil.

Des amis parisiens, citadins de naissance et hautement convaincus des bienfaits urbains, s’étonnent toujours du mélange pour eux inconcevable sinon presque trivial de l’amateur de Mozart et de Trinh Xuan Thuan avec le campagnard un peu bougon aux pieds dans la gadoue. Je rétorque en général que jouer de la binette entre des pieds de tomate n’empêche en rien de réfléchir à l’incohérence du monde, que tailler ses rosiers laisse l’esprit libre de comparer les thèses de Platon et de Schopenhauer et que semer des haricots est un pari sur l’avenir d’aussi bonne tenue que celui de Yuval Noah Harari à propos de l’intelligence artificielle. Il est d’ailleurs très fréquent que ma rituelle visite matutinale à mes arbres entraîne des corrections et des amendements dans des textes en cours de rédaction. Un mot ici, une phrase là, un paragraphe reconstruit, un adjectif modifié ou révoqué. Même si j’éprouve trop souvent plus de difficultés à arracher un adverbe qu’une adventice et à élaguer une introduction qu’une haie de noisetiers !

En réalité, le goût de la terre relève d’une véritable philosophie de la vie qui s’allie très bien avec les voyages dans les idées et leurs galaxies de romans et d’essais. Marthe est ainsi un bel exemple de ces complémentarités où le catalogue des graines paysannes côtoie La dialectique de la durée de Gaston Bachelard, où La France agricole introduit aux Nouvelles de Guy de Maupassant et où le bouturage des géraniums conduit à la lecture d’Enclos du temps de Paul Celan ou de La Lumière de l’hiver de Philippe Jaccottet. Après tout, admirer des primevères qui tapissent de leurs couleurs pastel un talus ensoleillé vaut bien tracer son chemin d’un pas pressé sur un trottoir encombré de passants affairés !

Demeure toutefois une question. Le premier homme qui, pour la première fois, sema quelques poignées de lentilles sur un terrain grossièrement labouré pour en récolter le centuple quelques lunaisons plus tard afin de nourrir sa famille pouvait-il imaginer que, par lui, l’humanité toute entière mettait le doigt dans un engrenage infernal qui conduirait à la surexploitation du sol et du sous-sol de la planète, à la pollution des mers et de l’atmosphère ainsi qu’au réchauffement climatique et à ses dérèglements catastrophiques ?

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12 mars 2019

Né d'aucune femme, Franck Bouysse

Bouysse

Anaïs est malade. Juste un gros rhume. Papet joue les nounous de remplacement. Pas question de se baguenauder par les chemins ni même dans le courtil. Le canapé est transformé en salon de lecture pour des histoires extraordinaires où de pauvres bûcherons abandonnent leurs enfants dans les profondeurs de la forêt, à la merci des loups, des ogres et des sorcières. Des histoires d’il y a si longtemps qu’il ne reste plus guère que les légendes pour en perpétuer le souvenir. Comme celle de ce curé de campagne, Gabriel, qui subtilisa à la requête d’une inconnue entendue en confession, un cahier dissimulé dans les hardes d’une morte de l’asile de fous.

Une certaine Rose y raconte les jours terribles qui suivirent son départ de la ferme de ses parents. Elle avait quatorze ans et son avenir s’annonçait déjà rude. Il deviendra cauchemar lorsque son père la vendra pour quelques pièces à un notable local. Rose connaîtra alors non seulement la séparation d’avec sa mère et ses sœurs, la réclusion dans un manoir isolé et la trime du matin au soir mais surtout la brutalité revêche du "maître" et la perversité de "la vieille", sa mère, impitoyable comme une écharde. 

Rose n’est pas seule à subir cette infortune. Elle rencontrera Edmond, l’homme à tout faire. Il essayera de la prévenir de l’épouvante qui l’attend mais n’en trouvera pas le courage.  Car, comme elle il se cogne contre les murs suintant la peur et il tremble. Comme elle il erre sans autre espérance que survivre à la putréfaction qui gangrène l’air. Comme elle il ne porte autre destin que celui des maudits de la vie, des naufragés perdus dans un monde qui ne sait que distiller le mensonge.

Á la ferme, Onésime, son père, charrie depuis l’indigne transaction le remord et la honte. Sa mère l’avait portée presque comme une offrande et l’avait protégée en silence autant qu’elle en pouvait. Elle l’avait vue grandir, belle comme un grain de soleil, les yeux noirs avec de l’or autour et le regard malin. Elle n’avait pas osé rêver pour elle tant elle savait son devenir incertain. Son absence à présent ronge ses entrailles comme une souillure. Pour l’un comme pour l’autre, chaque jour et chaque nuit sont dévorés par un poison obscène et avilissant.

Mais Rose ignore ces déchéances. Elle s’acharne à survivre. Elle sème sur son cahier les mots de cendre et de poussière qui l’ont aidée à conserver les quelques germes de lumière qui peuplent encore sa tête. Elle griffonne des phrases hésitantes qui trébuchent et chavirent souvent mais qui s’envolent parfois comme ces mésanges au printemps vers les soleils encore trop pâles. Franck Bouysse, qui tient sa main, n’épargne rien au lecteur par une écriture forte et limpide, des dialogues ciselés, des monologues erratiques qui percent l’âme, un souffle large et cruellement précis. Pour un roman âpre et beau.

Mais je n’en conterai rien à Anaïs. Entre deux dessins hauts en couleurs de princesses en robe de mariée, de chevaux qui volent parmi les nuages roses et des lapins bleus qui parlent aux oiseaux, je me contenterai de lui dire les aventures du petit chaperon rouge, d’Hansel et Gretel, de Blanche neige ou de Cendrillon, par exemple. ( d’aucune femme, Franck Bouysse, La manufacture de livres)

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08 mars 2019

L'arbre monde.

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Le minibus apparaît dans mon courtil alors que les duettistes de France-Musique, Émilie et Rodolphe, entrent En piste. Subodorant quelque bruyante perturbation, César se réfugie sur la chaise de mon bureau. La cuisine est bientôt envahie par un groupe de "spécialistes" que j’ai pour mission de guider jusqu’à un chêne remarquable discrètement réfugié au cœur des Monts. Le temps de boire qui un café noir, qui un thé vert, qui une tisane jaune, qui un chocolat bien crémeux et notre expédition s’ébranle.

Il faut compter une bonne heure de marche à travers les bois. Les feuilles mêlées d’humus et les bruyères masquent les ornières, des branches mortes grosses parfois comme un tronc contraignent ici à un écart, une souille de sanglier que les pluies ont fait déborder oblige là à un détour, un bouleau abattu par un coup de vent obstrue ailleurs notre chemin et impose un crochet conséquent. En hiver, se déplacer dans les frondaisons n’a rien d’une flânerie paresseuse. Nulle voix pourtant ne s’élève pour se plaindre ou gémir. Admirer la lumière du soleil dans les futaies dénudées, observer des traces de chevreuil dans l’herbe d’une clairière ou contempler un magnifique polypore large comme la poêle accroché à une souche de chêne sont certes autant de prétextes pour ralentir l’allure des impatients et permettre aux plus lents de suivre la cadence mais aussi autant de bonnes raisons de découvrir ou redécouvrir un monde que nous ignorons trop souvent.

Nous parcourons en effet un monde en soi, avec ses habitudes, ses règles et ses multiples liens communautaires. Nous ne les voyons pas, nous ne les entendons pas, nous ne les sentons pas mais ils sont bien réels et bien vivants.  Hêtres, chênes ou châtaigniers, sapins, frênes ou bouleaux, noisetiers, églantiers ou ronciers échangent entre eux de mille façons mille informations sur la qualité de l’air, la pureté de l’eau et la richesse du sol ou sur l’approche d’éventuels prédateurs qui porteraient atteinte à leur croissance ou à leur survie propre ou collective. Tous sont associés et en harmonie, du champignon microscopique qui apporte nutriments et sels minéraux puisés dans le sol à la feuille qui transforme la lumière en composés organiques. Un monde en soi qui recouvre toute la planète.

La végétation serait apparue sur Terre il y a 1,2 milliards d’années et les mammifères il y a 167 millions d’années. Le genre Homo ne serait, quant à lui, entré en lice qu’il y a 2,8 millions d’années seulement. On voit par-là que la Terre n’est pas peuplée de plus de 7 milliards d’êtres humains et, accessoirement, d’arbres et d’animaux. La Terre est d’abord un monde végétal. Un monde dont dépend étroitement toute autre forme de vie dont la nôtre. Or, on estime qu’à l’époque où nos ancêtres s’engageaient dans l’exploration de la savane dans l’espoir de devenir un jour Sapiens, 6000 milliards d’arbres poussaient autour d’eux. Il en resterait la moitié aujourd’hui. Laquelle moitié sera encore divisée par deux dans un siècle. Nul doute que notre équipée de ce matin génère d’innombrables signaux d’alerte.

« Attention, attention ! Êtres humains en vue, ils franchissent les halliers, pénètrent les fourrés, marchent à la file indienne en regardant leurs pieds, relèvent parfois le nez pour repérer leur position par rapport au soleil… Ils sont peut-être armés d’opinels, de couteaux suisses, de haches ou même de tronçonneuses… ! » À l’automne dernier, tous avaient déjà déployé leurs graines pour le cas où il leur faudrait faire appel à leur progéniture pour prolonger leur espèce. Ils activent derechef leurs logiciels de sauvegarde rapprochée.

Ils peuvent reprendre leur demi-sommeil hivernal en paix. Nous nous contenterons d’admirer ce magnifique chêne dressé sur le flanc ouest de la colline qui l’héberge depuis au moins trois cents ans. En espérant que la confidence de son existence se perpétuera encore aussi longtemps ! (L’arbre monde, Richard Powers, trad. Serge Chauvin, éditions Cherche-midi)

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05 mars 2019

Le langage des arbres.

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Chaque arbre a un langage mais il faut abandonner toute rhétorique cartésienne pour le comprendre. J’invitai un jour ma petite voisine Anaïs à venir saluer avec moi les arbres de mon courtil. Elle haussa les épaules et lâcha dans un long soupir : les arbres ne parlent pas, Papet ! Je lui expliquai alors qu’il faut, pour les entendre, poser la main sur leur écorce, inspirer à fond et fermer les yeux et, parfois, si on écoute bien, ils nous parlent dans la tête. Elle voulut bien sûr essayer. Elle appuya la paume d’une main sur le tronc d’un érable pourpre, masqua ses yeux de l’autre, attendit quelques secondes et sourit en murmurant : il me parle ! Et elle ajouta le plus sérieusement du monde : il a dit que ma main est chaude !

Chaque arbre a son langage. Établis en lisière des bois et réunis en bouquet qu’Anaïs appelle la "grande forêt", les sapins de soixante ans d’âge au moins opposent leur masse sombre comme un rempart contre les bourrasques montées de l’océan. Lors des tempêtes de haute marée, les tourbillons déchaînés s’insinuent en vagues désordonnées dans les aiguilles, s’enroulent en nœuds complexes au long des troncs et les bousculent avec hargne jusqu’à, parfois, tordre une tête et l’abattre. Outre le fracas de la chute, on peut alors entendre de sourds gémissements de douleur. Et durant des semaines, de longues larmes de sève s’écouleront de la plaie qui ne guérira jamais vraiment. Les sapins souffrent et pleurent en hiver.

Les bouleaux, eux, sont bavards. Le moindre zéphyr déclenche dans leur ramée des discours sans fin. Comme s’ils répétaient à l’envie les mille ragots portés par la brise, fables picorées au hasard sur les places de marché, hauts-faits douteux de soirs de banquet, secrets amoureux susurrés dans leur ombre, légendes ancestrales consignées dans les mémoires du temps. Les bouleaux sont bavards mais la légèreté et la grâce de leur feuillée, sa richesse mordorée abandonnée sur la pelouse lorsque tombe l’automne, l’élégance de leurs troncs argentés sur le ciel gris d’hiver font qu’on leur pardonne tout.

Les fayards sont puissants, robustes et vigoureux. Tels des piliers de terrain, ils ponctuent la haie de noisetiers qui sépare mon courtil de celui de mes voisins Juliette, Mathieu et Anaïs. Les vents ont peu de prises sur eux et ils sont là depuis si longtemps qu’ils paraissent y être depuis toujours. Solides, énergiques, aguerris manifestement, courageux sans doute, ils ont résisté aux assauts des orages les plus violents, aux attaques des chenilles, papillons et autres prédateurs et même aux tronçonneuses des bûcherons. Mais ils sont timides et réservés. À moins qu’ils ne soient, en réalité, empreints de grande sagesse !

Les châtaigniers sont généreux. Disposés en triangle au fond du jardin, ils trônent sur une petite hauteur comme s’ils voulaient dominer un empire. Ils se contentent à chaque automne de lâcher leurs bogues qui roulent au bas du talus. Aux premiers jours de l’Avent, leurs châtaignes reposeront sur des clayettes à claire-voie pour l’hiver. Il suffira ensuite de les attraper sous la cendre chaude de la cheminée et de les éplucher du bout des doigts en soufflant dessus. Avec un verre de cidre bouché et un conte à dormir debout, elles accompagneront la veillée jusqu’à la fumée de la chandelle. Le châtaignier est généreux. 

Quant au chêne qui marque l’entrée de mon petit domaine, il parle d’Histoire avec orgueil. Selon les anciens du village, il aurait connu, encore jeune baliveau, la défaite française de 1871. Lorsque je m’arrimai à ce Vieux Pays des Monts et m’installai dans mon courtil, la vieille souche qui l’avait vu naître, protégé et nourri finissait de mourir. Son diamètre dépassait encore le long manche de bois de mon râteau à foin. Elle aurait pu assister à la longue et douloureuse agonie de Louis XIV lui-même. Légèrement en retrait à quelques pas de là, un jeune chêne à peine plus haut qu’Anaïs tente aujourd’hui de trouver sa place à l’ombre de son père. Que sera le monde lorsqu’à son tour sa canopée égratignera le ciel ?

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01 mars 2019

Mélanie, un caractère.

melanie

L’église du village est pleine.En dépit du ciel d’azur et du soleil, les hommes eux-mêmes ont pris place dans les bancs du fond ou discutent debout et à voix retenue autour du baptistère. On enterre la vieille Mélanie décédée trois jours plus tôt dans sa maison de retraite. Elle devait célébrer ses 98 ans au printemps prochain. Ses enfants, aujourd’hui septuagénaires et pour ceux qui ont résisté aux accidents et aux maladies, ses petits-enfants, pour ceux qui ont eu le temps de se déplacer depuis leurs contrées lointaines, ses arrière-petits-enfants, pour ceux qui ont pu confier leur jeune progéniture aux voisins ou aux amis, tous sont présents. Et chaque famille des environs a tenu à envoyer au moins un représentant pour cette ultime cérémonie d’adieu. Mélanie aurait été bien étonnée de l’ampleur de cette petite foule réunie autour d’elle.

Née après la guerre, la Grande, celle des massacres des tranchées, elle aura traversé le siècle avec la simplicité de ces héros anonymes qui tiennent leur place sans éclat ni rumeur. Après un certificat d’études primaires gagné grâce à l’opiniâtreté d’un instituteur progressiste, elle travaille dans les champs avec ses parents avant de rencontrer un paysan comme elle qui l’épouse à son retour des stalags nazis. Ils auront six enfants et quelques heurts comme ce jour où elle le chassa du foyer au retour d’une boisson trop hargneuse. Il reprit toutefois sa place en silence et ils continuèrent leur chemin sans plus de cris, même après la naissance de la petite retardataire qui ne ressemble pourtant guère à sa fratrie. Rattrapé par la fin de sa vie, il partira le premier au détour d’un hiver particulièrement rude. Elle poursuivit leur tâche, engrangeant encore nombre de moissons et doublant le troupeau en veaux, vaches, cochons, canards et lapins de garenne. Mais victime à son tour des attaques de l’âge, elle maria la cadette en bonne famille et abandonna la ferme à son aîné. Elle incarnera désormais la bonne-maman modèle. L’ennui la rattrapera bientôt.

      Elle sillonna alors les routes et les sentiers de la commune sur son vélo de jeune fille. Portant là des poireaux, un chou, une cuisine de haricots ou simplement un sourire et trois mots apaisants aux solitaires endurcis. Jusqu’au jour où une bourrasque plus intrépide que les autres osa la bousculer dans un fossé. Fracture, ambulance, hôpital, convalescence et surtout, terrible punition du sort, une canne pour se déplacer. Finies les errances par les chemins de terre, finies les chevauchées par les routes secondaires, finies les randonnées jusqu’au soleil couchant pour s’enivrer à pleins poumons du bon air des chênes, fayards et châtaigniers.

Après un temps de relevailles comme elle aimait à dire, on la croisa de nouveau mais seulement sur le chemin de l’église et du cimetière. Que soient le ciel ou la saison, elle portait avec elle dans un cabas d’osier une brassée de jonquille au printemps, une gerbe de glaïeuls en mois de Marie, un bouquet de bleuets et de coquelicots aux fenaisons, un chrysanthème à la Toussaint. Elle fleurissait ainsi assidûment non seulement l’autel et ses entours mais aussi et peut-être surtout les tombes de ses conscrites qui s’en allaient les unes après les autres. « On n’y voit plus guère leurs enfants, disait-elle alors. Grâce à moi, l’oubli ne les a pas encore effacées. »

Mais un matin de novembre, profitant d’un vent coulis descendu des plaines boréales, une mauvaise bronchite la coucha tout de bon. Tandis qu’elle somnolait sur son lit d’hôpital, ses enfants réunis en conseil autour de la grand table de son ancienne ferme élaborèrent maints scénarios. Je la prends chez moi de la Noël aux Rameaux, moi jusqu’à la Saint-Jean, elle sera bien, l’été, à l’ombre du tilleul de mon jardin, et moi de la Saint-Michel jusqu’aux fêtes. En eut-elle écho ? À son fils qui la ramenait à la maison elle déclara tout de go qu’elle avait désormais sa place à la maison de retraite. « J’ai toujours fait comme je décidais, ce n’est pas aujourd’hui… » Mais décide-t-on vraiment de tout ?

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