Chroniques d'un vieux bougon

20 avril 2018

L'enfer.

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       Défilé de camions de gravier dans le chemin qui conduit à mon courtil. Chorégraphie d’un hélicoptère de la sécurité civile comme pour en surveiller la belle ordonnance. Quadrille d’une compagnie de choucas disputant bruyamment leur territoire. Comment écouter dans la paix et le recueillement le Clair de Lune de Debussyavec Xavier de Maistre à la harpe ? Jean-Paul Sartre aurait dû s’écrier : l’enfer, c’est le bruit !

En réalité, cette idée d’enfer remonterait à la plus haute antiquité. Elle serait née à l’époque où les dieux de l’Olympe se distribuèrent les rôles. À Zeus le ciel, à Poséidon la mer, à Aphrodite et Apollon les amours, à Éole les nuages et les vents et à Hadès les profondeurs des enfers, là où les morts attendent le grand jugement. Plus tard, les chrétiens puis les musulmans s’empressèrent bien sûr de créer leur propre royaume de damnation et d’y loger au milieu des flammes et des diables fourchus les hommes et les femmes qui, au cours de leur existence sur Terre, avaient trop joyeusement pratiqué les sept péchés capitaux. Le paradis avec les anges pour les pieux, les abstinents et les charitables, les feux de l’enfer pour les fêtards, les ripailleurs, et les jouisseurs de tout poil. Ainsi aviez-vous pieusement récité votre bénédicité avant de partager votre courgette-carottes râpées avec un migrant affamé, vous étiez voués au paradis. Aviez-vous séduit la jeune et belle épouse de votre barbon de voisin avec une pâtisserie dégoulinante de crème Chantilly et vous étiez maudit en enfer.

La Révolution Française mit bon ordre dans ces superstitions. On ne craint plus aujourd’hui les ardeurs infernales pour avoir bamboché trois jours sur sept, pratiqué la grève et la manifestation de rue avec les syndicats contestataires ou folâtré avec l’épouse du voisin dans leur lit conjugal. Si abréger la vie de son concurrent demeure encore interdit par la loi et par la morale, vous pouvez toutefois licencier votre petit personnel sans état d’âme et/ou gruger la collectivité par l’entremise de paradis fiscaux sans risquer les foudres infernales, sauf les médiatiques, bien sûr. Par contre, une nouvelle religion est née sur les cendres de l’obscurantisme et ses grands prêtres lancent aujourd’hui leurs bénédictions sur les plateaux de télévision et dans les librairies.

Hier, régnait l’État, qu’il relève du Roi de droit divin ou de la République élective. La religion, comme son nom l’indique, reliait les sujets puis les citoyens dans une même étique et une même espérance. Sous les coups de butoir de la science et de la raison, elle décline ici et ses églises se vident. Elle se déchire ailleurs dans les soubresauts de ses fanatismes. Car règne aujourd’hui un nouveau dieu, un et indivisible, l’Homme. Sa religion ne relie rien ni personne car chaque individu est un dieu à lui seul. Un dieu dont la seule et unique règle est de devenir chacun et soi à la fois.

Et fleurissent les ouvrages de conseils pour développer l’estime de soi, entretenir la conscience de soi, écouter son moi intérieur, réunir les diverses parties de son moi profond jusqu’alors dispersées dans les méandres des désirs inassouvis et cultiver, dans l’instant présent, la pensée positive de l’humanisme individualiste. Et le bonheur brillera pour vous de tous ses feux, le bonheur définitif d’un égo enfin plein et entier. Oubliés le christianisme, l’islamisme, le judaïsme, le socialisme, le communisme, le paritarisme, l’égalitarisme, le gauchisme, le droitisme, l’écologisme et même l’échangisme. Le dernier vocable en "isme" de rigueur est l’égoïsme. Est-ce la dernière étape avant la prise de pouvoir de l’Intelligence Artificielle, le paradigme du futur ?

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17 avril 2018

Un matin ordinaire

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      Un matin ordinaire. Le ciel est lumineux et des gouttes de soleil étincellent sur les jeunes feuilles des bouleaux. Les cloches de l’église sonnent tierce et je reviens de cueillir une ultime poignée de jonquilles, lorsque je m’entends interpeller depuis le chemin creux qui longe mon courtil. « Bonjour ! » « Vous habitez ici ? » Deux hommes m’observent à travers la haie encore peu fournie. Même taille, même parka rouge sur les épaules, et même sourire accroché aux lèvres Je m’approche, les salue poliment et confirme qu’en effet, j’habite ici. « Toute l’année ? »

Jean Guitton a dit que l’étonnement est source de pensée. Dans leur cas, il s’agirait surtout d’incrédulité. Comme s’il leur paraissait inconcevable que l’on puisse vivre en un lieu aussi reculé et aussi loin de tout et surtout aussi loin de la ville et de sa joyeuse effervescence. En ermite moderne qui ne chercherait même pas à fuir sa prison sans barreaux. « Évidemment, vous vivez là ! » Il est vrai qu’avec ma chevelure hirsute et ma barbe à la diable, j’évoque plutôt l’épouvantail au sortir de l’hiver que le châtelain visitant ses fermiers. Mesurant peut-être une ombre de mépris dans la remarque de son compère, l’autre s’empresse d’intervenir : « ce chemin, il va où ? » Je perçois cependant dans le ton un "mon brave " retenu. Alors, pour étayer mon personnage, je lui réponds avec le plus grand sérieux que ce chemin ne va nulle part.

Notre société post-moderne du flux perpétuel a frénétiquement besoin de repères stables et conséquents pour exister et prospérer. Elle ne saurait envisager et moins encore comprendre qu’un chemin n’aille nulle part. Un chemin conduit inexorablement d’un endroit à un autre. La géométrie d’Euclide et le GPS l’ont prouvé et tous les voyageurs au long cours le confirmeront. On n’atteint pas toujours l’objectif escompté mais on arrive toujours quelque part. Forts, sans doute, de ces belles certitudes, mes interlocuteurs semblent se troubler. Pour éviter toute confusion, je m’empresse d’ajouter qu’en réalité, ce chemin ne va pas quelque part… en particulier. Comme la vie, il vous guide au début puis il va là où vous le menez. Si vous tournez à droite, il va à droite. Si vous tournez à gauche, il va à gauche. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, ce n’est même plus un vrai chemin. C’est un sobre sentier à travers le maquis, un coulis de chevreuil en lisière des halliers, la trace d’une harde au milieu d’un taillis, une échappée légère entre les châtaigniers. À moins qu’il ne s’arrête soudain devant un vieux fayard qu’une bourrasque a couché et marque la frontière d’un bouquet de sapins. C’est cela, un chemin. « Personne ne s’y est jamais perdu ? » Ils s’imaginent déjà échevelés, livides, au milieu des broussailles, naufragés de la nuit et ses rumeurs sauvages. Je les rassure. Si l’on surprend parfois la grogne d’un dix cors qui veille son harem, les "pitt-pitt" agacés d’un groupe de perdrix, les aboiements d’un chien d’une ferme lointaine, ou le murmure du vent au-dessus des prairies, résonne toujours l’écho des cloches de l’église qui marquent toutes les heures

Ils se regardent comme pour s’interroger sur la volonté de l’autre de poursuivre l’aventure. Puis ils hochent la tête d’un air entendu, me remercient d’un geste de la main et s’éloignent à bon pas. Leurs silhouettes s’estompent bientôt tandis qu’à quelques encablures mugissent les hoquets d’une tronçonneuse qu’on essaie de démarrer. Un matin ordinaire.

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13 avril 2018

Une chance de vendredi 13 ?

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      Visite à la grand ville pour assister à un concert de l’orchestre symphonique de la défunte région. Le programme est alléchant. Le Poème pour violon et cordes d’Ernest Chausson, quelques Fantaisies pour orchestre de Jules Massenet, le scherzo de la Suite Pastorale d’Emmanuel Chabrier et, surtout, le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, anniversaire oblige. Nous n’atteindrons pas la perfection de la sublime interprétation de l’orchestre philarmonique de Berlin sous la direction d’Herbert Von Karajan en 1965. Mais quoi de mieux pour oublier les grisailles ambiantes que de se plonger dans les songes voluptueux d’un faune à la poursuite, dans une chaude après-midi d’été, de gracieuses nymphes et de ravissantes naïades effarouchées ?

La bruine fait briller le macadam de la voie express. La circulation fluide autorise les conducteurs pressés à doubler en l’éclaboussant le brave septuagénaire qui respecte les limitations de vitesse. Le paysage plutôt ennuyeux et laid offre peu d’intérêt. France Musique musarde dans de labyrinthiques explications de texte. Mon esprit vagabonde. On appelle cette modeste activité cérébrale, la cogitation. Elle est souvent fertile en idées. C’est ainsi qu’en voyant les agents d’entretien bardés de leur ciré jaune arpenter les bas-côtés de la chaussée et, armés de leur pince et de leur poche poubelle, ramasser les détritus jetés par des malappris négligents, je m’interroge sur la pérennité d’une civilisation aussi peu soucieuse de son environnement et de son avenir.

Nous sommes capables de composer les plus belles symphonies, d’écrire les livres les plus plaisants comme les plus profonds de philosophie et de poésie, de pénétrer et de comprendre le monde qui nous entoure de la plus mince particule aux galaxies les plus lointaines. Nous sommes capables d’édifier les plus vastes constructions, comme la muraille de Chine, les pyramides égyptiennes ou les actuels et orgueilleux immeubles de verre et d’acier qui frôlent les nuages. Nous creusons des tunnels interminables sous les montagnes et sous les mers, nous jetons des ponts majestueux pour relier des continents, enjamber des fleuves et des estuaires. Nous explorons l’espace avec nos télescopes et nos fusées, nous marchons sur la lune et prévoyons de peupler Mars. Mais nous abandonnons nos ordures un peu partout. Ils jonchent les océans, les flancs des plus hauts sommets, le fond de nos vertes vallées, nos rivières aux eaux de plus en plus polluées. Que restera-t-il de nos réalisations dans vingt ans, dans cent ans, dans mille ans ? 

Dans cinquante ans, la plupart des satellites qui virevoltent au-dessus de nos têtes seront retombés. Dans cinq à six cents ans, nos actuelles bouteilles de plastique se seront dégradées en de si fines molécules qu’il n’en restera pratiquement plus rien et nos emblématiques Tour Eiffel et statues de la Liberté se seront effondrées. Dans cinq mille ans, l’excès de gaz à effet de serre dû aux activités humaines sera résorbé et les disfonctionnements climatiques qui en découlent seront probablement remplacés par d’autres. Dans dix mille ans, à l’image de toutes celles qui l’ont précédée, notre civilisation aura sans doute disparu à son tour. Nos amoncellements de déchets en annoncent-ils déjà le déclin ? En tout état de cause, ne resteront aux archéologues que de vagues fragments de bouteilles de bière ou de Romanée-Conti et quelques couverts en inox enfouis sous des dépôts de sable, de poussière ou d’alluvions marines.

À moins peut-être que les générations futures ne partagent pas notre acharnement à détruire les campagnes à coup de béton, d’asphalte et d’insecticides, à engorger les fleuves et les rivières de leurs immondices, à brûler les forêts et à étendre les déserts, à vider les océans de toute vie, à éliminer les insectes, les oiseaux et autres animaux sauvages …!

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10 avril 2018

Jacques Bertin, troubadour et poète.

Bertin

      Les cerisiers s’illuminent et les fleurs des prunus s’envolent au vent, un couple de pigeons bouscule en grand ramage l’ombre des sapins. Je rentre de saluer mes arbres lorsque le téléphone sonne : Jacques Bertin vient chanter chez nous ! Une petite association d’amoureux de la chanson française a la belle idée de l’inviter à se produire dans une modeste salle sertie dans le cœur médiéval d’un gros bourg du sud du département. Une heure et demie de trajet sur des routes sinueuses que l’hiver n’a pas épargnées en nids de poules et autres dégradations. Qu'à cela ne tienne ! Je suis capable de monter à la Capitale, lorsque le Chemin de Fer est en mesure de m’y transporter, pour écouter tel pianiste rare ou tel orchestre de renom. Je devrais pouvoir surmonter mes tendances casanières pour l’occasion.

Car Jacques Bertin est de ces poètes qui accompagnèrent ma jeunesse. Le printemps de 68 enflammait les rues et  cent troubadours  armés de leur guitare semaient la poésie dans les cabarets dits "de rive gauche". Avec une petite bande d’hurluberlus comme lui, Jean-Marie Quiesse en avait même créé un à Caen, Le Virgule. On y vit et entendit entre autres saltimbanques Jean-Marie Vivier le coutançois et Michel Lamotte l’avranchais, Jacques Luley, Colette Magny et son terrible Monsieur William, Maurice Fanon, une écharpe à son cou, Henri Tachan et ses Z’hommes, Jacques Doyen qui arpentait les Alliances Françaises pour dire, et avec quel talent, les textes des autres. Jehan Jonas, Gilles Elbaz et ses Sept Soldats avec Magma, Jean-Max Brua filiforme et désespéré. Alan Stivell et sa harpe celtique, Claude Fonfrède, Denis Wetterwald en orpailleur des mots qui n’avait pas encore titillé Alexandre Vialatte et, bien sûr,   Jacques Bertin et la Fine fleur de la Chanson de Luc Bérimont sur les ondes de France-Inter. Lorsque l’un de ces dinosaures ose encore s’aventurer dans les campagnes reculées, comment ne pas accourir ?

Il était jeune alors et nous avions 20 ans. Lui un physique de gendre idéal qui n’en distillait pas moins avec malice les fredaines de son Corentin à la fine braguette. Est-ce ce même Bertin qu’accueille la petite foule d’une centaine de personnes sagement assises sur leur chaise pas vraiment confortable ? Tempes grisonnantes et crânes dégarnis, chandails de laine tendus par des ventres gourmands pour les hommes. Foulards mauves pour masquer les outrages du temps et crinières teintées de vieux roux pour effacer les cheveux blancs pour les dames. On s’embrasse, on s’interpelle, on échange des nouvelles des petits-enfants. Mais les lumières s’éteignent et le Jacques profile sa haute silhouette sur le rideau rouge du fond de scène. Les années lui ont sculpté une autorité grave et une présence un peu lunaire à la fois. Comme on imagine la poésie. Devant lui, une chaise, une guitare, un micro, un porte-partition pour rassurer la mémoire qui doute maintenant d’elle-même, une paire de lunettes. Et toujours sa voix chaude et preignante.

Les chansons s’égrènent avec leur petit commentaire amusé ou facétieux. Jacques Bertin, bien sûr, et des textes de Paul Valéry, Luc Bérimont, Jean Vasca, François Porché, Valéry Larbaud, Léo Ferré...  Textes ciselés sans être obscurs comme un poème de Celan, images décalées pour charmer, surprendre, éclairer, musique de barde, chaleureuse, assez espiègle pour ne pas se prendre au sérieux. Quelques distractions aussi comme pour rappeler que le temps s’est écoulé pour lui comme pour nous. Et une sourde mélancolie un peu désabusée, empreinte du poids des ans sur des épaules qui refusent de s’incliner. Et nous, qui l’applaudissons, le reconnaissons des nôtres. Comme il y a un demi-siècle…. 

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06 avril 2018

De l’œuf et de la poule.

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      Visite rituelle à mon amie Marthe Dumas. Engoncée dans son fauteuil avancé devant la cheminée et sa chatte noire enroulée sur les genoux, elle somnole doucement lorsque j’arrive.  Le fauve se réfugie d’un bond dans l’ombre du buffet, sa maîtresse s’ébroue avec un petit hoquet de surprise. C’est vous ! Je lui remets en la saluant sa ration hebdomadaire de magazines, tisonne les cendres du foyer et ravive les braises. Vous repartez déjà ? s’inquiète-t-elle en se dressant sur sa canne tandis que je me dirige vers la porte.  Je reviens avec une brassée de bûches de châtaignier que je dépose dans la caisse à bois. Je n’ai pas vu vos poules !

      Ses trois ou quatre poules sont sa principale préoccupation. Ouvrir tôt matin la porte du poulailler, leur jeter une poignée d’orge ou de blé, ramasser éventuellement un ou deux œufs, nettoyer et remplir d’eau l’auge de pierre où elles aiment à se baigner, refermer la porte du poulailler à la nuit tombée. Ses journées sont ainsi ponctuées d’obligations qui l’empêchent de s’abandonner au désœuvrement et à l’oisiveté. Mais son aide-ménagère vient désormais plus tard dans la matinée et Marthe "oublie" parfois de se réveiller. Ses poules en souffrent. Alors elle les a données à la fille aînée de la boulangère qui habite une petite maison au sortir de la ville voisine. Comme Marthe, la plupart des fermes modernes ont aujourd’hui abandonné l’élevage des poules pour leur usage familial. Mais la nostalgie du paradis perdu de l’enfance incite de plus en plus de "pavillons de banlieue" à en élever sur leur petit carré de pelouse. C’est bon pour les enfants de retrouver la nature. C’est pédagogique !

      C’est pédagogique, éducatif, instructif et écologique en effet. Si écologique que la mode en est arrivée à aménager des poulaillers jusque sur le toit des immeubles. On y avait déjà posé des ruches, permettant ainsi aux abeilles de se rassasier du nectar des fleurs des jardins publics, des pollens des platanes qui bordent les rues et des particules fines rejetées par les innombrables "cross-over" et autres SUV à moteur diésel. On y a ensuite installé des jardins suspendus dans des caissons de bois pour y récolter des radis roses, des tomates à la saison, des fraises et du persil frisé. Réunis en associations attentives à créer du lien et à favoriser le vivre ensemble, de gentils résidents peuvent ainsi troquer leurs riches expériences de jardiniers en herbe contre trois courgettes et une betterave rouge, énoncer doctement quelques évidences sur la permaculture intensive et partager leurs souvenirs de vacances dans les pays lointains autour d’un Chablis aux frais parfums des coteaux de Bourgogne .

        Hélas, au fil des déménagements et des lassitudes, il arrive que des espaces retournent à la friche comme de vulgaires jachères au cœur du Larzac. L’idée germa alors un jour dans l’esprit fertile d’un exilé de province. Pourquoi pas des poules ? D’accord, mais pas de coq ! Les jeunes coqs de la finance, de l’informatique et de la publicité renoncèrent à regret au martial chant du coq aux premiers rayons du soleil et décision fut prise. Il aurait suffi, ailleurs, de quelques planches, d’une scie, d’un marteau, d’une boite de clous et d’un bout de grillage pour confectionner un poulailler digne de ce nom. Là, il fallut d’abord consulter sur internet un comparateur de prix, trancher entre le mieux disant et le moins cher, choisir un magasin peu éloigné, bilan carbone oblige, et voter démocratiquement par visio-conférence. Enfin livré, monté et arrimé sur le toit, le château de ces dames accueillit au retour des vacances quatre poules de collection réputées bonnes pondeuses directement importées d’un lointain marché de sous-préfecture.

        Une semaine plus tard et comme chaque samedi matin, une jeune mère entraîne ses deux enfants sur le toit pour admirer les gallinacées. Maman, y a des œufs ! Et maman de tapoter sans attendre un message enthousiaste sur son smartphone. On accourt. On s’extasie. C’est comme à la supérette ! Y a pas la date de ponte ! L’informaticien reçoit derechef pour mission de développer une application qui alerte automatiquement de la ponte d’un œuf. Quelqu’un suggère qu’elle pourrait également déclencher le remplissage de l’auge en blé bio. Cela éviterait de monter ! Nul doute qu’un jour prochain, une goulotte conduira directement les œufs à peine pondus jusque dans le panier d’osier de la ménagère du troisième.

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03 avril 2018

Sommes-nous toujours des Caïn ?

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     Le village s’étire paisiblement au soleil tandis que je stationne ma voiture dans l’ombre de l’église romane. La flèche d’ardoise du clocher dessine un trait noir sur le ciel et les gargouilles surveillent d’un œil placide les choucas qui tournent et virent et les rares piétons qui traversent la petite place pour se rendre à l’épicerie-dépôt de pain. Les cloches sonnent tierce lorsqu’apparaît sur le porche la silhouette du prêtre qui achève son office. Main tendue et sourire aux lèvres, il me salue avec chaleur. C’est calme ici, n’est-ce pas ? Je ne peux m’empêcher de faire la comparaison avec les images de combats et de destructions entrevues hier soir au journal télévisé. Comme si, là-bas, les hommes n’avaient toujours pas quitté la barbarie et qu’ici s’était installée à demeure la civilisation !

      Pour clore notre entretien, je fais part de mon questionnement au petit auditoire réuni pour échanger sur mes romans. Quand s’achève la barbarie et quand commence la civilisation ? Selon la Bible (chapitre IV de la Genèse), le basculement aurait été provoqué par le meurtre d’Abel le nomade par son frère Caïn le sédentaire. Abel, le berger, représenterait l’ancien monde des chasseurs-cueilleurs, des aventuriers, des instables, des vagabonds. Caïn, au contraire, qui passe sa vie non pas à rêver le nez au vent mais le dos courbé sur le sol pour lui arracher sa subsistance, serait à l’origine du monde organisé des villages, des villes, des empires. Le monde de la civilisation qui, par les rituels, par la pensée et par l’art, harmonise et transcende le quotidien et donne un sens à la vie et à la mort. Mais combien faudra-t-il alors de millénaires pour éradiquer les automatismes des braves paysans que nous serions tous aujourd’hui envers les héritiers de ces antiques chasseurs-cueilleurs ?

     Certains ont vu dans cet épisode de la Bible l’origine du combat des riches contre les pauvres, des possédants contre les sans-terres. Le début de la lutte des classes. Mais c’était au siècle dernier ! La Bible nous apprend surtout qu’il y a deux mille ans, un saltimbanque un peu bateleur qui parcourait les chemins poussiéreux de Galilée enseignait à ses disciples l’importance d’assister les malades et de secourir les faibles, de protéger la veuve et l’orphelin, de défendre les vieillards et les enfants et de pardonner les offenses. En un mot d’aimer son prochain. C’était là un indéniable pas en avant de la civilisation et du "vivre- ensemble" ! Ses exhortations seront plus ou moins suivies. On vit fleurir ici ou là nombre de confréries attentives à soulager la misère des plus démunis. Puis, après l’avènement des individualismes consommateurs et comme pour prendre la relève de ces "charités" de jadis, nos temps modernes ont inventé les associations caritatives comme la Croix Rouges, les Petits Frères des Pauvres, les Restaurants du Cœur. Bien des bénévoles donnent ainsi de leur énergie et de leur temps pour, simplement, faire œuvre d’humanité, faire œuvre de civilisation.

      C’est pourquoi je peine à comprendre comment l’on peut tout à la fois, aujourd’hui, se réclamer d’une "tradition chrétienne" directement issue de message du saltimbanque de Jérusalem et élever des remparts contre ces réfugiés qui, fuyant la guerre et le dénuement et après avoir survécu à maints drames et tragédies, frappent épuisés à notre porte. La civilisation a-t-elle donc si peu influencé nos mentalités depuis ce premier meurtre fratricide ? Des siècles et des siècles de culture, de philosophie, de poésie, de littérature, de musique, n’y ont-ils donc rien changé ? Sommes-nous toujours des Caïn ? (Lire "Et nos frères pourtant" de Patrick Le Hyaric, éditions de l’Humanité)

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30 mars 2018

L'Homme est considérable.

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       En recherchant dans la bibliothèque le Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, je mesure soudain, en voyant les nombreux ouvrages se rapportant à ses hauts faits, combien l’Homme est considérable. Depuis la grotte de Chauvet illustrée il y a trente-cinq mille ans par des Cro-Magnon inspirés jusqu’à la maison de paille des bobos écolos du Poitou. Depuis la pyramide de Djéser construite par Imhotep il y a près de 5000 ans jusqu’au bouquet de tulipes géant d’un Jeff Koons à l’avant-garde de l’art post-contemporain. Depuis l’épopée de Gilgamesh composée il y a 3500 ans jusqu’à l’autobiographie de Valérie Mairesse écrite au début du troisième millénaire de notre ère. Tout le démontre : l’Homme est considérable.

Il a gravi les montagnes les plus élevées et pénétré les grottes les plus profondes, traversé les forêts les plus hermétiques, les déserts les plus arides, et les continents les plus glacés, chevauché les mers les plus démontées et exploré les abysses les plus insondables. Il a tourné autour de la Terre, marché sur la lune, observé les galaxies les plus lointaines, et remonté l’Histoire de l’univers jusqu’aux premières nanosecondes. Il a soigné les maux de tête des lecteurs de Christine Angot et sondé avec curiosité le cerveau de "rappeurs" à succès, remplacé des cœurs, des poumons et des reins épuisés et recousu des corps fracassés, disloqués, désarticulés. Tout l’établit : l’Homme est considérable et l’éclat de ses actions n’a d’égal que la profondeur de sa pensée.

Pour l’heure, il trottine à petits pas de rayon en rayon. Une demi baguette de pain sans gluten, deux poireaux et trois courgettes sans pesticides, un litre de lait sans lait, un jus de fruit sans sucre, un steak haché sans viande. Mais l’ombre de la nuit se répand sur la ville et il doit rentrer chez lui. Son sens aigu du principe de précaution lui conseille d’éviter les boulevards parcourus d’innombrables véhicules crachant leurs fumées délétères, de s’écarter des parcs et des jardins trop souvent fréquentés par les tueurs en série à l’affût, les voleurs à la tire, les trafiquants de substances illicites, et les migrants tapageurs et nauséabonds, et, surtout, de se garder des écoles si bruyantes qui déversent sur la chaussée des hordes d’enfants braillards et irrespectueux. Parvenu devant l’entrée de son immeuble, il sort une lingette de son étui, essuie les touches du digicode et les enfonce avec détermination. La porte s’ouvre dans un chuintement discret tandis qu’une voix impersonnelle le salue. Il s’engouffre sans attendre dans le corridor qui conduit à l’ascenseur. Les portes coulissent dans un chuintement discret : cinquième étage ! L’appareil s’élève lentement par respect pour son cœur fragile et s’immobilise devant son appartement. Il compose le code du jour, la porte s’ouvre dans un chuintement discret et se referme derrière lui avec un petit claquement rassurant.

Il hôte sans hâte son pardessus et l’accroche à la patère, se rend dans la salle bain et enduit ses mains de gel hydro-alcoolique pour en chasser les inévitables bactéries et autres virus maléfiques qui s’y accrochent toujours, s’assoit enfin dans son fauteuil avec un soupir d’aise et allume sa télévision. Il y apprend avec effroi qu’un djihadiste vient d’attaquer un supermarché faisant plusieurs victimes innocentes. « Ils s’en sont pris à la liberté d’expression de l’art et de la parole, murmure-t-il avec désespoir, aux loisirs et à la musique, aux militaires et aux policiers gardiens de notre sécurité, à la religion de nos anciens. Ils s’en prennent à présent aux Temples eux-mêmes de la Consommation. Jusqu’où iront-ils ? Où s’arrêtera cette infernale escalade dans l’horreur ? Combien leur faudra-t-il encore de victimes ? L’Homme, en réalité, est vraiment bien peu de choses ! ». 

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26 mars 2018

L'ordre des choses.

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      Cette année-là, près de 400 000 ans avant que Cro-Magnon ne décore les parois de la grotte de Chauvet, une vague de sécheresse s’est abattue sur la Sierra Atapuerca. Les sources sont taries, les arbres ont perdu leurs feuilles, les buissons ne retiennent même plus leur ombre.

Épuisé par la soif qui brûle sa poitrine et la faim qui tord son ventre, l’homme s’enfonce à pas lourds dans les entrailles de la terre. La fraîcheur tombe d’un coup sur ses épaules et il frissonne. Aura-t-il la force d’aller jusqu’au bout ? Il serre contre lui le corps sans vie de son fils et une larme coule sur sa joue. L’une des cavités de la caverne s’achève par un puits profond où bêtes sauvages et charognards ne s’aventurent pas. Confiées ainsi pour toujours à l’éternité, les dépouilles des membres du clan y reposent déjà en paix. Il fait doucement glisser celle de son fils à leurs côtés. Avant de repartir, sa main se pose par hasard sur le silex qu’il lui apprenait hier encore à tailler. Il le lance avec colère et l’entend tomber au fond du trou béant avec un bruit sourd qui résonne dans sa tête comme mille orages de détresse. De retour à la lumière, il fixe le soleil avec rage et hurle sa douleur. Il aurait bien préféré s’allonger lui aussi avec les siens jusqu’à la fin des jours mais il a promis de revenir à la reverdie pour leur dire qu’il ne les oublie pas. Il agrippe alors son bâton et s’éloigne en direction des montagnes qui barrent au loin l’horizon. Les anciens disaient autrefois que de l’autre côté s’étalaient à perte de vue de vastes prairies à l’herbe verte.

C’est évidemment un supplice atroce que de perdre un enfant. Quelle que soit l’époque et quel que soit son âge. La chair de ma chair, dit la chanson. Ce n’était pas à lui de partir, pleurait une ancienne voisine au décès à quarante ans de l’un de ses fils des suites d’un cancer. C’était à moi ! Parce que c’est l’ordre des choses que les parents partent les premiers lorsque, choyés et entourés, ils touchent au bout de leur vie. Mais c’est aussi une chose étrange que de dépasser l’âge de ses parents. Déjà, à leur mort, vous vous retrouvez non seulement orphelin, il n’y a pas d’âge limite, mais dorénavant en première ligne. La prochaine fois, c’est mon tour. C’est dans l’ordre des choses. Mais vous avez encore tant à faire, de paysages à contempler, de musiques à entendre, de livres à lire, de films à voir. Tant d’inconnus à rencontrer, tant d’amitiés à cultiver, tant d’amours à donner. Et vient le jour où vous prenez conscience que vous venez de dépasser l’âge qu’ils tenaient en partant. Et c’est comme de traverser un rideau invisible. Maintenant il faut que je me dépêche, je peux mourir à tout moment.

Alors vous vous pressez de savourer le reste de vos jours. D’admirer goulûment les couchers de soleil au-dessus des futaies, de saluer vos fayards, bouleaux et châtaigniers, d’écouter en silence les trilles du rossignol, le soir à la vêprée, le murmure du ruisseau qui court sous les fougères et de humer la rose qui au matin s’était éclose et dont la nuit, peut-être, verra ternir la beauté.

Et comme l’ont fait vos pères et les pères de vos pères depuis des millénaires, vous nettoyez la tombe des dernières feuilles mortes, retirez le chrysanthème que le gel a brûlé et posez, doucement, le rameau d’olivier ou la branche de buis cueillie dans la palisse. Et les images de votre enfance perdue se mêlent à ces heures qui coulent plus vite que le sable qui crisse sous vos pas.

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23 mars 2018

Une tendresse de printemps.

reverdie

      Les pâquerettes tapissent la pelouse et les violettes les talus, les jonquilles exhibent leurs corolles, les prunus flamboient au verger, aubépines et forsythias enflamment les palisses. Un couple de pies construit un nid à la cime du châtaignier, les merles rejouent la bataille d’Austerlitz dans les buissons, rouges-gorges et chardonnerets s’agacent dans les noisetiers. Les papillons jaunes et les bourdons sortent de leur torpeur et dessinent des arabesques dans les maigres flaques de soleil. En un mot, une sourde envie de printemps s’empare de mon courtil.

       Après les longs mois de grisaille, de pluie et d’inondations, après les bourrasques de solstice qui ont bousculé les futaies et les gelées matinales qui ont rougi les nez, une sourde envie de chaleur et de lumière s’empare également des bourgs et des sous-préfectures. Les manifestants manifestent entre cris, rires et chansons et il n'est plus rare d'apercevoir des jeunes femmes musarder  en fredonnant une rengaine devant la vitrine de la boutique de prêt à porter,  chantonner un refrain guilleret devant l’échoppe du marchand de chaussures et admirer le chatoiement de couleurs qui inonde le trottoir de la fleuriste, roses, tulipes, jacinthes et œillets de poètes venus du monde entier comme des invitations au voyage. Sur le pas de porte de la charcuterie et bras de chemise retroussés, l’apprenti fume sa cigarette. Bonjour ! Le rire de la serveuse du restaurant ouvrier déclenche une envolée de moineaux vers le tilleul de la place du marché. Une odeur de pain frais tout juste sorti du four s’échappe de la boulangerie, se répand dans la rue et fait se retourner les piétons les plus pressés. Se tenant par la main, un couple de chalands hésite devant l’étal de la pâtisserie en se reprochant sa gourmandise et y succombe. À la superette, ils ignorent les choux et les poireaux des soupes hivernales et rêvent d’asperges à l’italienne, de salades d’épinards et de navarin d’agneau pour le repas de dimanche avec les cousins de La Rochelle. À la caisse, ils patientent sans hâte derrière la vieille dame qui compte sa monnaie d’un doigt hésitant, esquissent un sourire complice à la jeune préposée vraiment très enceinte et rentrent à la maison en sifflotant l’allégro du concerto en mi majeur de Vivaldi. Une sourde envie de légèreté s’empare de l’air du temps.

      C’est normal, le printemps est là. Il paraît encore loin mais on le respire déjà, on le touche presque, on le ressent. Et une envie de tendresse parcourt les corps. Une main s’attarde sur une hanche, des joues rosissent pour un sourire, un dos frissonne pour un baiser dans le cou. C’est normal. Même les dorades, les cigales et les puces savantes sont amoureuses. Les tourterelles s’interpellent dans les marronniers, les pigeons roucoulent dans les sapins, les matous en maraude miaulent à fendre l’âme. Parfois, quand un tel feu d’artifice embrase votre cœur, la fumée monte jusqu’à vos yeux et les fait briller. C’est attendrissant. Et si, plus tard, l’amour s’envole et que, comme d’un feu qui s’éteint, la fumée monte jusqu’à vos yeux et les fait pleurer, c’est poignant parce que les amours printanières sont parfois éphémères ! Mais parfois non. Elles peuvent aussi durer toute une vie. (Écouter Natch in Berlin de Max Raabe et le Palast Orchester)

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20 mars 2018

Médi@thèque, coworking and francophonie.

Bibliotheques

        Après plusieurs mois de travaux intensifs, selon les termes du directeur technique, la Médi@thèque de la sous-préfecture d’un département voisin inaugure, à l’occasion de la semaine de la francophonie, la réouverture complète de ses services. Outre le Maire, son ineffable adjointe à la Culture et au Patrimoine et quelques conseillers préparant leur prochaine réélection, sont présentes plusieurs personnalités locales. La Sous-Préfète, le Président du Conseil Départemental, le Député de la circonscription, le Conseiller Départemental, le Président de l’Association des Amis de la Médi@thèque, le directeur du Théâtre Municipal, l’inénarrable Directeur du Service Municipal des Sports et des Loisirs car il ne saurait y avoir de corps sain sans tête bien pleine, le délégué de la Société des Auteurs accompagné de quelques confrères du cru et d’amoureux anonymes de la lecture. Ainsi, bien sûr, que les échotiers des quotidiens régionaux avec leur appareil photo.

       Après les inévitables et vibrants discours des uns et des autres rappelant, s’il en était encore besoin, les bienfaits de la lecture en particulier et de la culture en général, le petit personnel, plus habitué à tapoter sur un clavier qu’à passer les plats, se fraie un chemin dans la petite foule agglutinée devant le buffet pour servir qui du vin blanc-cassis, qui du jus d’orange, qui des petits fours à la courgette, qui des éclairs au chocolat longs comme l’auriculaire. On se congratule, on s’interpelle, on partage des plaisanteries formatées, on rit, un peu, on échange des adresses et des commentaires désobligeants. Lorsque le jeune et fringant Premier Adjoint en personne explique à la cantonade qu’une visite des nouveautés est proposée aux téméraires.

      Nous découvrons ainsi qu’en lieu et place de l’antique salle des expositions où l’on accrochait jadis aux cimaises des toiles de maîtres ou des photographies en noir et blanc, un véritable "show-room" participatif a été créé afin de mettre en valeur les performances d’acteurs d’avant-garde de l’art post-contemporain avec musiques cacophoniques et éclairages alternatifs. Nous avons voulu, précise notre guide, moderniser la notion même de bibliothèque demeurée jusqu’ici prisonnière d’une vision étriquée et passéiste de la transmission du savoir et offrir, dans un environnement adapté aux besoins actuels et futurs des usagés, une véritable enceinte de "coworking".  

        « Ici, on partage tout, les ordinateurs, les documents, les archives, les connaissances et les idées et on élabore des projets dans la plus totale "conviviality". Les "books" eux-mêmes, lorsqu’en dernier recours, leur utilisation reste indispensable, sont mis à disposition sur des étagères "open" avec un "coaching" assuré par une "home auxilary". Là-bas, vous avez un "playground" où, sous la garde d’une "baby-sitter", les enfants peuvent s’adonner à des "games" éducatifs en "live" sur des tablettes de format "tabloïd", où les informaticiens peuvent se détendre en jouant au "baby-foot" et les retraités au bridge. Plus loin, est installé un "Corner Food" dont la gestion a été confiée à un professionnel de la restauration rapide mondialement connu où ouvriers et employés pourront se restaurer le midi à moindre coût et il a même été prévu une "sunnyroom" pour lire en toute tranquillité tout en compensant le manque de soleil en hiver ou en préparant les bronzages de l’été. Comme vous le voyez, on peut désormais passer ici toutes ses journées sans s’ennuyer ! »

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