Chroniques d'un vieux bougon

28 mars 2017

Le racloir

racloir

      La sécheresse avait sévit depuis plusieurs lunes mais la saison des pluies approchait. La savane reverdirait, de nouvelles pousses jailliraient à la pointe des arbres, les fleurs ne tarderaient pas à s’ouvrir et à embaumer l’air. Des nuées d‘insectes s’abattraient sur la canopée pour les féconder. Les fruits mûriraient bientôt apportant au petit clan, non seulement de belles et bonnes friandises, mais surtout les vitamines indispensables pour supporter la sécheresse qui reviendrait, inexorablement. Comme les autres, Lucy était lasse des racines, oignons et autres rhizomes qu’il fallait arracher à la terre dure et caillouteuse à l’aide d’un bâton, d’un os arraché au squelette d’un rhinocéros ou d’un éléphant ou même à mains nues. Lucy était lasse de blesser ses longs doigts perclus d’hématomes en tentant de briser avec des pierres les dernières noix de leur réserve. Et d’autant plus lasse qu’à cause précisément de cette sécheresse, les lions, hyènes et autres léopards affluaient autour de leur groupe dans l’espoir d’attraper l’un de ses membres pour s’en rassasier. À la moindre alerte, il fallait se  précipiter sous le couvert des arbres, s’agripper à la première branche venue, grimper le plus haut possible au risque de tomber et attendre que l’animal se fatigue et s’éloigne à la recherche d’une autre proie. Plusieurs n’avaient pas été assez rapides ou, poussés par la faim, s’étaient obstinés trop longtemps à déterrer de quoi se nourrir. Tous les avaient vus mourir sous leurs yeux, broyés et déchiquetés par les dents acérées des monstres, eux aussi affamés. La veille, un petit groupe de chasseurs particulièrement hardis et opiniâtres étaient malgré tout parvenus à s’emparer d’un phacochère à la recherche d’une mare ou d’un point d’eau. Lucy n’était pas vraiment attirée par cette nourriture trop tendre pour ses dents plutôt habituées à mastiquer des tubercules ou les fruits durs et coriaces des noix. Mais la faim avait été plus forte que son dégoût. Elle avait même, à l’aide d’une pierre taillée en biseau, raclé jusqu’à la plus fine parcelle restée accrochée à l’os qui lui avait été attribué.

      Les premiers orages éclatèrent à l’horizon en fin de journée. Au milieu de la nuit, l’eau arriva enfin par le ru à sec depuis longtemps qui bordait leur territoire. Au matin, la petite retenue qu’ils avaient creusée était remplie. Il pleuvait toujours, mais poussés par la soif et malgré la boue et les débris divers, Lucy et quelques autres s’enhardirent et sautèrent de leurs branches pour s’abreuver. C’est alors qu’une vague énorme déferla sur eux et les engloutit. 3,7 millions d’années plus tard, en écoutant la chanson des Beatles Lucy in the Sky with Diamonds, des archéologues retrouveront leurs dépouilles fossilisées. Elles contribuerontainsià la marche de la science vers une meilleure connaissance de l’Histoire de l’Homme. Les mêmes archéologues découvriront à leurs côtés ces pierres taillées par éclat que Lucy et les australopithèques de son clan utilisaient pour racler les os, découper un cuisseau de gazelle, briser un crâne pour en extraire la cervelle ou trancher une racine. Le racloir est en effet un merveilleux outil que chacun peut facilement utiliser pour un peu n’importe quoi. Nul besoin d’être titulaire d’un diplôme universitaire tel qu’un CAP, un BTS ni même un Master. Si sa fabrication exigea, à l’époque de notre amie, une dextérité certaine, une belle opiniâtreté et une grande capacité de résistance à la douleur, il n’en est plus rien aujourd’hui. Les racloirs ne sont d’ailleurs plus en pierre, qu’elle soit taillée ou polie. Le gourmand racle en effet son assiette avec un morceau de pain pour ne rien perdre de la sauce de sa blanquette d’agneau aux morilles. Le tanneur racle la peau du veau mort-né avec son estrèque à manche de buis avant d’en faire un parchemin de prix. Le jardinier n’oublie jamais de frotter les semelles crottées de ses bottes sur le racloir de fonte fiché dans le mur à l’entrée de la cuisine par crainte des cris de la maîtresse de maison. La dame âgée du cinquième étage et abonnée au minimum vieillesse racle chaque matin son porte-monnaie pour acheter son yaourt quotidien. Certains députés même et certains sénateurs n’hésitent pas eux aussi à racler les moindres sommes mises à leur disposition par le législateur et le contribuable. On voit par-là que l’action de racler remonte aux origines de l’Homme et que l'Homo Politicus ne constitue pas une nouvelle  famille d’Homos Sapiens. Ce qui laisse bien des choses à penser à propos de l’avenir.

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24 mars 2017

Jean Rousselot, poésie

Rousselot

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21 mars 2017

Concerto en mi majeur.

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       L’idée flottait dans l’air depuis deux à trois semaines. Les chatons des noisetiers dispersent à présent leur pollen à tout vent, les jonquilles exhibent sans pudeur leurs corolles jaunes et blanches, le rouge-gorge fait sa cour et les mésanges bleues investissent leur nichoir. Depuis dimanche matin et à l’adresse de la clientèle parisienne, la boulangère arbore son généreux décolleté pigeonnant et dans son officine, la pharmacienne diffuse, dans sa version "ascenseur", le concerto en mi majeur RV269 d’Antonio Vivaldi. Comme si c’était le fameux prêtre roux italien qui donnait le signal de départ au printemps !  En réalité, l’affaire remonte à beaucoup plus loin. Notre petite planète a connu depuis toujours nombre de convulsions qui ont peu à peu façonné son apparence. Basculements de son axe de rotation si approximatifs que les astronomes ont dû longuement plancher sur de complexes calculs de précessions des équinoxes et d’années bissextiles. Innombrables éruptions volcaniques dont l’Auvergnat peut chaque jour contempler le troupeau épars des Puys pour randonneurs du dimanche et curistes arthritiques. Pluies de météorites rarement prévues par les services de la météorologie nationale dont se servirent par exemple les constructeurs de Charente-limousine pour bâtir leurs thermes gallo-romains, leurs églises ou leurs chaumières. Mouvements hercyniens dus à la dérive des continents qui permettent aux skieurs de descendre "tout schuss" les pentes escarpées de leurs montagnes préférées. Refroidissements climatiques dont les formidables glaciers creusèrent dans des roches vieilles de plusieurs millions d’années des vallées en U, contrairement aux rivières qui creusent leur lit dans des vallées en V comme on nous l’apprenait jadis à l’école communale. Réchauffements tout aussi climatiques qui faisaient fondre les glaces, dégageant ainsi de vastes prairies tapissées de coquelicots, de pâquerettes et de diplodocus. Lesquels abandonnèrent la place aux petits mammifères rongeurs tels que les musaraignes, les taupes et les campagnols. Puis les fous de Bassan, les choucas des clochers et les gypaètes barbus peuplèrent bruyamment les cieux et les grillons du métro, les puces de chien et les cancrelats s’insinuèrent dans les interstices domestiques. Le temps était alors venu de mettre en place les saisons afin de stimuler l’inspiration des poètes bucoliques, de fixer les dates des vacances scolaires et de soutenir le commerce des manteaux et des maillots de bain et, plus généralement, du prêt-à-porter féminin. Mais le printemps n’a pas que des répercussions sur le calendrier ou la faune et la flore des courtils. Il pénètre aussi les villes depuis les trottoirs des boulevards pour touristes étrangers où la parisienne met un point d’honneur à remonter sa jupe au-dessus du genou pour faire couleur locale jusqu’aux rues les plus sombres où s’embrassent furtivement les adolescents. Car c’est la période où la jeune fille inflige à son entourage ses langueurs monotones, répond impoliment à sa mère qui lui demande de "faire la vaisselle" et regarde d’un œil de bergère le boutonneux pâtre grec du cinquième. En un mot, elle a besoin d’un mari. Et c’est également la période où l’énarque commence à préparer ses examens, rougit bêtement lorsque sa professeur de français l’interroge et jette ensuite sa gourme par-dessus les moulins avant de se lancer dans la politique. On voit par-là que l’équinoxe de printemps peut ouvrir sur des aventures qui laissent toujours bien des choses à penser.

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17 mars 2017

Joseph Rouffanche, poésie.

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14 mars 2017

Quand Homo devient sapiens.

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     Comme chaque semaine, j’apporte à mon amie Marthe Dumas sa ration de magazines. Tandis qu’elle s’affaire dans sa cuisine pour préparer notre repas, je rejoins Joseph, son homme de main comme elle dit, assis sur le banc de bois qu’il a installé devant la maison. Il m’accueille de son habituel grognement. Comme s’il cherchait inconsciemment à retrouver cette époque lointaine où notre cousin Neandertal bivouaquait encore dans nos régions tempérées. Sous l’avancée de pierre, les femelles surveillent le feu et bavardent tranquillement en buvant une tisane à la camomille réputée faciliter la digestion. Assis à l’ombre d’un fayard, les hommes se préparent à la chasse. Les uns sculptent à petits coups secs des pointes de silex tandis que d’autres les ligaturent au bout de leurs lances de bois d’orme à l’aide de tendons de phacochères. Autour d’eux des enfants en bas âge jouent à se poursuivre à grands cris. Légèrement à l’écart de cette agitation et le dos appuyé contre la roche, l’Ancien réchauffe ses vieux os au soleil. Les yeux mi-clos, il semble dormir. Mais peut-être rêve-t-il, en réalité, à ces jours heureux où il était encore le meilleur coureur du groupe et pouvait attraper un cerf qu’une traque savante et opiniâtre depuis le lever du jour avait épuisé. Il était alors fêté comme un héros à son retour au campement et les femelles le regardaient avec des yeux brillants. À moins qu’il ne se rappelle ce jour funeste où des loups l’avaient encerclé et gravement mordu à une jambe. Ses compagnons, par atavisme sans doute, l’avaient porté sur leurs épaules pour rejoindre le bivouac. Au bout de trop nombreuses lunes de repos forcé, il avait enfin pu marcher de nouveau mais il ne courrait plus jamais aussi vite ni aussi loin. C’est donc avec une grande nostalgie au cœur qu’il regarde aujourd’hui les hommes absorbés par leurs préparatifs. Il n’ignore pas qu’ils envisagent d’émigrer vers une vallée perdue au cœur des Monts où l’herbe serait plus verte et le gibier plus abondant. L’un d’eux, qui lui ressemble tellement qu’il pourrait bien être son fils, l’a évoqué devant lui, la veille, à mots couverts. Les autres se sont plus ou moins récriés. Mais il sait bien qu’il représente désormais un fardeau et qu’ils attendent avec impatience qu’il ferme les yeux et cesse de respirer pour lever le camp après avoir respectueusement recouvert son corps de quelques pierres pour le protéger des charognards. Troublés, cependant, par sa longue immobilité, les hommes le rejoignent et s’inquiètent. Il consent alors à ouvrir les yeux et les fixe l’un après l’autre avec attention. Souvenez-vous, grogne-t-il enfin dans sa barbe éparse, souvenez-vous que le chasseur sur la colline voit plus loin que la biche qui broute dans la vallée ! Ils se regardent sans comprendre. Que vient faire là cette biche égarée loin de son troupeau ? Pourquoi le chasseur guette-t-il sur la colline quand le gibier attend dans la vallée ?  Ils osent timidement une question puis deux. Mais devant le mutisme du vieillard, ils haussent les épaules et reprennent leur tâche. L’Ancien abandonnera son dernier souffle dans le silence de la nuit. Au petit matin, le sens de ses étranges paroles se dévoilera alors à l’entendement des siens. Hauteur de vue vaut mieux que bassesse et médiocrité ! Ils deviendront sans le savoir les premiers sapiens de l’Histoire de l’Humanité. Quelques centaines de milliers d’années plus tard, l’un de leurs descendants, Socrate, inventera le concept du "connais-toi toi-même" et son disciple Platon, celui de la caverne. D’autres développeront la poésie, le bilan comptable et le texto de cent quarante caractères. Mozart composera sa sonate pour piano K310, Francis Lopez la musique de l’opérette "La belle de Cadix", les partis politiques la campagne électorale et Michel Onfray son Décadence. Ils nous laissent, les uns et les autres, bien des choses à penser.

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10 mars 2017

Nuits transies troussées d'étoiles. Le printemps des poètes.

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D'autres textes avec la Perluète.

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07 mars 2017

Du jeûne au kamasoutra

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     Il pleut depuis trois jours et le vent bouscule jusqu’à des cent vingt kilomètres par heure les futaies de mon courtil. Les merles hésitent à quitter l’abri des haies, les mésanges ne sortent que pour picorer les graines mises à leur disposition sur la terrasse et le jardinier se réfugie devant sa cheminée. Mais point n’est besoin d’accuser le réchauffement climatique, quelque vol de papillons à l’autre bout de la planète ou même un accès de mauvaise humeur d’El Niño dans l’océan Pacifique. Ces tempêtes d’équinoxe ne font qu’annoncer l’approche du printemps. Les déguisements carnavalesques et les saucissonnades ont d’ailleurs accompagné les réjouissances populaires des dernières semaines et donné ainsi le signal de départ au carême pascal. Le temps est donc venu de respecter la vieille tradition campagnarde des cendres. Elles se sont en effet accumulées dans l’âtre depuis la fin de l’automne et il convient à présent d’en faire place nette. Le jardinier en épandra d’un geste auguste de semeur sur les labours de son potager bio et ses plates-bandes de fleurs. Elles allègeront la terre encore lourde et grasse et l’enrichiront en potasse, en phosphore et en magnésium. Aux Rameaux, la maîtresse de maison en mêlera à l’eau du puits dont elle aura rempli la grande marmite de fonte de la cuisine de cochon. Elle y plongera les draps du lit conjugal, les chaussettes, la chemise et le pantalon du "tous les jours" de son homme ainsi que ses jupons d’hiver et son tablier de paysanne. Sous une nouvelle flambée de fayard, elle les fera bouillir puis les battra généreusement au lavoir, les rincera à l’eau claire sentant bon la menthe sauvage et les étendra sur l’herbe tendre des clos voisins. (*) Hélas, ces usages d’autrefois ne sont plus guère aujourd’hui respectés. Les gens des villes bêchent de moins en moins de jardin potager et préfèrent le supermarché. Quant à la corvée de lessive, ils ont adopté le lave-linge électrique qui serait plus facile d’utilisation dans les appartements. Mais même si ces changements se sont effectivement produits au détriment de la poésie et de la convivialité villageoise, on ne saurait toutefois succomber à la nostalgie : il faut bien que le progrès progresse ! D’autant que ce jour des cendres relève également d’une coutume remontant aux époques lointaines où l’Homme, descendu de son arbre peuplé pour l’essentiel d’hominidés comme lui, errait encore dans le désert où il apprenait la frugalité. De nos jours, mille régimes prétendent aider la femme à retrouver la taille de son jean d’avant les fêtes et celle de son maillot de bain de l’année dernière. Le désert l’y conduisait tout naturellement par une alimentation saine et rustique à base de sauterelles, de lézards gris et de scarabées argentés. Elle pouvait ainsi savourer pleinement les regards jaloux de ses meilleures amies confrontées à la minceur de sa taille. Quant à l’homme de plus de cinquante ans, la rosée du matin le guidait benoîtement sur les chemins escarpés du sevrage des bières et autres petits blancs secs pris en hâte sur le zinc. Son médecin l’accueillait avec des compliments, son cardiologue ne le revoyait que dans cinq ans et son épouse se réjouissait de le voir revenir aux pratiques du kamasoutra de leur jeunesse. On voit par-là combien la diète et la sobriété peuvent également se révéler salutaires pour la paix des ménages. Mais qui opte aujourd’hui pour le jeûne ? L’homme a au contraire bâti ses villes au milieu des verts pâturages pour mieux se rassasier d’andouille de Vire, de tripes à la mode de Caen, d’escalope de veau à la crème du Pays d’Auge, de navarin d’agneau de pré salé, de camembert et de Pont l’Évêque, de tarte aux pommes et de teurgoule et, bien sûr, de cidre bouché. Alors il grossit, il change de garde-robe et il s’endort devant la télévision. On n’habite plus assez le désert ! Ce qui laisse bien des choses à penser. (*Lire le Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo aux éditions Gallimard)

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03 mars 2017

Philippe Jaccottet, poésie

jaccottet

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28 février 2017

Les maîtres du temps.

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     L’air est encore prisonnier des brumes hivernales et le ciel est si bas que les branches des chênes semblent porter les nues. Pourtant, bravant le gel qui perle d’argent la pelouse de mon courtil, les crocus dessinent une ceinture de couleur au pied des bouleaux, les narcisses s’enhardissent dans les parterres et un remue-ménage de moineaux qui s’ébrouent agite les noisetiers. Comme si, en remontant d’Andalousie, les grues et les oies sauvages avaient sonné de leurs appels assourdissants la mobilisation printanière ! À moins qu’aiguillonnée par le fameux réchauffement climatique, l’incorrigible impatience du jardinier ne soit la véritable responsable de cette illusion d’effervescence ! Car la nature n’aime rien tant que respecter son train-train millénaire et le jardinier sait bien qu’il lui faut donner du temps au temps. Que pèsent une heure, un jour, une année au regard de la fantastique chorégraphie de l’univers ? L’Homme n’en a pas moins et depuis toujours cherché à mesurer leur écoulement inexorable. Aux époques paléolithiques, l’Ancien, qui connaissait les herbes qui guérissent, observait aussi les va-et-vient de la lune. À chacun de ses retours, il marquait d’un trait blanc la roche qui fermait son abri. On disait qu’il savait lire les signes. Il n’exprimait surtout qu’une âme de comptable. Ainsi les paléontologues s’émerveillent des mains peintes au pochoir sur les parois des grottes. Les artistes ne faisaient en réalité que facturer le nombre de repas que leur devait leur commanditaire. Le dessin au charbon de bois de genévrier d’un auroch ou d’un rhinocéros pouvait ainsi valoir deux entrecôtes, celui d’un tarpan à l’argile ocre trois filets mignons et un cuissot de chevreuil, un troupeau de rennes à la pointe de silex une pension complète durant tout un hiver. Toutefois, les cours devant probablement fluctuer en fonction des saisons et de l’approvisionnement en gibier, il est évidemment difficile de proposer aujourd’hui des estimations fiables. On sait seulement, à la lecture des reproductions de mains découvertes çà et là sur des murs encore vierges, qu’il arriva parfois que des devis n’aboutissent pas. Quoi qu’il en soit, en cochant chaque lunaison et en se fondant sur son expérience, l’Ancien pouvait annoncer l’arrivée des beaux jours, rassurer la future mère sur l’approche de son terme ou prévoir le départ des oiseaux migrateurs. Donnant ainsi majestueusement l’impression de commander à la Nature. Lorsque les hommes se trouvèrent assez nombreux pour s’établir en ville, au carrefour de deux rivières, à la croisée des chemins ou au seuil de quelque vallée perdue au cœur des Monts, ils attribuèrent tout naturellement à l’Ancien le statut particulier de conseiller à la Chambre des Délibérations Consulaires. Il y prit l’habitude de discourir de tout et de rien. Jusqu’au jour où l’un d’eux inventa la philosophie au détour d’une métaphore. Naquit alors le Cercle des Intellectuels. Des empires puissants et victorieux disparurent dans les oubliettes de l’Histoire. Des civilisations elles-mêmes déclinèrent et moururent ensevelies sous les sables des déserts. Les Intellectuels survécurent à tous ces cataclysmes à travers diverses sectes, factions et autres chapelles plus ou moins flamboyantes. Ils errent toujours parmi nous. On en croise parfois au détour d’une université ou d’un plateau de télévision. On les salue et on leur demande l’heure. Ils consultent leur montre. Ils n’y voient bien sûr, comme tout un chacun, que des aiguilles qui tournent sur un cadran mais ils sourient avec condescendance et répondent doctement : il est onze heures moins le quart ! Ce qui nous laisse toujours bien des choses à penser.

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24 février 2017

René-Guy Cadou, poésie

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