Chroniques d'un vieux bougon

17 janvier 2017

Les cellules de César.

cellules

     Un méchant vent de traverse givre les arbres de mon courtil et dégage le ciel au bleu d'azur. Dans mon bureau, trois magnifiques jacinthes, bleu, blanc et rouge comme il se doit, embaument l'air de leur parfum entêtant. Curieux comme toujours, César renifle avec circonspection cette odeur nouvelle et, rassuré sur son innocuité, abandonne les lieux pour reprendre sa sieste sur le canapé. Il devrait pourtant se montrer admiratif devant ce bel exploit de la nature. Il fallut en effet attendre plusieurs milliards d’années après la déflagration qui, on l’a vu, aurait donné naissance à notre univers, avant de rencontrer le premier signe de vie en la personne de la première cellule. Épuisée par l’improbable maturation métabolique qui venait de la constituer, elle surnageait tant bien que mal à la surface de sa soupe primordiale. Lorsque, bousculée par les gros bouillons qui montaient du fond de la cocote volcanique qui l’hébergeait, elle aborda par pur hasard une petite plage de sable blond bien exposée au soleil tropical. Après une courte sieste réparatrice, elle s’étira voluptueusement, aspira une belle bolée de dioxyde de carbone et d’hydrogène sulfuré et observa le paysage qui l’entourait avec curiosité. Le ciel était paisible et doux mais au bout de quelques heures, elle se trouva bien seule. Personne avec qui parler de tout et de rien, du temps qui passe, des bienfaits des crèmes amincissantes, de la couleur de la robe de la secrétaire du patron. Or on sait aujourd’hui que la solitude peut engendrer l’ennui, plonger dans la mélancolie et conduire à la dépression. Le processus vital dont elle était alors le premier chaînon aurait pu s’arrêter là, à bout de souffle avant même d’avoir commencé. Il n’en fut rien, bien sûr, grâce à une exceptionnelle présence d’esprit qui intrigue au plus haut point nos éminents chercheurs. Une étrange idée la traversa en effet à ce moment-là. Si elle se divisait par deux, elle ne serait plus seule ! Le calcul paraît aujourd’hui évident. Il était à l’époque totalement novateur et aucun retour d’expérience ne permettant d’en déterminer les probabilités de réussites, il se révélait de plus particulièrement risqué. Forte cependant de l’inconscience de la jeunesse et poussée par un puissant désir de jaboter, elle mit son projet à exécution. Et obtint le résultat que l’on sait : elle n’était plus seule. Elle se révélera hélas incapable de maîtriser le processus qu’elle venait d’enclencher. Ses deux moitiés se divisèrent à leur tour et les moitiés de ses moitiés se divisèrent également et les moitiés de ses moitiés de ses moitiés... Elles se comptèrent bientôt trente-deux, soixante-quatre, cent vingt-huit, deux cent cinquante-six … Mais le soleil déclinait derrière les collines et le fond de l’air se faisait plus frais. Afin de se réchauffer mutuellement, toutes ces cellules qui vaquaient en désordre se blottirent frileusement les unes contre les autres. Au petit matin, elles formaient un agrégat certes encore informe mais que la coquetterie ne tarderait pas à modeler selon des canons toujours en vigueur dans les concours de beauté. Depuis ce jour, les cellules ont commis nombre de créatures diverses et variées. On y compte des percepteurs, des hommes politiques et des ratons-laveurs. Mais on y trouve également le coquelicot, l’omelette aux morilles, ma petite amie Anaïs et mon chat César. Ce qui leur confère, on en conviendra, des circonstances atténuantes. Cette aventure soulève toutefois quelques questions. Comment cette idée de scission a-t-elle pu naître, se développer et jaillir de nulle part avec autant d’à-propos ? Combien, avant elle, avaient déjà tenté l’exercice ? Semblable métamorphose s’est-elle déroulée sur d’autres planètes que la nôtre ? Si oui, a-t-elle pu produire, là aussi, des Carla Bruni et des Vincent Delerm ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

(Lire  les Biographies non-autorisées de Jacques A. Bertrand chez Julliard à qui je dois cette histoire de cellule solitaire)

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10 janvier 2017

Le rêve de la réalité.

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        Deux merles se chamaillent sur la pelouse pour la possession de quelques graines arrachées à la mangeoire. Du haut du châtaignier, une pie observe la scène avec gourmandise. Elle ne tarde pas à plonger d’un coup d’aile sur le champ de bataille. J’entends presque la saillie de l’un des protagonistes : c’est lui qu’a commencé, M’dame ! En vain. Les deux galopins se réfugient dans les noisetiers et la maîtresse s’envole avec son butin. La cour de récréation recouvre sa sérénité habituelle. Le spectacle n’est pas nouveau. Seules dans un vide sidéral qui n’existait pas encore, deux ou trois particules se querellaient déjà il y a 13,8 milliards d’années. On ne connaît pas l’objet du différend. L’une d’elles prenait-elle trop de place sur le canapé ? Avait-elle triché à la marelle ? Chantait-elle Vincent Delerm quand les autres préféraient Patrick Fiori ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Mais le fait est que, dans le feu de l’action, les donzelles déployèrent tant d’ardeur que la chaleur atteignit des sommets improbables et que la marmite explosa. Big bang ! Parurent alors les premiers atomes qui donneront peu à peu à notre univers la configuration que nous lui connaissons. Pourtant, selon des scientifiques de bonne réputation, notre existence ne tiendrait qu’à un fil fort ténu. En effet, ces deux ou trois premiers atomes furent inévitablement accompagnés de leur frère jumeau en antimatière. À cet instant "T", les uns et les autres auraient donc dû s’annihiler. Or, il n’en fut rien et nous sommes là pour le prouver.  Du moins en avons-nous l’impression. Pourquoi les lois de la physique ne furent-elles pas, ce jour-là, respectées ? Était-ce dû à quelque distorsion infinitésimale du temps qui commençait alors son décompte ? Était-ce dû à quelque aléa imprévisible dont la mécanique quantique possède le secret ? Était-ce dû à quelque main, divine ou non, qui en aurait décidé autrement ? Les sourcils froncés et la craie à la main, les chercheurs cherchent sur leur tableau noir la solution de cette formidable équation aux innombrables inconnues. Quoi qu’il en soit, on peut d’ores et déjà déduire de l’aventure qu’un univers identique au nôtre mais constitué d’antimatière déroule probablement ses milliards de levers du jour et de couchers de soleil, ses lunes fantomatiques, ses concierges dans l’escalier et ses facteurs à bicyclette. Se déploient alors devant l’imagination fascinée de vertigineuses perspectives. Ce monde parallèle ne pourrait-il pas servir de base arrière aux soucoupes volantes ? Pourrait-il être à la source de cet énigmatique hasard qui désigne les gagnants du loto ? Pourrait-il laisser passer par quelque faille spatio-temporelle invisible les chats noirs qui passent sous les échelles ? Par ailleurs, des astronomes affirment avoir repéré dans l’espace des exoplanètes semblables à notre bonne vieille Terre. Les images qui nous en parviennent pourraient-elles n’être en définitive que notre propre reflet en antimatière ? À moins qu’il n’y ait, depuis le début, erreur dans la distribution des rôles et que nous ne soyons nous-mêmes que l’antimatière d’une certitude qui, nous le constatons tous les jours, nous échappe de plus en plus ! Nos braves observateurs du ciel ne seraient alors que d’aimables ravis victimes de leurs propres rêves ! Car si l’homme a de tout temps applaudi les poètes, les météorologues et les instituts de sondage, c’est bien parce qu’il sent confusément qu’ils côtoient au plus près la réalité vraie, celle des mirages. De beaux jours s’ouvrent donc sous les calculettes des questionneurs de l’impossible. D'ou venaient ces premières particules, que faisaient-elles là et où allaient-elles  ?  Mille questions qui nous laissent bien des choses à penser.

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03 janvier 2017

Le grand débrouillement.

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       La lune est presque noire et le ciel voilé. Les étoiles tentent malgré tout de jouer leur grande scène de début d’année. Depuis sa station spatiale, notre brave astronaute Thomas Pesquet a tout loisir quant à lui de les admirer ainsi que sa planète d’origine. Et là, que voit-il ? Il voit, immenses et incontournables, les mers et les océans mais ignore les innombrables cargos remplis à ras bord de pétrole, de gaz ou de marchandises de fabrication chinoise qui les sillonnent en tous sens. Il voit les chaînes de montagnes qui tutoient les nuées, égratignent presque la stratosphère et attirent irrésistiblement les grimpeurs qui les escaladent, les skieurs qui les dévalent et les amateurs de raclette qui se régalent. Il entrevoit bien sûr les continents recroquevillés entre leurs falaises abruptes et leurs plages de sable blond pour guinguettes à moules-frites et, ici ou là, au bout des autoroutes, les vastes mégapoles gorgées de lumières sous leur chape de pollution. Peut-être distingue-t-il les grands fleuves comme le Gange, le Nil ou la Corrèze mais probablement pas les gabarres, les felouques, les pirogues et autres barcasses qui tanguent sur leurs eaux noires. Il peut contempler, dit-on, les grandes constructions humaines telles que les pyramides de Gizeh sous la surveillance du Sphinx, la muraille de Chine qui, comme toutes les murailles bâties par l’homme, n’a jamais empêché quiconque de passer et les grands observatoires astronomiques au milieu de leurs déserts péruviens ! Mais sans doute ne discerne-il pas en dépit de sa grandeur symbolique la Grande Arche de François Mitterrand au milieu de la circulation automobile, la statue d’Eugène Sue devant le bureau de Poste du dix-huitième arrondissement de Paris ni le réverbère du coin de la rue Marcadet contre lequel il buta malencontreusement un soir où St Exupéry avait oublié de l’allumer. En un mot, du haut de son habitacle qui tourne à 370 km au-dessus de nos têtes, notre chemineau de l’espace bénéficie du fameux principe que monsieur de La Palice lui-même aurait pu énoncer : tout observateur qui prend de la hauteur s’éloigne de son sujet. Il évite ainsi les mille et un tracas qui accablent le pauvre terrien englué dans la glaise du quotidien. Le feu dans la cheminée qui s’est éteint pendant la nuit, le chat qui se trouve, une fois de plus, du mauvais côté de la porte, la sonnerie du téléphone au moment même où Miles Davis se lance dans son fameux solo dans l’air tiède de Juan les Pins, l’arrivée du facteur avec son paquet de dépliants publicitaires inutiles ou les interminables débats et commentaires au vide sidéral qui accaparent nos écrans de télévision et les colonnes de nos journaux.. De l’île d’Ouessant au mont Donon, de la réserve du Platier d’Oye à la Baie des Anges, notre beau Pays va connaître, en cette année qui vient, un grand débrouillement qui secouera son univers paléo-politico-médiatique enfiévré, ses équipages syndicaux en ébullition et peut-être aussi ses rues avec leurs défilés populaires et revendicatifs. C’est pourquoi il conviendra pour nous aussi de prendre de la hauteur. Mais non sans avoir auparavant, bien entendu, sacrifié à la tradition des vœux les plus chaleureux sous le bouquet suspendu au-dessus de la porte ouverte sur le nouvel an. Car le gui, comme la grive d’ailleurs, nous laisse toujours bien des choses à espérer.

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23 décembre 2016

Poésie. André Duprat

     Dehors,les froidures du solstice piquent l’air immobile.Une branche de pommier fume dans la cheminée et diffuse son arôme sucré dans toute la maison. À la radio, France Clidat égrène joyeusement les valses de Chopin. Enroulé à mes côtés, César écoute André Duprat d’une oreille distraite.

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Le texte entier ICI

Lire d’autres poèmes d’André Duprat dans la rubrique poésie ou le tag André DUPRAT

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20 décembre 2016

Il était une fois ...

       Le Point Lecture du village est bien entendu ouvert aux enfants chaque mercredi après-midi. C’est ainsi que je suis régulièrement invité à les rencontrer, à dialoguer avec eux et à essayer de leur faire partager ma passion de la lecture. Influencé sans doute par la proximité des fêtes de fin d’années, je leur écris cette fois un conte de Noël. Il était une fois…

conte

       Il était une fois un bœuf qui ruminait paisiblement dans un coin abrité de son étable après une longue et dure journée consacrée à la recherche de la moindre touffe d’herbe. Mais un remue-ménage inattendu le sort de sa torpeur. Un couple et son âne s’installent à ses côtés. Il renâcle bien un peu mais la jeune femme est manifestement très enceinte et très fatiguée. Comme la place ne manque pas, il ferme les yeux et reprend benoîtement sa sieste. Il le regrettera bientôt. Soudain saisie des premières douleurs de l’enfantement, la parturiente gémit doucement puis de plus en plus fort. Les conseils fébriles de l’homme un peu dépassé par les événements lui font un écho fastidieux. De son côté, l’âne qui les accompagne se jette sans vergogne sur le foin que notre locataire des lieux destinait à son petit-déjeuner. Mais les plaintes de la femme s’arrêtent sur un point d’orgue intense de délivrance. Le calme va-t-il revenir ? Non ! Il est aussitôt déchiré par les cris du nouveau-né. Désemparé, l’homme l’enveloppe dans un mauvais linge pour le protéger du froid et le tend à sa mère qui le presse contre elle avec tendresse. Mais l’enfant pleure toujours. Des plaintes qui semblent vouloir atteindre le ciel lui-même et les étoiles qui dessinent leur ballet fantastique au-dessus du monde indifférent. Puis le silence retombe. Agrippé au sein de sa mère, l’enfant tète goulûment. Il s’endormira rapidement. Épuisée, la jeune maman s’assoupit à son tour. Ne sachant que faire du nourrisson, l’homme le dépose dans l’auge où ne subsiste plus qu’une ultime bouchée de foin. L’âne grogne bien sûr et le bœuf l’imite à bon droit puisqu’il s’agit de sa pitance. Préférant les séparer, l’homme installe alors le bébé et le berceau improvisé entre les deux. Ce n’était peut-être pas la plus habile manière d’obtenir la paix. Mais il est des circonstances où les jeunes pères ne réfléchissent plus beaucoup. Au matin, des bergers poussant devant eux leur petit troupeau observent la scène avec sympathie. L’un propose quelques dattes, un autre du fromage, un troisième le lait de sa meilleure chèvre. Dans les jours qui suivront, le couple recevra plusieurs autres visites dont celle, étrange, de représentants de commerce venus déposer un échantillon de leur marchandise, qui une once d’or à six carats, qui un bâtonnet d’encens, qui une petite fiole de myrrhe d’Arabie. Selon eux et en dépit des apparences, l’enfant serait en effet promis à un avenir grandiose. Au bout d’une semaine, la petite famille reprendra sa route en compagnie de son âne frais et reposé. Mais qu’en fut-il du bœuf ? Retourna-t-il aux champs après une nuit aussi agitée ? Bénéficia-t-il d’une journée de repos exceptionnelle ou même d’un arrêt de travail ? Lui restait-il des RTT à prendre ? On ne le saura jamais. Aujourd’hui, insensibles à l’obscur destin du placide animal mais voulant malgré tout commémorer dans son cadre bucolique originel la naissance de l’enfant en question, nombre de citadins n’hésitent pas à quitter la chaleur de leur foyer pour s’enfoncer avec hardiesse dans les ténèbres provinciales. Les interminables processions de leurs véhicules s’étirent au long des autoroutes sous le regard impassible des agents motocyclistes de la circulation. Les voyageurs arriveront à destination exténués et hagards mais heureux. Le lendemain, quelques-uns iront glisser sur la neige. Les autres embrasseront leurs parentèles. Ils échangeront même quelques cadeaux entre deux agapes pour célébrer leurs retrouvailles. Il n’est même pas exclu qu’à cette occasion, ils ne se régalent ici ou là d’une belle tranche d’aiguillette ou de faux-filet arrachés à la carcasse de l’infortuné bovin bien mal récompensé de son abnégation. On voit par-là combien l’homme est inconséquent envers les animaux qu’il a lui-même élevés. Ce qui nous laisse bien des choses à penser.

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16 décembre 2016

Rencontrer la beauté.

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       Les vacances de solstice d’hiver approchent (*). « Dansons la capucine ! » dirait Denisa Kerschova. La fatigue en effet se fait sentir et les enfants sont distraits. La fébrilité sera à son comble lorsqu’à l’issue d’un petit spectacle de clown, le Père Noël municipal distribuera à chacun son cadeau de pacotille. Mais forte de sa longue expérience, la directrice de l’école communale a prévu avec réalisme de respecter une pause dans l’apprentissage des tables de multiplication et des règles d’accord du participe passé. Elle emmène les élèves de Cours Moyen à la Médi@thèque de la ville où sont exposés quelques "paysages" d’Henri Cuéco. En sa qualité de responsable du Point Lecture du village, elle me réquisitionne sans vergogne pour faire la police dans l’autocar. L’arrivée sur les lieux d’une cinquantaine de gamins excités ne peut passer inaperçue. Leur silence stupéfait en est d’autant plus remarquable lorsqu’ils arrivent devant les immenses toiles du maître. La force et la grâce qui s’en dégagent, la légèreté des envolées lyriques, la noirceur des entrailles d’où elles sont supposées jaillir, la pesanteur des ombres qui semblent vouloir les retenir, tout concourt à provoquer chez ces enfants naturellement chahuteurs un saisissement tel qu’une seule petite voix s’élèvera après les premiers instants de sidération : c’est beau ! Ils donneront par la suite, volubiles et prolixes, leurs propres interprétations. Ils chercheront les mots les plus appropriés et les images les plus proches de ce qu’ils ressentent et imaginent. Ils remporteront dans leur besace une richesse sans pareille. Ils auront rencontré la beauté. Comme chacun, ils ne savent pas bien la dire parce qu’une telle rencontre est toujours si personnelle et l’émotion qu’elle suscite toujours si intense qu’elles en deviennent presque indicibles. Qui n’est jamais resté muet devant la beauté grandiose d’un Cirque de Gavarnie qui se déploie avec majesté aux pieds du promeneur ? Qui n’est jamais resté saisi devant le spectacle d’un lever de soleil sur un étang ourlé des velours de l’automne ? Qui n’a jamais marqué le pas pour contempler le jeu de la lumière dans les cabrioles des vagues du ruisseau entre les ajoncs et les rochers moussus ? Vous posez le sac et vous vous laissez imprégner jusqu’au moindre recoin de l’âme. Et se saouler de beauté en communion avec d’autres ajoute encore à l’enchantement. Ainsi pour la vingtaine de personnes sagement assises sur les inconfortables bancs de bois de l’église Notre Dame de Guibray à Falaise en Normandie. Au-dessus de leur tête, trône l’un des derniers orgues Parisot encore en service. Quelques arpèges échappés au hasard se lancent tout à coup dans une course désordonnée. Puis le silence retombe, à peine troublé de quelques chuchotis. Lorsque soudain explosent les premières mesures de la célèbre toccata et fugue en mineur de Jean-Sébastien Bach. Les vénérables voûtes romanes vibrent d’incandescence, embarquant les quelques amateurs présents dans un tourbillon étourdissant.  Lorsque viendra le temps de repartir, je ne serai pas le seul à essuyer une larme sur ma joue. Nous venons de rencontrer la beauté. Ces instants sont souvent éphémères ; ils sont toujours précaires. Il faut les saisir et les protéger parce qu’ils nous rendent alors profondément humains. Tous les enfants devraient avoir droit à cette plongée dans ce que l’homme et la nature offrent de plus beau. Ils connaîtront les difficultés, les douleurs et les découragements mais ils pourront puiser dans ces formidables expériences intimes les ressources nécessaires à les surmonter. Car elles nous laissent toujours bien des choses à penser. (*) On disait autrefois vacances de Noël)

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13 décembre 2016

Réalité augmentée

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       La préposée à la rubrique météo du journal télévisé est formelle : l’air sera frais et le ciel couvert mais épargné par la pluie. La lune en son périnée déconseille certes non seulement le jardinage mais aussi et surtout  la taille et l’élagage. Je pourrais donc, en toute bonne conscience, demeurer benoîtement dans mon fauteuil auprès de mon chat César et, les pieds dans la cheminée, essayer de poursuivre la lecture du Continuer de Laurent Mauvignier en écoutant Alexandre Borodine. Mais le ciel semblant suivre les recommandations des météorologues, je me glisse donc malgré tout dans mes oripeaux de jardinier, chausse mes bottes de caoutchouc et, armé d’une scie à bûche, j’entreprends la coupe d’un sumac de virginie qui a pris par trop d’envergure. Depuis qu’un jour, il y a 2,800 millions ans, une petite femelle australopithèque lui montra comment briser les os de ses proies avec une pierre pour s’en faire une aiguille à coudre, Homo s’est donné l’impression d’être assez habile pour dominer la nature. Il a brûlé des branches mortes pour cuire son entrecôte d’auroch, abattu des chênes pour construire ses chaumières, défriché les forêts pour cultiver ses salades et ses choux, arasé des collines pour ouvrir l’horizon, tracé des routes et des voies de chemin de fer pour voyager plus vite et plus loin. Puis il a bétonné des prairies pour édifier des lotissements pour rurbains nostalgiques de la campagne, des supermarchés pour se baguenauder les samedis après-midi et des aéroports pour visiter les quatre points cardinaux de la planète. Il a croisé artificiellement les plants de ses géraniums et de ses dahlias pour ajouter des couleurs aux bouquets déposés au centre de la table de la salle à manger. Il a inventé le n-(phosphonométhyl)-glycine pour éradiquer la verdure dans ses allées gravillonnées, terrasser la concurrence autour de ses ceps de vignes et détruire la renouée des oiseaux dans ses champs de céréales. Il a même modifié des gènes de ses semences de riz, de maïs et de blé pour les protéger des attaques sournoises des insectes nuisibles et augmenter les rendements. Mais le jardinier d’aujourd’hui sait bien qu’il ne maîtrise rien. Il doit sans cesse arracher les herbes indésirables qui poussent dans ses parterres, élaguer les haies qui entourent son courtil et débroussailler les coins ombragés avant que les ronces et les fougères n’envahissent définitivement son potager. Il aime ses arbres et ne manque jamais, chaque matin, de les saluer ainsi que les écureuils, les moineaux et les pigeons leurs hôtes. Mais il ne saurait les laisser prendre le pouvoir et s’étaler un peu partout dans son courtil. Le jardinier aime l’ordre. C’est pourquoi il est condamné, chaque hiver, à ébrancher, scier, émonder, sabrer, tondre, épointer, en un mot à raccourcir. Et à sexte sonnante, les derniers cheveux blancs en bataille, les bras fourbus, les jambes flageolantes et les reins courbaturés, il regagne en grognant sa cuisine et fait chauffer sa soupe de légumes. Sur un coin de la table, le facteur a déposé le courrier du jour. Une ou deux factures toujours trop lourdes et le petit mot amical du percepteur rappelant le montant et le terme de la taxe d’habitation, sanction annuelle pour ceux qui habitent quelque part. À côté, un magazine sous son emballage de cellophane transparent. En une et en grosses lettres blanches sur fond d’appareils à la technologie futuriste un titre à sensation : "La réalité augmentée". En quoi la réalité du campagnard harassé pourrait-elle donc être augmentée ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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11 décembre 2016

L'esprit de fraternité

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     Convocation à la mairie du village : les services administratifs du département font une campagne de vérification du cadastre, ouvrant ainsi de belles perspectives aux chicanes à venir. À mon arrivée, les agents communaux inspectent un échafaudage dressé devant la porte d’entrée. Ils m’abandonnent aimablement le passage et je me dirige vers l’accueil lorsque je croise le maire. Vous installez une nouvelle décoration de noël devant la porte ? Non, ils vont nettoyer l’inscription liberté, égalité, fraternité qui ne se lit plus très bien ! Surtout le mot fraternité, pensai-je en regagnant mes pénates. La proximité des fêtes de Noël donne une résonance particulière à l’initiative communale. Non pas que cette fraternité soit réellement absente de la vie quotidienne. Nombre de voisins s’entraident mutuellement. Mais il s’agit plus d’une solidarité de bon voisinage que d’amour fraternel. On peut d’ailleurs remarquer que les révolutionnaires à l’origine de la belle triade qui illustre aujourd’hui les frontons de nos mairies ne réclameront d’abord que la Liberté. Il faudra attendre la nuit du 4 août et l’abolition des privilèges pour que les pères de la République convoquent l’Égalité dans la fameuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. S’y ajouteront ensuite çà et là la Propriété et la Sécurité. Cette fraternité qui faisait appel à l’amour du prochain rappelait par trop les prêches du curé pour être mise en avant par les sans-culottes du siècle des Lumières. Camille Desmoulins l’ajoutera cependant à la devise républicaine pour la fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Il faudra attendre le 14 juillet 1880 pour que "Liberté, Égalité, Fraternité" devienne la seule devise républicaine homologuée et s’inscrive sur tous les bâtiments des institutions publiques. On voit par-là que cette "fraternité" n’était pas le souci premier du citoyen. L’est-elle plus aujourd’hui ? Une belle tradition campagnarde imposait autrefois d’ajouter pour le visiteur du soir une assiette de plus que de convives attendus autour de la table familiale. Mais les foyers se sont peu à peu éteints et les villages peu à peu vidés de leurs habitants. Recroquevillés dans leurs appartements citadins avec chauffage central et eau courante à l’évier, les émigrés ruraux n’ont pas prorogé cette coutume. Les chemineaux de jadis sont devenus des clochards sans domicile fixe, des sans-abri oubliés des protections sociales universelles ou des migrants en quête d’une terre d’accueil. Ils illustrent désormais en grand nombre les rues grises des villes. La messe de minuit dans une église glaciale est remplacée par l’émission de télévision dans le canapé auprès du radiateur et le bol de chocolat chaud au pied d’une flambée de fayard par le réveillon avec huitres de Marennes, foie gras du Périgord, dinde farcie du Quercy et vin mousseux à volonté. L’esprit de noël a été transféré dans les épiceries fines et les supermarchés et le couvert supplémentaire n’est plus assuré que par la distribution de soupes populaires par les associations caritatives devenues les déléguées officielles à la Fraternité. Qui, au-delà des discours bien-pensants, ouvre encore sa porte à un indigent ? Voilà qui devrait nous laisser bien des choses à penser.

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09 décembre 2016

Les chemins du temps perdu.

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       Branle-bas de combat, ce dimanche matin, chez mes voisins agriculteurs, Hélène et Sébastien. Comme chaque année, ils avaient affermé des jachères à l’autre bout de la vallée pour y faire paître leurs moutons pendant la belle saison. L’arrivée des froidures et des intempéries marque leur retour vers des prés et des bergeries plus proches de la ferme elle-même. Comme chaque année, ils ont réquisitionné quelques connaissances. Outre le vieux bougon, ont répondu à l’appel l’ami Joseph dont on attend encore le premier mot et notre voisin commun Daniel, qui a abandonné pour la journée ses ordinateurs et ses fours de céramiste. Leur fils Kevin, rapatrié pour l’occasion de son école lyonnaise de commerce, s’est joint à nous. Sarah, leur fille, restera au foyer pour pouponner une petite Camille au babil déjà bien affirmé. Par contre, son compagnon Antoine, qui s’est exceptionnellement rasé de près avant d’enfourner ses épais cheveux sous un bonnet de laine manifestement tricoté par sa grand-mère, nous accompagnera. Assis autour de la grande table de la cuisine devant un café noir et des brioches maison, nous écoutons les conseils du chef. Nous ne distinguons d’abord sur la carte d’État-major étalée devant nous que des lignes et des courbes aux sinuosités énigmatiques. S’étalent cependant en caractères gras les noms du chef-lieu de canton, au nord, et celui, au sud, de la ville voisine. Le sillage de la voie express qui relie cette dernière à la préfecture dessine de part en part une longue saignée brune à travers les champs et les bois. Au centre de cette trame aux lignes torturées serpentent les chemins que nous devrons emprunter. Chemins bordés de palisses et creusés par les attelages de générations de paysans, chemins ferrés aux ornières comblées de granit arraché aux carrières locales, chemins blancs encaissés de calcaire charentais et larges chemins forestiers enserrés entre deux barrières de châtaigniers et de fayards. Nous prendrons par ici, nous désigne notre guide du doigt. Ce n’est pas bien praticable mais nous nous épargneront des kilomètres et du temps ! Et je prends conscience de l’étrangeté de cette "opération" à l’organisation quasi militaire. Nous avons en réalité sous les yeux une cartographie du temps perdu. Du temps perdu dans les siècles passés parce que, hormis quelques réfractaires en costume folklorique pour journalistes de la télévision, les rares transhumances qui se font encore aujourd’hui utilisent des camions. Du temps perdu sur l’horloge de la modernité parce que nous marcherons sur nos deux jambes au rythme des brebis et de leurs agneaux à l’heure du TGV, de l’autoroute et d’internet. Du temps perdu à humer l’air embaumé des effluves d’humus et de terre mouillée. Du temps perdu à admirer les jeux du soleil dans les dernières feuilles ambrées de rosée des arbres souvent centenaires. Du temps perdu à goûter la paix d’un étang "court sur vague" cher au poète André Duprat (Chronique du 16 juillet 2014). Du temps perdu à écouter rire et chanter les elfes des bois et des sources sauvages. Du temps perdu qui nous laisse aujourd’hui encore bien des plaisirs à savourer.

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06 décembre 2016

Le grand aménagement

amenagement

     Le soleil couchant dessine des ombres mouvantes dans les branches nues des châtaigniers. Tournant en rond au-dessus des bois voisins, un vol de grues en route pour l’Andalousie cherche une aire de repos proche d’un étang isolé. Un râteau à la main, le jardinier contemple d’un œil perplexe le tas de feuilles mortes qu’il vient de ramasser et l’érable pourpre où le nargue une ultime récalcitrante. Doit-il attendre qu’elle se décide à tomber ? En réalité, un autre souci le préoccupe. Les médias en effervescence expliquent avec force commentaires d’experts que se joue précisément en cette saison l’avenir du Pays et donc du monde. Qui règnera l’an prochain, tel un Louis XIV démocratiquement contemporain, ou, au moins, le tentera ? C’est que le jardinier a parfois l’impression d’être dans la situation de la ménagère face aux étalages du supermarché. Elle est en quête de quelques yaourts. On lui en présente vingt mètres de linéaire. Et en manquerait-il un que la somme en donnerait malgré tout le tournis. Ainsi que l’écrit Jean Louis Fournier, l’embarras du choix peut gâcher le plaisir de l’achat ! D’autant plus que, comme sur les étiquettes, tout n’est pas toujours clairement inscrit dans les beaux discours dont on nous abreuve. Le plus important peut parfois se celer au cœur des interlignes sinon même se perdre dans l’ombre des non-dits. Et de quel avenir s’agit-il d’ailleurs ? De l’avenir d’un village, d’une vallée, d’un terroir, du Pays ? Ou de l’avenir des impétrants eux-mêmes ? Dans ce dernier cas, le choix serait tout de même moins capital aux yeux du jardinier dubitatif. Même s’il ne saurait évidemment faire de la peine à qui que ce soit et qu’il serait fort marri d’apprendre que le rejet de tel orateur par exemple l’a conduit à la dépression, que son épouse l’a quitté, que ses enfants et sa maîtresse lui tournent le dos et que sa boulangère elle-même refuse désormais de lui vendre des pains au chocolat. En dépit de son œil goguenard et de ses airs bougons, le jardinier est habité d’une âme sensible. Quant au destin de son terroir, il y a jolie lurette que la modernité l’a scellé. Grâce à sa situation géographique, il se trouve épargné par les autoroutes, les lignes pour trains à grande vitesse et les aéroports. D’aucuns diront qu’il se trouve précisément à l’écart de la civilisation postmoderne du flux perpétuel et que le déclin le guette s’il ne l’a pas déjà frappé. Pour le campagnard invétéré qu’il est, le jardinier estime que la vraie richesse se situe plutôt dans la paix de ses arbres, la qualité de l’air qu’il respire, la bonne odeur de l’herbe et le chant des tourterelles à la mi-temps du jour. Là-bas, solidement encadrés dans leur lucarne, les candidats vont nous expliquer avec conviction que l’aménagement du temps et de l’espace est indispensable et qu’ils s’y emploieront avec vigueur. Chacun le dit à sa manière, lyrique, technique sinon technologique, subliminale ou raboteuse et grave. Mais comment choisir au milieu du tohu-bohu médiatique ? Comment distinguer le plus résolu, le moins âpre, le plus chatoyant ou le plus habile à mettre tout en œuvre et par tous temps pour atteindre les objectifs promis si tant est qu’ils soient réalisables et correspondre aux attentes et aux besoins réels du plus grand nombre ? Comme pour la feuille d’érable qui refuse de quitter sa branche, faudra-t-il s’en remettre au hasard ? Car jusqu’à quel point une élection par essence partisane ne relève-t-elle pas, elle aussi, du jeu de dés ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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