Chroniques d'un vieux bougon

16 avril 2021

Chronique rétro : 15 avril 2016

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C'était en avril 2016 à propos du jugement et du libre-arbitre.

Impossible pour moi, hier soir, de regarder sur le service télévisuel public mon émission culturelle hebdomadaire préférée. Mon poste de télévision a décidé de son propre chef de saborder son alimentation électrique. Certes, accompagné par Hélène Grimaud et ses jeux d’eau, le formidable hymne à la vie qu’est le dernier ouvrage de Philippe Claudel, "L’arbre du pays Toraja", fera une compensation tout à fait honorable. Mais pourquoi faut-il de telles circonstances pour mesurer à sa juste valeur l’importance de suivre la marche du monde ?

Sans cette lucarne ouverte sur l’univers, je ne saurais rien de la vie intime du trou noir Sagittarius A*cantonné au cœur de notre galaxie, (chronique du 23 février 2016), rien des stupéfiantes migrations des gnous à travers la Tanzanie, rien du combat du suricate du désert de Namibie pour la sauvegarde de son clan et rien des stratégies de survie du cancrelat domestique sauvagement pourchassé dans les moindres recoins de nos habitations. (Chronique du 5 avril 2016). Je me verrais obligé de fréquenter les librairies pour voir les couvertures des dernières publications de Marc Lévy et de Guillaume Musso, du nouveau roman de fiction autobiographique inutile d’Annie Ernaux, Mémoire de fille, et des conseils en jardinage avec la lune rousse et les saints de glace de Pierre Rabi.

Il me faudrait déambuler dans les rues, même par temps de vent, de froidure et pluie, pour découvrir les affiches des films pour adolescents qui sortent en salle, celles alertant en fanfare de la sortie du nouvel "album" de l’inoxydable dandy rescapé des années soixante ou le fairepart invitant à la représentation du Tannhäuser de Wagner à l’Opéra Bastille dans une mise en scène de Fabrice Luchini !

J’ignorerais pareillement combien le produit d’entretien "Récurafond" facilite la vie de la ménagère de tout âge, à quel point le régime miracle du docteur Dupont affine la silhouette de la citadine postmoderne "hyperconnectée" au flux perpétuel ou comment le monte-escalier à siège rembourré vient en aide aux séniors malentendants qui ne comprennent rien à la mélancolie amoureuse de leurs petits-enfants. Et que dire du fameux derby footballistique entre les communes de Bagneux sur Seine et d’Agudelle en Aunis, du match de la dernière chance de la vaillante équipe de rugby d’Artigue sur mer et des discours enflammés des commentateurs au sujet du tournoi de pétanque d’Aizelles sur Mung comptant pour la sélection en équipe de France !

Outre que je manquerais les rares minutes de franche rigolade qui émaillent les "débriefings" des experts en tout et les réclames réitérées des "politiques" pour une inversion durable et écologique des mauvaises courbes, je serais également privé de mon feuilleton préféré diffusé à l’issue de mon dîner potage-salade-yaourt, du jeu des mots fléchés éclairé par le sémillant animateur au canapé rouge et même du tirage au sort hebdomadaire pour une croisière de rêve sur le causse du Larzac.

Je ne recevrais pas non plus la moindre information au sujet des émigrés qui fuient la guerre ou la famine et qui affrontent les mers à la recherche d’un pays hospitalier, des fusillades marseillaises et de leurs victimes fort peu innocentes perdant leur sang sur les trottoirs de la Canebière. Je n’apprendrais rien sur les innombrables martyres des attentats djihadistes sur les marchés d’Afghânistân, d’Inde ou du Pakistan, les musées ou les plages de Tunisie ou des exactions des Boko Aram au Nigéria, au Tchad ou au Cameroun. Je pourrais bien sûr prendre connaissance de toutes ces "news" par internet. Mais chacun sait qu’on ne saurait accorder aveuglément sa confiance à tout ce qui y défile telle l’eau d’un robinet qui fuit. La radio, même par la voix de l’homme le plus écouté de France, manque encore cruellement d’images animées. Quant à la presse, mon père avait l’habitude de dire qu’il faut demeurer circonspect à son égard : « le papier ne refuse pas l’encre ! ».

On voit par-là combien il est malaisé pour tout citoyen de base égaré dans son courtil oublié au fond de sa vallée perdue au cœur des Monts d’élaborer son propre jugement et d’exercer son libre-arbitre. Ce qui laisse bien des choses à penser à propos de l’air du temps. (L’arbre du pays Toraja, Philippe Claudel, Éditions Stock)

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13 avril 2021

Energies fossiles.

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Énergies fossiles. 

En hiver, lorsque le gel esquisse des étoiles dans les flaques d’eau, fait briller l’herbe de la pelouse de chatoiements multicolores et dessine des reflets de lumière dans les futaies dénudées, une belle flambée de fayard dans la cheminée est un véritable ravissement. Après avoir salué les arbres de votre courtil, traîné vos bottes dans les feuilles mortes pour le simple plaisir de les entendre crisser sous vos pas et cueilli quelques poireaux, un choux et un ou deux navets pour la soupe de légumes, votre premier geste est de vous frotter les mains au-dessus des braises et d’ajouter éventuellement une bûche. Et la danse des flammes ouvre de vertigineuses perspectives que votre imagination se plaît à cultiver, ballets fantastiques qui enfièvrent les recoins écartés, éclats qui animent les poussières de miel suspendues dans l’air ou miroitements singuliers qui réveillent le regard interrogateur d’un portrait dans son cadre devenu presque invisible avec le temps, en un mot, et les écologistes auront beau dire et ergoter, mille charmes et enchantements que ne sauront jamais apporter de vulgaires radiateurs électriques.

Astucieusement répartis, ces derniers peuvent entretenir une chaleur régulière et, selon votre bon plaisir, quasi permanente. Ils n’imposent par ailleurs aucune tâche astreignante comme d’ôter chaque matin les cendres du foyer et de regarnir la réserve à bois en rondins laborieusement coupés et entassés sous leur appentis au fil des mois. Ils n’exigent pas non plus la venue du ramoneur qui nettoiera le conduit à grand renfort d’allers et retour de son hérisson vissé au bout de sa perche et vous lancera, rigolard, un "au revoir à l’année prochaine" en montant dans sa camionnette. Mais cette chaleur-là est artificielle, inerte, sans vie.

Vous lui devez malgré tout l’essentiel de votre confort et ce confort a un coût. Car cette électricité ne tombe pas du ciel, il faut bien la fabriquer, la transporter, la distribuer, la relier à votre compteur et à vos appareils. Il y a bien sûr les barrages hydrauliques même s’ils ont, parfois, englouti des villages entiers avec leurs maisons du 18ème siècle, leur église, leur presbytère, leur mairie et leur école. Il y a bien sûr les centrales à charbon et pour les alimenter nombre de gueules noires ont risqué le coup de grisou au fond des mines de plus en plus profondes pour le leur arracher. Et quand les filons se sont taris, il a fallu le faire venir de plus loin encore et pour le transporter jusqu’aux fabriques à électricité remonter toujours plus de pétrole des profondeurs telluriques. Parallèlement, on a construit des centrales nucléaires et, là aussi, il a fallu ouvrir d’immenses carrières pour extraire un minerai dont on n’utilise par ailleurs qu’une infime partie pour nourrir des réacteurs toujours plus gourmands. Et aujourd’hui le verdict tombe, non seulement l’air que nous respirons n’a jamais été aussi pollué et la quantité de gaz à effet de serre aussi néfaste pour le climat et notre santé mais les réserves s’épuisent. Les collapsologues sont formels, demain, dans une décennie ou dans un siècle pour les plus optimistes, le jour viendra où les dépôts d’énergies fossiles seront asséchés.

Ces cassandres n’ont probablement pas tout à fait tort mais ils n’ont pas tout à fait raison non plus. Il a certes fallu plus de 350 millions d’années à la planète pour constituer ces provisions dans lesquels nous puisons sans compter. Mais la métamorphose des matières d’origine ne s’est jamais arrêtée et se poursuit encore inlassablement aujourd’hui parce que la planète ne s’arrête jamais de vivre. Les volcans crachent toujours leurs pluies de cendre et leur magma destructeur et les plaques tectoniques migrent toujours de ci de là provoquant de terribles tremblements de terre souvent meurtriers.

En réalité, la véritable question est surtout de savoir si cette formidable activité suffira à compenser ce que nous soutirons ou si nous devrons attendre 350 nouveaux millions d’années pour les reconstituer. Ce qui pourrait paraître long à beaucoup d’entre nous !

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09 avril 2021

Rétro du 17 avril 2015

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C'était en avril 2015, lorsque idées justes, idées fausses et  idées reçues se ressemblaient.

Je baguenaude tranquillement dans le bouquet de sapins plantés en bordure de mon courtil lorsqu’un coup de vent détache soudain une branche morte qui, soucieuse de respecter à la lettre la loi de Newton, s’empresse de tomber lourdement sur mon épaule et d’égratigner mon crâne dégarni au passage. Après lui avoir vertement exprimé le fond de ma pensée, je me demande s’il en est ainsi des "idées reçues". Sont-elles d’autant mieux ancrées dans la tête qu’elles tombent de plus haut ?

Si la réponse est oui, le fameux principe de précaution qui régit nos sociétés pusillanimes doit au moins provenir de l’espace lui-même. Ainsi certains refusent-ils les vaccins afin d’éviter les inconvénients qu’ils pourraient provoquer. Il leur apparaît plus prudent de se garder d’un danger hypothétique que d’un danger réel. Sans doute, comme Gribouille, se jetteront-ils dans la rivière lors de la prochaine averse afin d’éviter d’être mouillés. Mais chacun, après tout, a la cohérence qu’il peut.

Du biberon à la boite de petits pois, le célèbre bisphénol "A" a tant défrayé la chronique qu’il est aujourd’hui interdit en France. Il aurait une mauvaise influence sur les spermatozoïdes. Dans un pays qui s’enorgueillit non seulement d’abriter les meilleurs amants du monde mais aussi de présenter une courbe des naissances presque aussi vigoureuse que celle d’un pays du tiers-monde, ce brave composé organique n’avait aucune chance de survie. Mais comme il présentait tout de même une certaine utilité, il a bien fallu le remplacer. Alors, faisant fi, cette fois, du principe de précaution, on utilise à présent n’importe quoi sans aucun recul ni aucune prudence. Mais chacun, après tout, a la cohérence qu’il peut.

Il est d’autres idées reçues qui sont tellement bien ancrées dans les cerveaux qu’elles sont désormais classées dans la rubrique des évidences. Ainsi des centrales nucléaires. À puissance égale, l’énergie produite par une centrale nucléaire tue mille fois moins que celle produite par une centrale à charbon. Eh bien tant pis pour les victimes du charbon. Elles n’avaient qu’à ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment ! On continue à crier haro sur le nucléaire.

Dans le même domaine, il apparaît évident à tout le monde que les véhicules à moteur électrique sont beaucoup moins polluants que ceux à moteur diésel. C’est vrai là où ils circulent. Mais si l’on prend en compte l’ensemble de la filière de fabrication, c’est exactement l’inverse qui se produit. La pire pollution provoquée par les moyens de transports vient des véhicules électriques approvisionnés à partir de centrales à charbon. Sans oublier la pollution des sols lors de l’extraction du cadmium utilisé pour les batteries et les exécrables conditions de vie des ouvriers qui s’en chargent. Mais tout cela se déroulant dans des contrées lointaines, l’âme sensible de l’écologiste occidental ne saurait s’en émouvoir. Quoi qu’il en soit et dans tous les cas, il vaut bien mieux pour le banlieusard qui ne peut pas faire autrement rouler dans sa cross-over à moteur diésel équipé du filtre adéquat : c’est la solution la moins polluante. Mais il affronterait alors une idée reçue tellement bien installée que son combat d’un autre temps serait pratiquement désespéré.

Michel Onfray le sait bien, lui qui fait profession sinon même sacerdoce de dénoncer les idées reçues. Ainsi a-t-il récemment prétendu qu’une idée juste dite de droite est, à ses yeux, plus fondée qu’une idée fausse dite de gauche. Les ligues bienpensantes ont crié au scandale. Chacun peut pourtant constater que son raisonnement est cohérent et sa conclusion logique. Mais si l’époque où l’on débattait du sexe des anges est révolue, la nôtre, quant à elle, n’a toujours pas décidé de la latéralité des idées. C’est pourquoi il conviendra encore longtemps de se protéger de la chute d’idées reçues.

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06 avril 2021

Terrestres atterrés.

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Terrestres attérrés.

Le car de transport scolaire nous a laissés sur l’étroite aire de stationnement en contre-bas et nous empruntons le chemin cahoteux qui grimpe jusqu’au point de vue qui servit de cadre au récit publié jadis dans mon recueil La Table de pierre et rapportant une vieille histoire remontant à l’âge de bronze. Je dois la raconter, "en vrai" comme ils disent, aux enfants de la classe de CE2 du village ainsi qu’à leur institutrice et une parente d’élève qui les accompagnent.

Nous arrivons bientôt au sommet couronné par un amas rocheux oublié là par l’érosion et qui semble presque égratigner les nuages. Essoufflés mais regorgeant encore d’une belle énergie, tous se précipitent avec des cris de conquérants pour en explorer les mystères et montrer leur hardiesse et leur habileté. Après quelques exhortations plus ou moins impérieuses, chacun s’assoit malgré tout sagement, sauf bien sûr une petite blondinette juchée en équilibre instable sur le bloc de granit le plus élevé : c’est quoi, çà, maîtresse ? questionne-t-elle en désignant l’horizon. La ligne de crête des Monts clôt en effet le panorama qui se déploie sous nos yeux comme pour nous rappeler que si nos fronts ambitionnent d’effleurer les nuées, nos pieds, eux, foulent encore et toujours la glaise. Car, comme l’écrit si bien Bruno Latour, nous ne sommes en réalité que des terrestres et qui plus est, aujourd’hui, des terrestres atterrés !

Nous pouvions hier admirer sans arrière-pensée la forêt qui commence à se vêtir d’une belle robe au vert acidulé, les ruisseaux qui serpentent paresseusement sur le flanc des collines, les étangs courts sur vague, comme écrit André Duprat, où se reflète ce matin un ciel morose et gris, les essarts de plus en plus encombrés de broussailles et les toits éparts de fermes peu à peu abandonnés au bout de leur sentier paysan. Nous nous interrogeons désormais sur leur pérennité.

Des armées de bûcherons ne risquent-elles pas demain d’abattre ces chênes, fayards et châtaigniers souvent centenaires pour construire des maisons écologiques ? Leurs feuilles qui absorbent si bien nos excédents de gaz à effet de serre et nous fournissent en oxygène ne se verront-elles pas rongées par la pollution et les innombrables pesticides que nous épandons sans compter ? Notre présence même au milieu des buissons qui nous entourent ne perturbera-t-elle la vie des papillons, rouges-gorges et coquelicots qui devraient pulluler à la reverdie, portant ainsi préjudice à la biodiversité si indispensable à notre survie ? Quant à regagner l’école avec l’autocar, il vaut mieux n’y plus penser à cause des particules délétères qu’il diffuse généreusement jusque dans nos poumons et du pétrole dont les réserves s’épuisent mais qu’il consomme gaillardement et en toute insouciance !

Attentifs de notre alimentation, nous redoutions déjà les excès de sucres qui favorisent les graisses désobligeantes de la ceinture abdominale, les acides gras trans qui conduisent au diabète, le glutamate monosodique de sodium qui provoque plus sûrement que le coup de foudre amoureux les palpitations cardiaques, l’aspartame qui  affecte le système nerveux, l’acésulfame potassium qui cause les cancers, les antioxydants qui entraînent les nausées, les polysorbates qui réduisent la fertilité masculine et les sulfites qui engendrent les allergies, sans compter les nitrates de sodium, les agents anti-mousse, les anti-agglomérants et autres émulsifiants. S’y ajoutent dorénavant les périls climatiques.

Il y a deux mille ans et selon Jules César, les Gaulois n’avaient qu’une crainte, que le ciel ne leur tombe sur la tête. Mille peurs se sont ajoutées depuis, les disettes, les guerres, les épidémies. Celle, covidesque, que nous subissons aujourd’hui apporte son lot de larmes, d’anxiétés et de morts. Sans doute ne fera-t-elle guère demain qu’une anecdote de plus dans les livres d’Histoire ! Mais demeureront celles qui perturbent nos assiettes et les alternances de pluies et de beau temps parce qu’elles assombriront de plus en plus notre quotidien et pour longtemps encore. (Où suis-je ? Bruno Latour, Éditions de la Découverte/ les empêcheurs de penser en rond et La Table de pierre, Roland Bosquet, Éditions Écritures) Ps: Faut-il rappeler que cette exploration paysagère suivie d'une plongée dans la préhistoire s'est déroulée avant les dernières restrictions covidesques?

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02 avril 2021

Chronique rétro : 14 avril 2015

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"Religare" : relier

Assisté, dans l’église de son village et en rare compagnie à la cérémonie d’inhumation d’un ancien collègue vaincu par le cancer. De son propre aveu, il n’était guère croyant mais il ne voulait pas aller à son enterrement tout seul, comme un chien. Il voulait du monde autour de lui, sa famille, ses amis, ses voisins ou quiconque assez charitable pour l’accompagner quelques pas sur le chemin de son éternité. « Et l’église est encore le meilleur endroit pour réunir tout ce monde », concluait-il dans un souffle.

Quoi qu’en pensent en effet ceux qui se croient athées, la religion avait aussi autrefois, et peut-être surtout, un important rôle social. Souvent contraignant parce qu’il était essentiel d’en suivre les règles sauf à accepter d’être plus ou moins écarté de la communauté. Il convenait ainsi de faire acte de présence à la messe du dimanche, d’écouter sans broncher l’interminable sermon du curé et de ne pas s’assoupir au point de ne se pas lever à l’heure de l’"ite missa est".  Mais rien ni personne ne vous obligeait à chanter les cantiques à gorge déployée et vous pouviez bayer aux corneilles en paix ou penser à tout autre chose qu’à votre salut éternel. Il y avait les usages et leurs innombrables non-dits et sous-entendus. Mais ils étaient délicatement enrobés d’une tolérance bonne enfant qui aidait grandement à les supporter. On n’appelait pas encore ces us et coutumes le "vivre ensemble" mais ils en tenaient lieu.

Puis vinrent avec les années soixante l’exode des ruraux vers les villes et leurs cités HLM et, surtout, la voiture pour tous. On entra de plain-pied dans l’ère du chacun pour soi et il n’était plus question de se soumettre aux vieux dictats venus du fond des âges. Les églises se vidèrent peu à peu. Certains sociologues prédirent même la mort à court terme des religions sous les coups de boutoir des bienfaits conjugués de la modernité et du progrès. Avec l’ouverture au monde et l’arrivée de la compétition à tout crin, l’individualisme forcené s’empare alors du pouvoir. Les méthodes les plus exotiques pour développer sa personnalité fleurissent sur les rayonnages des supermarchés. "Comment devenir soi", "Dynamiser son sur-moi en trois mois", "S’affirmer par la pensée positive". C’est l’ère de la quête obligatoire du bonheur personnel comme preuve tangible d’une existence unique.

Il n’est évidemment plus question de "croire" en quoi que ce soit. C’est absolument dépassé, caduque, suranné, voire archaïque sinon même antédiluvien. Une seule et unique religion est dorénavant acceptée sinon même obligatoire, la religion de la République et du Service Public : la laïcité. Elle a ses thuriféraires assidus toujours prêts à en découdre de tribune libre dans les journaux d’opinions en plateaux de télévision. Elle a ses gourous qui diffusent gravement leur doctrine à coup de petites phrases savamment orchestrées dans les médias. Elle a ses doctrinaires qui voudraient, sans attendre le départ de leurs vieux fidèles, faire définitivement table rase des anciennes croyances réputées liberticides. Elle a ses intégristes aux interprétations les plus restrictives qui n’aspirent qu’à exclure et interdire.

En un mot cette nouvelle religion pense et se comporte exactement comme toutes les religions du monde. Alors, assis sur mon banc de bois au dossier inconfortable, il me vient à rêver à l’époque où la religion était, comme son nom l’indique, un lien sinon entre le ciel et le croyant mais au moins, par la tolérance et l’ouverture aux autres, un lien reliant les hommes entre eux.

PS. Hélas aujourd’hui, cette fête de Pâques n’est plus guère prétexte qu’à un long weekend de repos et à une chasse aux œufs endiablée dans le jardin de Papy-Mamie.

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30 mars 2021

La forêt, l'arbre et l'humilité.

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La forêt, l'arbre et l'humilité.

À la radio, Jean-Baptiste Urbain se résout à abandonner l’antenne aux duettistes Rodolphe et Émilie lorsque l’on toque à ma porte. Je me précipite avec une pointe d’inquiétude, que se passe-t-il donc de si urgent ? Un grand gaillard se dresse devant moi. Bonjour ! Son accent tudesque m’intrigue aussitôt. Je suis Ernst et voici… et apparaît derrière lui un petit bout de femme au nez pointu et aux yeux rieurs. Je suis Bernadette de l’ONF. Et je me souviens qu’il y a quelques mois en effet, la mairie m’avait annoncé leur venue pour que je les guide vers le bois qui s’étend derrière chez moi.

Ernst est un expert dépêché par l’alsacienne forêt d’Haguenau pour prodiguer ses conseils en matière de reboisement après le passage des bûcherons et de leurs engins mécanisés. Comprenez, Monsieur, on peut laisser la nature aller comme elle veut mais elle a tendance à faire n’importe quoi. Depuis des milliers d’années, poursuit Bernadette, elle est habituée à voir les hommes semer la perturbation dans ses frondaisons et souvent ces perturbations la stimulent et l’aident à se renouveler. Là où le sol a été râclé et raboté, elle envoie des pins, là où le taillis s’est installé, elle laisse les feuillus prendre le pouvoir. Mais tout cela souvent dans le plus grand désordre et au risque parfois de se perdre elle-même.

Et avec le réchauffement climatique, ajoute-t-elle tandis que nous descendons le chemin qui longe mon courtil, la problématique se multiplie. Depuis plus de dix mille ans par exemple, les ormes peuplaient notre région au point de lui donner son nom mais la graphiose les a décimés. Les scolytes qui la provoquent se révèlent en général utiles pour digérer les bois morts et inoffensifs sur les arbres sains. Mais avec les canicules et les sécheresses à répétition, ces derniers sont affaiblis et résistent difficilement aux attaques ; ils flétrissent et ils meurent. Les hêtres, eux, sont plus robustes mais les vieux sont fragilisés et les jeunes n’atteindront plus une taille adulte.

En réalité, les bûcherons et la forêt n’ont pas la même notion du temps. Selon Ernst, le chêne qui marque l’entrée de mon courtil tiendrait ses deux cents ans au moins soit six ou sept générations de ces êtres humains de plus en plus oublieux du passé. Le gland qui lui a donné naissance aurait germé à l’époque de Goethe, Victor Hugo, Schubert ou Liszt. Autant dire, la préhistoire ! Mon chêne a appris à se défendre contre cent maladies, mille insectes ravageurs et maintes tempêtes du siècle, mais comment résister à une tronçonneuse qui veut faire de l’argent tout de suite ? Un forestier, de nos jours, admet à contre cœur qu’il ne connaîtra pas de retour sur investissement lorsqu’il replante mais il se console en espérant que ses enfants en toucheront la monnaie sonnante et trébuchante. Comment pourrait-il se projeter sur un siècle sinon deux ?

Agrippé au versant ouest des Monts et ainsi exposé de plein fouet aux rafales venues de l’océan, le bois s’étale devant nous aussi pelé et misérable que les flancs d’un chien galeux. Ronces, bruyères et genêts tanguent comme barque à la dérive et çà et là s’agitent quelques baliveaux tordus comme des sémaphores qui appelleraient à l’aide. Regardez les châtaigniers, s’indigne Ernst, les ruraux, autrefois, les coupaient à un bras du sol pour donner une chance aux repousses de gagner en vigueur. Mais vos "ratiboiseurs", eux, ont tout coupé à ras et les repousses sont trop fragiles pour résister, elles cassent et elles tombent ! Vilde Arbeit !

Autour d’un bon café, mes visiteurs promettent de revenir pour établir un diagnostic afin d’envisager de réelles perspectives à long terme. Car les arbres, les buissons et jusqu’au plus simple brin d’herbe, tous nous sont d’une importance vitale : ils participent par le processus de la photosynthèse à éliminer l’excès du terrible CO2 qui réchauffe l’atmosphère et perturbe le climat et ils rejettent de l’oxygène si indispensable à notre survie. Ce qui revient à dire, conclut Ernst dans un grand éclat de rire, que nous respirons leurs déjections !

Voilà qui devrait nous inciter à un peu plus d’humilité à leur égard et peut-être même à un peu plus de respect. (Être un chêne, Laurent Tillon, Actes Sud)

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26 mars 2021

Rétro du 22 mars 2016

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Chronique du 22 mars 2016 

En dépit du réchauffement climatique, les jonquilles et les myosotis sont encore bien seuls dans l’art d’égayer les courtils mais les forsythias n’hésitent plus à libérer leurs petites fleurs jaunes, les pommiers du Japon inondent les haies de leurs fleurs rouges et les marronniers arborent fièrement leurs énormes gourmes en plein débourrage. C’est que le calendrier est formel, le printemps ne commençait officiellement cette année que le dimanche 20 mars, jour de la fête catholique dite des Rameaux. Elle était autrefois allouée au nettoyage des tombes des défunts et au dépôt d’un bouquet de buis béni par le curé du village à l’issue de l’office dominical. Elle donne à présent le signal de départ des savantes chorégraphies de tondeuses à gazon dans les jardinets bien proprets des rurbains. Mais toutes les traditions ne se diluent pas ainsi au fil du temps post-moderne.

Il en est une remontant au siècle dernier qui perdure encore aujourd’hui. À l’approche des beaux jours et poussés sans doute par quelque sauvage bousculade d’hormones, les adolescents boutonneux sont, aujourd’hui comme hier, fortement incités à jeter eux-aussi leur gourme par-dessus les moulins. Comme s’ils voulaient commémorer le légendaire printemps de 1968 qui vit leurs grands-parents lancer les pavés des rues contre les Compagnies Républicaines de Sécurité ! L’affaire commença avec l’éphémère et mythique émergence du mouvement libertaire dit du 22 mars. Il s’agissait alors, pour les étudiants de la faculté de Nanterre, de conquérir le droit de visiter les étudiantes dans leurs chambres universitaires afin, disaient-ils, de discuter philosophie à propos du célèbre Marx de Louis Althusser ou de sémiologie selon le Critique et Vérité de Roland Barthes. Des mauvaises langues prétendirent qu’ils ne voulaient en réalité que célébrer comme il se doit la saison des amours. Quoi qu’il en soit, les autorités opposèrent un refus catégorique. L’ambiance s’envenima. Les fameux "événements" s’ensuivirent qui devaient marquer à jamais la mémoire des actuels septuagénaires et imprimer avec éclat quelques pages de l’Histoire du XXème siècle.

Depuis et subissant les mêmes pulsions intellectuelles que leurs aînés dès que refleurit l’aubépine, les gamins se réunissent dans de vastes amphithéâtres à moitié vides pour élaborer avec ferveur et enthousiasme des slogans rudimentaires qu’ils vont ensuite vociférer de Bastille à Nation devant les caméras de la télévision. Priorité à l’éducation, non à la loi travail, les étudiants ne battent pas en retraite, ne touchez pas à notre futur, non à la régression sociale. Qui oserait défiler dans les grandes artères de nos villes en criant le contraire ? Qui oserait répondre au journaliste complaisant qu’il est contre l’éducation et pour la régression sociale ? Hormis bien sûr quelques "zadistes" prudemment retranchés derrière leur foulard noir et la fumée des gaz lacrymogènes !

Mais il fait toujours bon crier au sortir de l’hiver quelque vérité incontournable pour se sentir revivre sinon même exister. Que restera-t-il demain de toute cette fièvre printanière ? Quelles indignations ? Quelles impatiences ? Quelles fraternités ? Voilà qui laisse bien des choses à penser. 

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23 mars 2021

Secouer le cocotier.

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Secouer le cocotier.

Selon Pascal Quignard, la meilleure heure du jour serait celle qui se glisse entre l’aube et l’aurore tant elles sont propices aux rêves et aux fantasmes les plus fous. Mais les premiers rayons du soleil troublent encore trop souvent vos ultimes songes et vous arrachent sans vergogne à la tiédeur de la couette. Comme si posséder le monde relevait encore, à votre âge, du domaine de l’essentiel ! Dans Les Misérables, Victor Hugo fait dire à Luc-Esprit Gillenormand, le grand-père de Marius, qu’"il faut de l’inutile dans le bonheur". Le plaisir de ne rien faire en est sans aucun doute l’urgence la plus douce.

Néanmoins, ce matin du 20 mars dernier est à tous autres particulier : à 11h37’exactement, au moins dans votre vallée perdue au cœur des Monts, la Terre bascule dans l’allégro en mi majeur du Concerto n°1 dit La primavera d’Antonio Vivaldi. En vingt mesures au tempo flamboyant et faisant fi de toute réserve covidesque, l’équinoxe annonce officiellement l’arrivée du printemps avec ses aubades fougueuses dans les aubépines, ses sérénades ardentes dans les palisses et ses concerts tonitruants autour des mares et des étangs.

Tandis qu’une délicate vapeur exprime autour de votre tasse les arômes exotiques du café, une ferveur nouvelle gonfle votre poitrine lorsque vous entendez à la radio, d’abord d’une oreille distraite mais bientôt attentive, le prêche hebdomadaire de quelque "philosophe" médiatique à la mode. Selon lui, avoir 20 ans en cette période de pandémie est difficile, ce qui est une évidence pour tout le monde, et se révèle être le lot de toute une génération "sacrifiée" ! Je ne peux m’empêcher de reprendre mes livres d’Histoire contemporaine.

Lorsque je poussais mes premiers vagissements de nouveau-né, l’Europe sortait de 80 ans de guerres fratricides avec des millions de morts, 1870, 14-18, 39-45, avait subi une pandémie de grippe aux millions de victimes, une guerre civile espagnole et des millions de réfugiés, le nazisme et ses camps d’extermination et le communisme bolchevique et ses goulags qu’elle connaîtrait 30 ans encore. Autant de "générations sacrifiées" sur les champs de bataille et l’autel des idéologies et de l’ignorance. Lorsque j’eus 20 ans à mon tour _ oui, aussi étrange et surréaliste que cela puisse paraître aujourd’hui, ma génération eut 20 ans elle aussi _la France sortait à peine des guerres coloniales et là encore la collectivité n’avait guère hésité à sacrifier sa jeune génération pour rétablir l’ordre au nom d’un antique empire auquel elle refusait la Liberté qu’elle n’avait elle-même recouvrée que grâce aux sacrifices de ses alliés. Alors, face aux sacrifices presque rituels d’hier et si les mots ont encore un sens, peut-on vraiment parler de "génération sacrifiée" ?

Oui nous autres les "babyboomers", comme ils disent, eûmes la chance de ne pas connaître les affres vécues par les générations qui nous ont précédés. Oui nous fîmes parfois tout et n’importe quoi et avons commis des erreurs par nos actions ou par nos omissions, ce qui montre par-là que nous fûmes des hommes et des femmes comme les autres. Oui nous laissâmes nombre de questions en suspens pour avoir regimbé devant les difficultés ou simplement été éblouis par des certitudes chimériques. Et oui nous sommes reconnaissants aux générations qui nous suivent de veiller à notre protection face au maudit virus et croyez que nous à qui il ne reste plus guère, statistiquement, qu’une bonne quinzaine d’années à vivre nous faisons de notre mieux pour perturber le moins possible votre vie quotidienne.

Et encore oui, à vous dont on dit que votre génération est sacrifiée, nous  conseillons de faire comme nous avons fait jadis : levez les yeux de vos écrans, secouez éventuellement le cocotier d’un grand coup de pied dans la fourmilière, retroussez vos manches, activez l’huile coude et bâtissez vous-mêmes le monde dont vous rêvez ! Il devrait vous rester, statistiquement, une bonne soixantaine d’années pour au moins essayer et peut-être même espérer réussir.

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19 mars 2021

Rétro du 21 mars 2017

Rétro : 21 mars 2017

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Concerto en mi majeur.

L’idée flottait dans l’air depuis deux à trois semaines. Les chatons des noisetiers dispersent à présent leur pollen à tout vent, les jonquilles exhibent sans pudeur leurs corolles jaunes et blanches, le rouge-gorge fait sa cour et les mésanges bleues investissent leur nichoir. Depuis dimanche matin et à l’adresse de la clientèle parisienne, la boulangère arbore son généreux décolleté pigeonnant et dans son officine, la pharmacienne diffuse, dans sa version "ascenseur", le concerto en mi majeur  d’Antonio Vivaldi. Comme si c’était le fameux prêtre roux italien qui donnait le signal de départ au printemps !  En réalité, l’affaire remonte à beaucoup plus loin.

Notre petite planète a connu depuis toujours nombre de convulsions qui ont peu à peu façonné son apparence. Basculements de son axe de rotation si approximatifs que les astronomes ont dû longuement plancher sur de complexes calculs de précessions des équinoxes et d’années bissextiles. Innombrables éruptions volcaniques dont l’Auvergnat peut chaque jour contempler le résultat à travers le troupeau des Puys tant recherché par randonneurs du dimanche et les curistes arthritiques. Pluies de météorites rarement prévues par les services de météorologie  dont se servirent par exemple les constructeurs de Charente-limousine pour bâtir leurs thermes gallo-romains, leurs églises ou leurs chaumières. Mouvements hercyniens dus à la dérive des continents qui permettent aux skieurs de descendre "tout schuss" les pentes escarpées de leurs montagnes préférées.

Refroidissements climatiques dont les formidables glaciers creusèrent dans des roches vieilles de plusieurs millions d’années des vallées en U, contrairement aux rivières qui creusent leur lit dans des vallées en V comme on nous l’apprenait jadis à l’école communale. Réchauffements tout aussi climatiques qui faisaient fondre les glaces, dégageant ainsi de vastes prairies tapissées de coquelicots, de pâquerettes et de diplodocus. Lesquels abandonnèrent la place aux petits mammifères rongeurs tels que les musaraignes, les taupes et les campagnols. Puis les fous de Bassan, les choucas des clochers et les gypaètes barbus peuplèrent bruyamment les cieux et les grillons du métro, les puces de chien et les cancrelats s’insinuèrent dans les interstices domestiques. Le temps était alors venu de mettre en place les saisons afin de stimuler l’inspiration des poètes bucoliques, de fixer les dates des vacances scolaires et de soutenir le commerce des maillots de bain et, plus généralement, du prêt-à-porter féminin.

Mais le printemps n’a pas que des répercussions sur le calendrier ou la faune et la flore des courtils. Il pénètre aussi les villes depuis les trottoirs des boulevards pour touristes étrangers où la parisienne met un point d’honneur à remonter sa jupe au-dessus du genou pour faire couleur locale jusqu’aux rues les plus sombres où s’embrassent furtivement les adolescents. Car c’est la période où la jeune fille inflige à son entourage ses langueurs monotones, répond impoliment à sa mère qui lui demande de "faire la vaisselle" et regarde d’un œil énamouré le boutonneux du cinquième ; elle a besoin d’un mari. Et c’est également la période où l’énarque commence à préparer ses examens, rougit bêtement lorsque sa professeur de théâtre l’interroge et jette ensuite sa gourme par-dessus les moulins avant de se lancer dans la politique.

On voit par-là que l’équinoxe de printemps peut ouvrir sur des aventures qui laissent toujours bien des choses à penser.

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16 mars 2021

La Culture n'est pas morte.

culture

Sur la chaîne, Benjamin Grosvenor s’attaque au monument d’interprétation pianistique que représente  la sonate en si mineur de Franz Liszt. S’il ne déçoit pas, il ne transporte pas non plus dans les plus hautes transcendances. Mais peut-être n’en suis-je que le premier responsable. La musique est ainsi qu’elle exige plusieurs étapes de création, celle du compositeur, primordiale bien sûr, celle de l’interprète sujette à tant d’aléas  et celle de l’auditeur qui n’est pas toujours dans le meilleur état de disponibilité de cœur et d’esprit.

Q’importe ! Puisque le soleil est au rendez-vous ce matin, je l’abandonne en le priant de me pardonner et me plonge dans mon courtil pour esquisser de longues traînées dans la rosée aux mille couleurs de la lumière du matin, saluer mes arbres qui se couvrent de bourgeons encore hésitants et  peut-être même apercevoir un écureuil sauter de branche en branche, un lapin aventureux se glisser sous les bruyères ou une biche intrépide évadée du bois en contre-bas. Les aubépines et les forsythias inondent les palisses, les jonquilles dessinent à leurs pieds de longs rubans bercés par la brise venue de l’océan et les pommiers du Japon se tapissent  de gros bouquets de fleurs au rouge vif. Et comme enivrés par tant d’ardeur printanière, merles, moineaux et mésanges mêlent avec les tourterelles et les pigeons une multitude d’aubades en un joyeux concert que Liszt a jadis célébré dans sa Prédication aux oiseaux.

J’entends dire un peu partout que la culture est morte, étouffée par la torpeur covidesque, que la fermeture des théâtres  a renvoyé les Molières, Brecht et Ionesco dans les limbes du passé, que les cinémas ne pourront plus rouvrir et que les films sont voués aux postes de télévision sinon même aux tablettes et aux smarphones. Cependant et en dépit des attaques virucides,  la musique  n’est pas morte et les concerts "en direct-live", comme ils disent, envahissent la campagne.

Les musées gardent porte close ? Qu’importe ! Non seulement nos églises rurales regorgent souvent de trésors remontant au Moyen-Ȃge et toujours visibles mais vallées, prairies et bois offrent quant à eux un spectacle sans pareil et toujours renouvellé, un spectable vivant vibrant d’émotion, où chênes bi-centenaires et fayards blanchis par les années abritent sous leurs ramées encore clairsemées des ruisseaux aux eaux bouillonnantes et des étangs cernés d’ajoncs, de saules aux feuilles naissantes et de bruants batailleurs nichés dans les noisetiers qui ont tant inspiré le même Liszt dans Les jeux d'eaux à la Villa d'Este. Comme les plus riches musés ou les plus belles salles de la Philarmonie parisienne, la culture, ici, conserve, vit et bâtit l’avenir.

Et nul besoin de plus de réserver sa place par internet un an à l’avance, nul besoin d’emprunter les si décriés transports en commun ou l’un de ces véhicules à pétrole si nocifs pour la planète et nul besoin même d’enfourcher sa bicyclette. Il suffit de chausser ses bottes de caoutchouc ou ses brodequins de marche, de se coiffer peut-être d’un chapeau en cas de giboulée saisonnière, d’empoigner son bâton coudrier et de sortir. On pourra non seulement humer les mille parfums sauvages qui traversent l’air mais faire mille rencontres inattendues si l’on sait respecter une courtoise discrétion et avancer avec curiosité.

Et si, malgré tout, nous sommes contraints par quelque averse inopportune de revenir sur nos pas et de nous réfugier devant la cheminée où fume une bûche de fresne ou de peuplier, nous pourrons toujours reprendre la lecture du Paradis perdus d’Eric-Emmanuel Schmitt. Avec son héros, Noam, nous nous plongerons cette fois dans un monde merveilleusement documenté mais néanmoins poétique d’il y a huit mille ans. Non, la culture n’est pas morte ! ( La Traversée des Temps, Paradis perdus, Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel)

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