Chroniques d'un vieux bougon

15 février 2019

Comme s'il ne avait plus qui il est.

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J’ai pris, hier soir, une ferme résolution. Sans réelle illusion certes mais une résolution tout de même. Le ciel s’annonce lumineux, la pluie repoussée aux calendes et le petit vent d’océan apaisé. Un temps rêvé pour ramasser le bois mort, élaguer les haies et tailler un vieux vinaigrier vaincu par l’âge ! Mais c’était compter sans le téléphone. Est-ce que Bertrand est passé chez toi hier ?

Bertrand est mon presque conscrit. Il a fait sa carrière dans l’Éducation Nationale comme professeur de gymnastique et occupait alors ses temps libres à accompagner l’équipe de football de sa ville. À la retraite, il s’installe avec son épouse dans un des hameaux du village et se sentant encore plein d’énergie, entreprend tout naturellement d’entraîner la petite équipe locale. Elle se révèle plus motivée par les retrouvailles entre copains que par les dribles et les tirs au but. Un jour, faute de combattants, elle est contrainte de jouer les rencontres du samedi au bistrot de la Grand Place. S’étant toujours tenu éloigné de la moindre goutte d’alcool, Bertrand perd peu à peu sa place au milieu des joyeux drilles. Il se reconvertit dans la randonnée. Souvent de passage par le chemin qui longe mon courtil, nous nous lions d’amitié. Il n’est pas rare alors que nous partagions excursions à travers les bois, balades sauvages par les sentiers forestiers et détours par les vestiges mégalithiques qui parsèment le Vieux Pays des Monts. Mais je n’ai pas vu Bertrand hier.

Les cloches de l’église sonnent tierce lorsque le téléphone sonne de nouveau. Bertrand est parti dans l’après-midi d’hier mais il n’est pas rentré. Tu n’aurais pas une idée… ? Non, je n’ai pas d’idée mais il est vrai que celles de Bertrand ont parfois tendance à s’égarer. Un croisement maintes fois rencontré qui, soudain, lui paraît étranger, un arbre remarquable maintes fois admiré qu’il semble découvrir, un point de vue grandiose sur la vallée maintes fois contemplé et soudain négligé, un nom maintes fois prononcé qui se perd dans les limbes, une phrase qui s’arrête sans conclusion, un coq à l’âne acrobatique qu’il ignore superbement. J’empile tout cela dans la rubrique des égarements de l’âge. Moi-même ne suis pas toujours d’un esprit très rationnel. Vous parlez de quoi ?

Nous parlons peu. Nous sommes plutôt à l’écoute des arbres, du vent dans les ramures, du chant des oiseaux. Nous sommes plutôt attentifs à bouleverser le moins possible la vie autour de nous pour mieux l’apprécier. La trace d’un sanglier dans les feuilles mortes, la bourre de poil de chevreuil abandonnée sur l’écorce d’un châtaignier, le petit tas de crottes noires de lapin au pied d’un bouquet de thym sauvage, la course d’un écureuil dans la futaie, un nid de geai dans le creux d’une branche de chêne. Autour de la rituelle tasse de café qui marque notre retour, nous échangeons quelques souvenirs. Les siens remontent souvent à l’enfance au point de mêler parfois ceux de notre balade de la semaine précédente avec ceux partagés autrefois avec un vieil oncle vénéré. Mais les jeunes le savent bien, les vieux radotent toujours un peu. On va faire une battue pour le retrouver ! 

Nous retrouvons Bertrand recroquevillé de froid et de faim à l’abri d’une souche de fayard couché par une tempête. Il ne sait plus où il est. À peine reconnait-il son plus proche voisin, observe le maire qui nous rejoint comme un inconnu, m’ignore superbement ainsi que tous ceux qui l’ont recherché, mais sourit à son épouse avant de la saluer d’un "bonjour madame". Il la suit sagement comme un enfant suit sa mère mais chacun voit bien qu’en réalité, il marche à côté de lui-même, sans plus se voir ni s’entendre. Comme s’il ne savait plus qui il est !

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12 février 2019

Le prix d'un sourire.

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Un groupe de choucas m’accompagne en grand ramage jusqu’à la place de l’église et s’installe dans le clocher. Un silence inhabituel règne par contre dans la boulangerie. Nul client, nul curieux de passage ni chaland, pas même de boulangère ! La jeune employée, tout juste vingt ans, nez pointu et cheveux raides, relève la tête et m’adresse le bonjour d’un sourire timide avant de pousser un petit cri et de fixer son doigt où perle une goutte de sang. Vous vous êtes fait mal ? C’est les roses ! Devant elle trône en effet un gros bouquet de roses dans un vase de faïence. La tenancière apparaît alors derrière son comptoir. Je vous en mets une douzaine avec la baguette ?

À la radio, Denisa Kerschova a effectivement lancé son Allegretto en rappelant à ses auditeurs qu’il ne leur reste que trois jours avant la Saint Valentin. Trois petits jours pour penser à se munir d’un gros bouquet de roses, rouges bien évidemment, afin de ne pas rentrer à la maison les mains vides. En bonne commerçante, la maîtresse des lieux, elle, n’a pas oublié. Je donne mon accord pour la baguette mais pour une rose seulement. Pour mademoiselle, dis-je en désignant la blessée ! La conseillère municipale de la liste écologique fait alors son entrée, aperçoit les roses et lâche dans un soupir désabusé : ce n’est pas très bon pour la planète, ça ! Elle n’a pas tort.

Ces magnifiques roses rouges, blanches ou jaunes proviennent probablement d’Afrique de l’Est ou d’Amérique latine. Elles ont donc voyagé par avion avant d’atterrir à Amsterdam puis d’être acheminée jusqu’à nos étals par camions entiers. Quelle belle bouffée de CO2 lâchée dans l’atmosphère ! Les Pays-Bas produisent par ailleurs eux aussi leur contingent de fleurs. Comme nous sommes en hiver, elles sont cultivées sous serre chauffées et éclairées artificiellement. Chacune d’entre elles pèserait, à elle seule, 2,9kg de CO2, soit l’équivalent de 15 km parcourus en voiture.

Sous les serres kényanes, chaque bouton exige pour éclore plus de dix litres d’eau. Une eau puisée à raison de 16 millions de mètres cube par an directement dans le lac Naivasha, provoquant ainsi une baisse significative de son niveau et obérant non seulement la pêche qui nourrit une grande partie de la population locale mais aussi l’irrigation des riches terres de la région et les possibilités de cultures destinées à l’alimentation.

Faut-il ajouter la consommation électrique nécessaire à leur réfrigération afin qu’elles paraissent dans leur plus belle robe sur la table du salon ? Nous tiendrons pour négligeable le coût de fabrication de cette électricité dans des centrales à charbon, gaz ou pétrole prélevés sur des stocks que la Terre a mis des milliards d’années à constituer. Mais ici comme en Équateur, autre grand pays producteur où la région de Cayambe est presque totalement mobilisée par cette culture intensive, le plastique des bâches est roi. Son règne se propage ensuite dans les emballages indispensables pour les transports jusqu’aux "artistiques" présentations, essentielles pour séduire le consommateur. Soit environ 400 millions de tonnes de déchets peu ou pas recyclables.

Mais madame est toute émue à la vue du magnifique bouquet que son amoureux dresse devant elle d’une main attendrie. Les yeux brillants d’émotion, elle y plonge son nez délicat et en hume goulument le parfum. Elle envoie ainsi dans ses poumons une bonne provision de pesticides. Ce qu’elle tient entre ses doigts tremblants en aura bénéficié jusqu’à quinze fois plus à l’hectare qu’un champ de choux brocolis ou de laitues romaines. Il faut toutefois être honnête. Les milliers d’employés qui arrosent, traitent et récoltent ces productions auront inhalé une bien plus grande quantité qu’elle de ces néonicotinoïdes qui brûlent la peau et les yeux, affectent les abeilles sur des régions entières, polluent l’air et les rivières et, globalement, affaiblissent la biodiversité.

« Arrêtez de faire les rabat-joie ! »  me tance la boulangère dans tous ses états. Nous nous taison bien sûr mais je n’en pense pas moins. Un sourire vaut mille fois plus que ces roses industrielles et ne coûte rien, ni en monnaie sonnante et trébuchante ni en dommages pour la planète. Il peut même être renouvelé plusieurs fois par jour !

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08 février 2019

Un étrange pays.

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L’hiver emporte la vallée dans des nacelles de brume que le jour peine à pénétrer. Postées en lisière du courtil, les silhouettes sombres des sapins montent la garde. Les branches décharnées des chênes et des fayards adressent des suppliques au soleil disparu. Un temps idéal pour garder la maison sans remords. Daniel Barenboïm y distille d’ailleurs avec chaleur tout le charme des sonates pour piano de Schubert. Dressé en majesté, César semble rêver à quelque mythique virée nocturne et sur la table basse m’attend l’étrange pays des elfes si chers à Muriel Barbery.

D’une poignée de brindilles jetées sur les dernières braises réfugiées sous la cendre, je rallume d’abord la cheminée. La fumée s’enroule bientôt en boucles rondes avant de disparaître. Je m’assois dans mon fauteuil et regarde les flammes délicates et fragiles s’embraser peu à peu. L’heure est au vagabondage des idées, aux itinérances incertaines, aux folles parenthèses. Là où s’élaborent d’éphémères improbables.

Une phrase se détache toutefois, confuse comme une forêt tropicale avec ses fougères arborescentes, ses lianes ensorceleuses et ses canopées perdues dans le ciel. Où poser le regard ? Où explorer le sens ? Où discerner un passage ? Les lettres dansent un ballet fantasque et capricieux lorsque tout s’arrête et se fige. Un mot jaillit du chaos, secret comme un monde oublié et vaste à la fois comme un univers. Comme s’il contenait à lui seul tous les mots de tous les livres. Illisible d’abord comme une calligraphie antique mais limpide comme une eau de source, il entraîne par des chemins de traverse vers des territoires aussi lointains que l’Histoire. Il change, il évolue, s’écrit ainsi au temps des châteaux-forts, se prononce autrement au Siècle des Lumières, signifie son contraire dans les tranchées sauvages de la Guerre, interpelle aujourd’hui les glossaires les plus érudits. J’ai l’impression d’entendre dans ma tête sa course éblouie de neurone en neurone, au rythme des mille sensations qu’il éveille. Un mot, un vers, un poème et c’est toute l’Épopée de Gilgamesh, l’Iliade et l’Odyssée, les douze chants d’Énée et la Divine Comédie, les Misérables et la Recherche du Temps Perdu.

Et comme venue du fond des âges par des contrées intimes de l’âme, une mélopée monte lentement. Légère, fluide et délicate, primitive et savante, un murmure de neige sur le rebord de la fenêtre, un froissement de brise dans la ramée, un pas souple de félin dans la tiédeur du soir. Quelques accords qui se précisent, enflent, envahissent l’air de méditations et de rêveries telle une sonate pour piano d’un Beethoven devenu sourd. Pourtant, point de nostalgie ici, point de soupirs. Il ne s’agit pas d’une prière non plus, la mélodie est trop claire, trop explicite. Elle porte, dans sa proximité, un souffle d’empathie et de fraternité que l’on pourrait presque saisir dans ces imperceptibles frôlements qui relient chaque note comme autant de partages. Le compositeur s’adresse à un ami, un maître peut-être, un maître qu’il respecte et vénère. Mais la mélancolie s’éloigne doucement avant que l’émotion ne devienne trop prégnante. Comme dans une sonate de Schubert que la pudeur aurait retenu avant que sa complainte n’aborde les rives larmoyantes du romantisme.

Au moment où j’en prends conscience, une caresse de velours se pose sur ma main. J‘ouvre les yeux. La flambée espérée s’est emparée de la bûche de châtaignier et César s’installe sur mes genoux. Ma randonnée par les sentiers du songe s’achève. Il va falloir reprendre le cours de la vraie vie. Mais laquelle est la vraie et laquelle illusion ? (Un étrange pays, Muriel Barbery éditions Gallimard)

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05 février 2019

Nantes, c'est fou !

Nantes

Quel argument avancer pour inciter un campagnard à abandonner ses livres, sa cheminée et son chat, à quitter son courtil et sa vallée perdue au cœur du Vieux Pays des Monts et à parcourir des kilomètres et des kilomètres par des routes secondaires et départementales ? Lui promettre des concertos pour piano et orchestre, des sonates pour violon, des quatuors pour cordes et même des symphonies. En un mot, l’inviter aux Folles Journées de Nantes.

L’ambiance de la Philharmonie de Paris peut être confortable pour le modeste amateur de musique. Elle demeure guindée et convenue. Il règne ici au contraire une atmosphère décontractée tout à fait sympathique et le programme est si riche qu’une journée ordinaire s’annonce toujours comme un véritable marathon. Ainsi notre premier rendez-vous du samedi est-il fixé à 10h45. Mais les transports en commun sont longs, complexes et divers et la salle Captain Cook ne contient que 300 places assises. Il convient donc de partir tôt pour arriver bien avant l’heure, sauf à écouter le concert debout. 

Les quatre garçons du Quatuor Modigliani ne tardent pas d’ailleurs à s’emparer de la scène. Allure détendue et conciliabules légers pour accorder une dernière fois les instruments. Le silence se fait et le Langsamer satz d’Anton Webern entraîne l’auditoire recueilli jusque sur les rives autrichiennes du Kamp. Le voyage sera de courte durée mais chaudement applaudi. Mon voisin de droite en profite pour s’éclipser discrètement, appelé sans doute par d’autres aubades. Il est aussitôt remplacé par un quadragénaire à l’apparence assumée d’écolo libertaire évadé de Notre Dame des Landes. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit en réalité d’un honorable professeur de mathématiques dans sa tenue civile. Anton Dvořák impose malgré tout son "Américain" en fa majeur. Le mélange de nostalgie slave et d’émerveillement devant les grands espaces de l’Iowa, le fameux chant de la fauvette et la joie du dernier mouvement emportent l’assistance. Mais il faut se hâter, Anne Queffelec et Mozart sont au menu de la salle Marco Polo à 12h30.

Une petite file d’attente nous accueille. On discute, on plaisante, on consulte fiévreusement son téléphone, on échange des impressions à propos d’un concert de la veille, on avance de trois pas, on consulte son téléphone, on se donne des nouvelles des enfants et des petits-enfants. On s’attendrait presque à voir arriver le plombier du rez-de-chaussée avec sa salopette bleue et sa boite à outils ; mais les plombiers sont bien trop occupés le samedi matin ! D’autant que ces journées singulières étant consacrées aux carnets de voyage, nous embarquons pour la Prague du 18ième siècle.

Anne Queffelec se révèle aussi à l’aise devant des auditeurs indisciplinés et peu avertis des codes et coutumes qu’en tenue d’apparat pour le public choisi de la Roque d’Anthéron. Ici on tousse, on éternue, on pense enfin à éteindre son téléphone, on glisse à sa voisine un aparté largement partagé. Mais l’orchestre Musica Viva conduit par Alexandre Rudin ignore la rumeur avec la joyeuse ritournelle de l’allegro maestoso du concerto en ut majeur n°25. Après les bravos de bon aloi, il poursuit dans la gravité avec l’adagio de la symphonie en majeur n°38, la gaité retenue de l’allegro et la légèreté incisive du presto final où l’on reconnaît des accents des Noces de Figaro. Les caravaniers d’un jour montrent bruyamment leur satisfaction puis s’orientent dans un brouhaha bon enfant vers d’autres escales et d’autres harmonies. À moins qu’ils ne se dirigent plus simplement vers un frugal repas  

Nous respecterons nous aussi une pause le temps d’une crêpe et d’un chocolat chaud dans l’espace restauration voisin. Inutile de se presser, cette fois, pour rejoindre la petite salle Bougainville, le jeune quatuor Iris, ses guitares et Brouwer, Fauvy, Jarrett... Pour cause d’horaire tardif, nous renoncerons plus tard à la prestation de Yann et Anne Queffelec sur le thème de la mer au profit de Lucile Boulanger à la viole de gambe et de Pierre Gallon au clavecin dans des œuvres de Forqueray, Corelli, Mascitti...

Et nous rentrerons gorgés de musique et épuisés. Nantes, c’est fou ! C’est mille moments de grâce exceptionnels, mille moments d’émotion et de partage, mille moments de rires aussi, mille moments d’étonnement et de communion. Et demain se déroulera sur le même tempo et avec la même richesse ! Nantes, c’est vraiment fou !

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01 février 2019

Incohérences ou contradictions ?

incoherences

Ciel maussade à peine traversé de temps à autre par un vol de grues ou d’oies sauvages qui remontent vers le nord et entretiennent l’illusion d’une reverdie prochaine. Températures de saison, trop basses pour encourager les bulbes à lancer la levée des hampes qui porteront les fleurs, luminosité trop faible pour inciter les méristèmes à déclencher la naissance des bourgeons et ambiance générale trop morose pour réveiller chez les mésanges, rouges-gorges et autres moineaux le désir irrépressible de commencer même un début de marivaudage. Seules fleurissent sur la pelouse les inévitables taupinières que les merles prennent un plaisir malin à fouiller dans le plus grand désordre.  En un mot, c’est l’hiver avec ses panières de vent, de froidure, de neige parfois et de pluie !

Debout derrière sa fenêtre, le jardinier observe le spectacle désolé de son courtil d’un œil chagrin. Il sait pertinemment que le froid est indispensable à toutes ces plantes pour assurer leur repos hivernal. Il n’en est pas moins impatient de revoir les arbres en feuillées, les forsythias en gilet jaune et les aubépines en livrée virginale. Le jardinier vit dans la contradiction. Il n’est pas le seul.

Depuis 2000 ans, tous les chrétiens connaissent l’exhortation de Jésus à donner aux pauvres, à protéger la veuve et l’orphelin et à aimer son prochain comme soi-même. L’Histoire montre cependant qu’ils ne se sont pas privés pour autant d’étriper leurs congénères qui ne pensaient pas comme eux. Et non seulement cette incohérence n’a pas troublé leur conscience mais ils justifiaient leurs actes par leur souci de la gloire de leur dieu.

Depuis 2000 ans, la Gaule puis la France ont été le théâtre d’incessantes migrations. Rares sont les Français d’aujourd’hui qui ne comptent pas au moins un ancêtre immigrant ayant fui la faim, la guerre ou les persécutions. Certains n’en refusent pas moins asile et assistance à de modernes émigrants fuyant eux aussi et souvent au risque de leur vie, la faim, la guerre ou la tyrannie. Et non seulement cette incohérence ne choque pas leur conscience mais ils justifient leur attitude par un souci prégnant de préserver leur civilisation. Comme si, avec son appétit forcené de confort à tout prix, son goût immodéré de la richesse et son orgueilleuse prétention à avoir toujours raison, elle différait des autres !

En réalité, si le comportement de l’homme se révèle incohérent et si souvent contradictoire, il le doit d’abord à son cerveau. Il arrive dans les villages que des familles se refusent à parler à d’autres familles, rancunes ancestrales, haines recuites et rancœurs séculaires dont les causes se perdent dans les limbes du temps. Il arrive dans les familles que certains membres ne parlent pas à d’autres, chamailleries politiques, querelles d’héritage, jalousies. Il en est de même dans le cerveau humain le plus ordinaire. Il est constitué de tant de compartiments différents que, parfois, certains neurones ignorent les autres neurones et ne leurs parlent pas. Et divergences, contradictions et incohérences de s’insinuer le plus naturellement du monde entre des circuits d’une telle complexité qu’il est presque impossible d’en déterminer le sens et l’orientation.

Et le monde de poursuivre ainsi sa marche de guingois vers un avenir d’autant plus incertain que son passé est chaotique.

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29 janvier 2019

Le repas

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      Avec ses cheveux hirsutes et ses grosses lunettes rondes qui le font ressembler à un hibou ébahi, Jacques amusait beaucoup ses étudiants en philosophie. Il accompagne aujourd’hui son épouse Sophie à travers le monde où elle accroche ses vouivres aux cimaises des plus grandes galeries. Jean-Paul, dit Porthos à cause de son tour de taille pantagruélique, enseignait le grec ancien. Il arpente désormais les collines du Péloponnèse à la recherche des vieilles pierres que pourraient avoir foulé les sandales de cuir d’Achille, d’Hector ou du roi Priam lui-même. Quant au quatrième larron, vieux bougon exfiltré pour l’occasion de son courtil, il se contente de "chroniquer" sur la toile à propos des humeurs de son maître-chat César.

Réunis pour un "petit resto" bon enfant dans une auberge de campagne perdue dans les fonds du Vieux Pays des Monts, ils ne comptent pas leur temps. À l’heure de la petite liqueur, ils échangent encore des souvenirs en invoquant Platon, bien sûr, Arendt ou Levinas. Ils reprennent une petite liqueur pour comparer les interprétations de Brigitte Engerer et de Bertrand Chamayou des concertos pour piano et orchestre de Camille Saint-Saëns. Puis une dernière pour défendre Vuillard, critiquer Warhol et s’indigner de concert du triste état de la planète dont chacun reconnaît malgré tout être peu ou prou responsable. Le lendemain matin, la bouche pâteuse et l’œil brouillé, il leur faut remplacer le café noir par une dose de bicarbonate et d’aspirine !

Car, on le sait aujourd’hui, (chronique du 12 avril 2016) l’intestin est réel poste de commandement du corps humain. L’homme est peut-être devenu avec le temps un animal pensant, il n’en demeure pas moins toujours un estomac sur pattes. Lorsque ses ancêtres hominidés furent contraints d’aller quérir leur nourriture dans la savane, leur système digestif fut mis à rude épreuve. Les feuilles d’eucalyptus, les mangues et les papayes qui constituaient alors l’essentiel de leur menu furent remplacées par des racines, quelques baies et graines sauvages et, souvent, par la viande. On crut longtemps que cet apport de protéines favorisa le développement de leur intelligence. Si tel avait été le cas, les lions, tigres, panthères et autres carnassiers qui les environnaient auraient alors élaboré des prodiges de concepts théoriques, bâti des universités populaires et ouvert des théâtres subventionnés. On sait qu’il n’en fut rien. En réalité, dépassé par la surcharge de travail occasionnée par ce nouveau régime, le ventre délégua au cerveau, opportunément situé au sommet du corps, un certain nombre de tâches subalternes comme la philosophie, la géométrie ou la politique politicienne.

Le dicton populaire affirme que ventre affamé n’a pas d’oreilles. Il ne peut surtout raisonner, rêver et moins encore créer s’il n’est pas régulièrement approvisionné. Grâce à ses 200 millions de neurones, l’intestin est étroitement relié au cerveau avec lequel interagissent les milliers de milliards de bactéries qui le colonisent. L’une d’entre elles vient-elle à manquer que l’action des synapses cervicaux qui organisent, régulent et encouragent l’entendement s’en trouve perturbée. Certaines maladies psychiatriques trouveraient là leur origine.

Peut-on affirmer pour autant qu’un retour aux habitudes alimentaires des grands singes que nous étions alors provoquerait des disfonctionnements dans l’élaboration des idées au point d’inhiber les facultés cognitives et d’augmenter, conjointement, l’agressivité ? Ce serait sans doute donner beaucoup d’importance aux pois chiches et aux haricots rouges. Mais nombre d’exemples récents sembleraient pourtant le suggérer. Ce qui laisse, aux omnivores, bien des choses à penser.

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25 janvier 2019

Le progrès

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Le soir s’enfonce dans la nuit et ma petite voisine Anaïs rentre de l’école en compagnie de sa nounou. Comme souvent, elle s’arrête pour dire bonjour à Papet. Et comme souvent, elle énumère ses aventures de la journée, elle a joué avec sa copine Gaëlle, à moins que ce ne soit avec l’intrépide Gaëtan, elle n’a pas aimé la purée verte à la cantine et elle a fait de la peinture comme le prouvent encore ses mains. Et toi, Papet, tu as été sage ?

Papet est toujours sage puisque, selon la tradition, les anciens détiennent la connaissance et donc la sagesse. Le proverbe bantou ne dit-il pas que le jeune homme marche plus vite que l’ancien mais que l’ancien, lui, connaît le chemin ?

Ainsi Cro-Magnon dessinait-il sur les parois de ses grottes les silhouettes des animaux qui l’entouraient pour indiquer à ses rejetons ceux à chasser et ceux à éviter. Il était en effet d’autant plus important qu’ils maîtrisassent cet apprentissage qu’ils représentaient la meilleure garantie, pour les parents, d’une retraite longue et paisible sinon heureuse. Ainsi, au Moyen-Âge, le paysan apprenait-il à ses fils à planter l’ail et le choux dans le couderc et à semer le seigle dans les champs tandis que la mère, de son côté, enseignait à ses filles à coudre des chainses pour leur futur époux et à se montrer prudes et obéissantes pour conserver la paix au foyer. 

Le monde, à ces époques reculées, ne changeait alors que très lentement. Si lentement même qu’il paraissait évident à chacun que celui de demain serait en tout point identique à celui d’hier. Le seigneur resterait le seigneur et le curé son auxiliaire, le printemps succèderait à l’hiver et les corvées aux impôts.

L’invention de l’imprimerie bouleversera cette belle ordonnance de la diffusion des savoirs. D’un coût moindre et plus facile à transporter, les livres remplaceront progressivement les manuscrits et les codex. Les connaissances se transmettront désormais par l’intermédiaire de ceux qui savent lire, les professeurs. Le rôle des parents se résumera et se résume toujours à apprendre à leur progéniture à marcher droit et à se moucher avant de dire bonjour à la dame. Les grands-parents garderont toutefois encore longtemps le privilège de raconter des histoires à l’heure du coucher. Ils en seront réputés détenir la sagesse sous leurs derniers cheveux blancs.

Mais les temps ont changé. La science et la technologie, comme le vantent les publicités, permettent aujourd’hui aux anciens de compenser les défaillances que leur impose l’âge. Même presque sourds, aveugles ou paralytiques, ils peuvent manifester contre le gouvernement et arpenter les chemins de Compostelle sans plus craindre les douleurs de l’arthrose, traverser l’Europe de Utsjoki à Gibraltar en camping-car sans redouter l’asthénie, marchander un bijou au grand bazar d’Istanbul avec l’ardeur d’un acheteur de centrale d’achat et flâner innocemment dans les rues de traverse de Bangkok avec celle d’un jeune homme.

Mais que pourraient-ils, en dépit de ces formidables avancées, transmettre à leurs petits-enfants qui les aiderait réellement à affronter le monde de demain ?  Ils n’en connaissent rien ou si peu tant le monde s’engouffre à grands pas dans un devenir vertigineux où les certitudes de l’instant sont déjà obsolètes.

Karl Marx prétendait qu’on n’arrête pas le progrès. Alexandre Vialatte ajoutait qu’il s’arrêtera bien tout seul. En réalité, passé le rond-point, le progrès bifurque vers l’inconnu à une allure telle que nos héritiers, même "hyper-connectés", pourraient bien rencontrer, eux aussi, des difficultés à le suivre.

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22 janvier 2019

Trou noir

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C’est un matin d'hiver ordinaire. Le jour éclaire le ciel d’un blanc lumineux, un voile translucide enveloppe les branches des bouleaux et une dentelle de neige recouvre la pelouse du courtil. Une bûche de châtaignier crépite dans la cheminée, César dort sur le canapé, l’Orchestre Symphonique de Berlin dirigé par Gabriel Bebeselea égrène la Fantaisie Pastorale de Georges Enesco, Richard Powers m’emporte dans le monde fantastique des arbres. Lorsque le téléphone sonne.

Je retrouve mon amie Marthe, du mas du Goth, à l’hôpital de la ville voisine où une ambulance des pompiers l’a transportée à la suite d’un malaise. « Je me suis levée, explique-t-elle, et là, plus rien, le trou noir ! » Il apparaît qu’elle n’est victime que d’une simple chute de tension. La faculté la gardera toutefois quelques jours, le temps de vérifier d’éventuels dommages collatéraux, et la renverra à la maison. Il sera bien temps alors de lui reprocher son abus de langage. Par leur nature même, les trous noirs ne rendent jamais leurs proies. 

Les astronomes ont en effet surpris l’un d’eux en flagrant délit de gloutonnerie. Le 22 juillet dernier et sous les yeux des quatre télescopes VLT implantés au Chili, Sagittarius A*, c’est le nom qui lui a été donné, s’est soudainement embrasé pendant une petite demi-heure terrestre. Blotti à 26500 années-lumière de là au cœur de notre Voie Lactée, le monstre a offert un spectacle d’autant plus étonnant que ces bulles sombres qui peuplent le cosmos sont chargées d’une telle force de gravité qu’elles ne renvoient aucune lumière. Tout objet tombant dans leur gueule béante y disparaît sans plus laisser de traces. Les astronomes comprendront bientôt qu’ils n’assistent alors qu’à l’ultime sursaut d’un nuage de gaz incandescent qui dessine dans son agonie les contours de la gueule du gouffre qui le dévore. On ne le reverra jamais. 

C’est du moins ce qu’imaginent les astrophysiciens. Car, en réalité, ils n’en savent pas grand-chose. Ces trous noirs seraient énormes ; Sagittarius A* pèserait l’équivalent de 4 millions de fois la masse de notre soleil, et ils se compteraient au moins autant que les étoiles qui les entourent. Mais ils protègent si jalousement leur intimité que l’on en subodore peut-être moins encore sur eux que sur les premières secondes de l’univers, il y a plus de 13 milliards d’années. Le coup d’éclat de notre géant voisin offre évidemment quelques enseignements aux observateurs du ciel. Ils ont pu ainsi calculer que la sphère de gaz qui s’est laissée piéger se déplaçait à plus 300 millions de kilomètres par heure. Soit 40% de la vitesse de la lumière. Mais leur science s’arrête là. 

Ils ont certes constaté que ces trous noirs peuvent fusionner et donner un nouveau trou noir plus vaste encore. Qu’arrivera-t-il le jour où, devenus de plus en plus massifs, ils absorberont les étoiles et les galaxies qui les entourent ? Pourraient-ils, à terme, absorber l’univers lui-même tel un siphon l’eau d’un lavabo trop plein ? Que deviennent les corps qui sombrent ainsi dans le noir absolu ? Connaissent-ils une vie nouvelle ou vont-ils quelque part ailleurs ? Ces trous noirs pourraient-ils n’être, en définitive, que d’immenses couloirs conduisant vers d’autres univers parallèles au notre ? Ces questions ouvrent de vertigineuses perspectives. Quoi qu’il en soit, nous pouvons dores et déjà mesurer, tels Monsieur Perrichon du haut de la Mer de Glace, combien sont dérisoires les insignifiantes péripéties de notre modeste quotidien.

Quant à notre amie Marthe, nous pouvons dès à présent conclure qu’elle l’a échappé belle. Si elle est réellement tombée dans un trou noir comme elle le prétend ! Ce qui reste, là encore, à démontrer !

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18 janvier 2019

Réhabiliter la paresse

paresse

Depuis ma fenêtre, je regarde le jour caresser doucement la brume et y dessiner des rêves éphémères. J’aurais pu attendre encore sous la couette avant de chausser mes pantoufles mais bien qu’assujetti à la retraite depuis longtemps déjà, j’ai conservé la fâcheuse habitude de me lever tôt. L’influence persistante d’une enfance paysanne ? Celle du fameux dicton qui prétend que le monde appartient à ceux qui se lèvent à l’aube ? Cette hâte n’est pourtant en rien le propre de l’Homme. S’il est parvenu, au fil des millénaires, à explorer sa petite planète, il le doit d’abord à deux qualités fondamentales, la curiosité et la paresse. Souvenons-nous.

Au milieu de ses cousins chimpanzés et bonobos, notre lointain ancêtre occupait le tiers de ses journées à cueillir et à mâchouiller des feuilles de papayer et des mangues trop mûres pour se nourrir. Il affectait ensuite le reste de son temps au repos digestif et au sommeil. La curiosité le poussera certes un jour à descendre de son arbre pour diversifier son menu. Il n’en demeurera pas moins adepte de l’effort minimum.

La raison en tient à l’organisation de son cerveau. Avant de s’engager dans un projet, celui-ci en évalue d’abord le coût. S’il est dispendieux en énergie, il l’abandonne. S’il en est économe, il l’adopte. C’est ainsi qu’Homo Rudolfensis découvrit que courir debout pour échapper à ses prédateurs exigeait moins de vigueur que de courir à quatre pattes. Homo Habilis apprit que casser les noix avec un caillou était plus rapide et moins douloureux qu’avec les dents. Homo Erectus, pourtant grand voyageur, préférait attraper les lapins au collet plutôt qu’à la course. Las de chasser l’auroch à main nue, Homo Neanderthaliensis le piégea dans un trou. Ayant découvert la logique, Cro-Magnon l’enfermera tout naturellement dans un enclos avant l’atteler à sa place devant son araire. Il en viendra bientôt à concevoir des machines qui travailleront pour lui.

L’invention de la roue se révèlera déterminante à cet égard. (Chronique du 7 février 2017). Pourquoi souffrir du mal de dos quand une brouette peut aider efficacement à charrier le bois pour se chauffer, les pierres pour édifier les châteaux forts et le béton pour bâtir les HLM ? Grâce à la vapeur, l’homme industrieux transportera en train les beaux quartiers de Paris jusqu’aux planches de Deauville et grâce au moteur à explosion, les congés payés jusqu’aux campings de Palavas les Flots. L’électricité révolutionnera les cuisines et le moulin à café n’exigera plus d’huile de coude mais un simple branchement sur le secteur. Le progrès ultime sera atteint avec la théorie de Pierre Dac : ne jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même par quelqu’un d’autre. On évitera ainsi la pernicieuse procrastination et on externalisera à bon compte une ruineuse dépense d’énergie qui pourra alors être sagement reconvertie sous forme de siestes. (Hormis bien sûr les crapuleuses si propices au gaspillage énergétique.)

C’est pourquoi les recommandations ministérielles qui défilent en bas des écrans de télévision vantant le foie gras de Sarlat, le cassoulet de Toulouse et la choucroute de Strasbourg produisent si peu d’effet. Il n’est pas dans la nature humaine de bouger, surtout après un bon repas. Quant à la pratique d’un sport qui se révèlera, par définition, gourmand en calories, la tentation sera inéluctablement de reconstituer, par goût ou par nécessité mais toujours à grands frais, les provisions ainsi écornées. Au risque de s’enfoncer dans un cercle infernal alors que la sagesse même consisterait à suivre le fameux dicton, qui dort dîne ! Ce qui occasionnerait, par ailleurs, de belles économies et favoriserait ainsi le non moins fameux pourvoir d’achat.

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15 janvier 2019

Jaune hivernal

jaunisme

Sous nos contrées à climat tempéré, l’année se décompose traditionnellement en quatre parties. Le solstice d’hiver convoque les vents de bise qui sèment le gel dans les flaques d’eau et enroulent des congères au bord des routes de montagne ; en contrepartie, le soleil se lève de plus en plus tôt et se couche de plus en plus tard. L’équinoxe consacrera l’égalité entre le jour et la nuit et l’arrivée de la reverdie. Les forsythias illuminent les palisses, les primevères les talus et les hirondelles font leur nid. Le solstice d’été met fin à la progression du jour, les jeunes hommes sautent au-dessus du brasier allumé au centre du village pour séduire les filles à marier et, éventuellement, les autres. Le curé célèbre la Saint-Jean à coups d’eau bénite. C’est l’heure des vacanciers et des moissons. Faucher les blés, battre les gerbes dans la sueur et la poussière et remplir les greniers occupera la paysannerie jusqu’à l’équinoxe suivant. Les vacanciers reprennent alors leur travail, les vendangeurs vendangent, et les chasseurs invétérés se lancent à la poursuite des lièvres et des lapins. Pour les accompagner comme il se doit, l’automne jette sur les futaies ses fagots de couleurs fauves jusqu’à ce que la dernière feuille, poussée par un vent de traverse, s’échoue dans l’ombre du sous-bois. Le cycle des saisons arrive ainsi à son terme avant de reprendre sa course guidée par le soleil d’un nouveau solstice.

Certes les travaux des champs ont aujourd’hui perdu leur poésie d’antan et sont essentiellement exécutés par des machines. Mais la répartition des saisons au cours de l’année demeure la même qu’il y a 10 000 ans et celle des couleurs naturelles également. Le safran des crocus ponctue le vert printanier, l’ambre des blés éclaire les mois d’été et mille écus d’or s’entassent au pied des bouleaux à l’automne venu. Mais de mémoire de paysan, on n’avait encore jamais vu la couleur jaune illustrer, en hiver, les carrefours des routes secondaires.

Il n’est plus, de nos jours, de bourg, de chef-lieu de canton, de sous-préfecture ni, bien entendu, de capitale départementale, régionale ou nationale sans son chapelet de ronds-points. On bâtissait autrefois des remparts dans l’espoir de protéger les citadins. La modernité du flux perpétuel a créé, à la place, des voies de contournement, des boulevards extérieurs et des périphériques reliés à des ronds-points qui distribuent les automobilistes aux quatre coins des campagnes.

L’hiver a hélas, comme on l’a vu, la fâcheuse habitude de dénuder les arbres et les haies et de n’en laisser apparaître que de maigres squelettes bousculés par les bourrasques, les rafales de pluies glacées et les averses de neige. Afin de rendre ces lieux de rencontres plus plaisants, nombre de citoyens s’étaient donc employés à les agrémenter, bénévolement, de jaune. Jaune aurore, jaune beurre, jaune bouton d’or, jaune citron, jaune cobalt, jaune mimosa, jaune impérial, jaune paille et, surtout, jaune fluorescent afin d’alerter les automobilistes. En arrivant à proximité, ces derniers arrêtaient leur véhicule et demandaient poliment l’autorisation de poursuivre leur route. Débonnaire, le gardien de service abandonnait le libre passage sans exiger d’autre octroi qu’un salut de la main ou une carillonnée d’avertisseur sonore. Ainsi ces lieux défavorisés par leur isolement et les intempéries découvraient-ils enfin une vie sociale chaleureuse et colorée. 

Hélas, est-ce la fatigue ? Est-ce la désillusion ? Est-ce le découragement ? Ces gentils animateurs rejoignent de moins en moins nombreux leur poste à l’orée des agglomérations. Ils préfèrent désormais déambuler le samedi dans le centre des villes. Ils y arborent leur gilet jaune, crient des slogans révolutionnaires, s’arrêtent parfois ici ou là pour boire de la bière et fumer entre copains et, comme les jeunes d’autrefois à la Saint-Jean, allument de grands feux en chantant la carmagnole.  Privés de leur jaune sociétal, de plus en plus de ronds-points retombent dès lors dans leur triste banalité routière. La nature reprend ses droits. ( Suite à la chronique du Vieux Bougon du 6 décembre 2018)

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