Chroniques d'un vieux bougon

12 décembre 2017

Principe de précaution

precaution

        C’est avec grand plaisir que je saluai à la boulangerie l’ancien garde-champêtre du village. Les traits encore creusés par une longue diète hospitalière, il paraissait toutefois avoir retrouvé sa verve et son franc-parler habituels. Le maire avait dû, en effet, le confier aux bons soins de la Faculté à la suite d’une intoxication provoquée par une mauvaise poêlée de champignons. Il est certes réputé pour connaître toutes leurs astuces trompeuses mais abusé sans doute par la fatigue, il s’empoisonna comme un vulgaire citadin. Une médecine appropriée et un sévère sevrage vinrent à bout de la sournoise attaque de la nature mais il jure aujourd’hui qu’on ne l’y reprendra plus. Il respectera désormais le fameux principe de précaution. C’est en effet l’un des premiers critères dans l’art de reconnaître les nourritures impropres à la consommation et il remonte à la plus haute antiquité sinon même à la nuit des temps. Les chimpanzés et leurs cousins dont certains devinrent par la suite nos ancêtres se nourrissaient essentiellement de feuilles, de jeunes pousses, de fleurs et de fruits. Ils apprirent rapidement, et souvent à leurs dépens sans doute, à faire la différence entre les bonnes et les mauvaises cueillettes. Homo Habilis lui-même mais Érectus également, partagèrent la même expérience et évitèrent ainsi les belladones, euphorbes et autres berces du Caucase. Ils pratiquèrent la même prudence en apprenant à maîtriser le feu. Sauf à se brûler les doigts et la langue, ils savaient qu’il valait mieux attendre que la viande soit refroidie avant de mordre dedans à pleine dents. Plus tard, fut-ce par forfanterie, par une trop grande confiance en eux ou par distraction, mais le fait est que les uns et les autres à l’instar de Neandertal, oublièrent de se méfier des Sapiens qui émigraient, déjà, des plaines moyen-orientales et envahissaient les vertes prairies européennes. Le principe de précaution aurait exigé qu’ils s’en gardent les plus éloignés possibles, qu’ils refusent tout commerce avec eux et qu’ils rejettent tout échange de coquillages, de chaussures de cuir ou d’épouses à la peau douce et fraîche. Peu porté sur les cousinades, ambitieux et prompt à s’imposer partout où il passe, Sapiens les conduisit à leur perte les uns après les autres. On n’en retrouve plus, de nos jours, que quelques squelettes épars. Les Romains, qui avaient pourtant bâti un vaste empire, négligèrent eux aussi bien imprudemment le plus simple bon sens du principe de précaution. Quelques hurluberlus poussiéreux et dépenaillés montés des provinces de Samarie et de Judée s’insinuèrent dans leur capitale, prêchant l’amour du prochain et préconisant de tendre la joue gauche. Ils finirent par convertir l’empereur lui-même et à s’emparer du pouvoir. Il ne leur fallut pas plus de trois cents ans pour régner en maîtres sur le monde connu d’alors. Les Indiens d’Amérique auraient dû être alertés par le sort réservé aux autochtones de leur continent par les envahisseurs espagnols et portugais. Ignorant le principe de précaution le plus élémentaire, ils ne s’inquiétèrent pas suffisamment des émigrés irlandais qui accostaient sur leurs rivages. Ces derniers proclamaient certes, à l’instar des révolutionnaires français, que les hommes sont tous égaux en droits mais assoiffés de terres, d’or et de grands espaces, ils n’en tinrent aucun compte dans leur pratique quotidienne. On ne sait souvent que lorsqu’il est trop tard qu’il eut mieux valu obéir au principe de précaution. Mais on l’oublie d’autant plus vite si son ignorance n’a pas empêché la réalisation des objectifs que l’on se fixait. Une stricte soumission à ses ordres aurait ainsi interdit les gigantesques pas sur la lune des astronautes américains et notre Thomas Pesquet national n’aurait pu prendre les magnifiques clichés de notre planète qui révèlent, précisément, les lieux où il n’est pas considéré. Il déconseillerait tout autant à un campagnard égaré dans sa vallée perdue au cœur des Monts de confier à notre Société Nationale des Chemins de Fer le soin de le transporter jusqu’à Lyon pour écouter, à la Chapelle de la Trinité, Lionel Meunier et son ensemble Vox Luminis interpréter le Magnificat et le Cantique de Marie de Jean-Sébastien Bach. Mais bien que bousculé, heurté, ralenti et sans agrément ni confort, le voyage fut bientôt oublié par la grâce d’une soirée à la hauteur du père de la musique occidentale et de ses exécutants. On voit par-là que le risque étant le sel de la vie, elle n’en sera que plus belle si ce fameux principe de précaution ne la paralyse pas. Ce qui, parfois, souvent, devrait laisser bien des choses à penser. (Écouter Vox Luminis)

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08 décembre 2017

De la bêche aux pois chiches.

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       Selon la dame de la météo, les températures du mois de novembre auraient été au-dessus des normales saisonnières. Mais comme le réchauffement climatique ne semble pas sévir également en décembre, j’ai décidé, il y a quelques jours, d’abriter mes poireaux dans une tranchée protégée du gel. En me dirigeant, armé de ma bêche, vers mon jardin potager, je prends conscience que je m’inscris à mon tour dans la longue lignée des hominidés qui, depuis Homo Habilis, ont littéralement transformé la face de notre planète. Nos cousins chimpanzés savent depuis la nuit des temps se servir d’une brindille pour attraper des termites ou d’un caillou pour casser des noix. Homo Habilis, lui, inventa l’art d’aiguiser des pierres pour couper la viande de ses proies et en gratter les peaux pour s’en revêtir. Et le jour où il brandit un os de mammouth pour attaquer une bande rivale, il immortalisa sans le savoir un premier pas de géant pour l’Humanité. En maîtrisant ensuite le feu, il lui devint facile d’éclairer les grottes les plus profondes pour y gribouiller des graffitis et de rôtir un rond de gîte de chevreuil accompagné d’un gratin de courgettes, éloignant ainsi nombre de parasitoses alimentaires. Il lui devint surtout possible de se réunir, le soir, autour d’un brasero pour échanger les potins du jour, critiquer les conseils de l’ancien, énumérer les évidentes qualités de l’accorte fille du chef ou débattre simplement de la place de l’imparfait du subjonctif dans un système de pensée unique. La philosophie se mettait en marche. Rien ne pourra plus l’arrêter. Sapiens la portera même jusqu’aux plus hauts degrés conceptuels au cours de ses récentes "nuits-debout" ! Et le monde alla ainsi cahin-caha jusqu’à ce que les Akkadiens bâtissent leur empire mésopotamien entre le Tigre et l’Euphrate. Riche, ambitieux et surtout malin, le roi Sargon laissa toute liberté aux startups pour innover. C’est ainsi qu’un potier spécialisé dans la fabrication des amphores pour cidre bouché inventa la roue qui devait grandement faciliter sa tâche ainsi que celle des livreurs de briques qui participaient à la construction de la ziggourat locale. (Chronique du 7 février 2017) Un scribe astucieux et pressé par la concurrence mit au point le sms sur tablette d’argile, raccourcissant ainsi les délais d’exécution des ordres d’achat et de vente des boursicoteurs. (Chronique du 3 novembre 2017) Et un garçon de ferme amoureux de la fille cadette de son maître en oublia de surveiller ses moutons qui allèrent brouter sur des prés salés voisins, complétant ainsi la future gastronomie normande après l’escalope à la crème et la teurgoule. Plusieurs siècles furent évidemment indispensables à la civilisation pour assimiler autant de nouveautés. On découvrit certes le paratonnerre, la machine à vapeur, l’aéroplane et la pénicilline mais ce fut une petite main de laboratoire qui enflamma à son tour la marche du monde avec le transistor. Les auditeurs de Radio Luxembourg purent désormais écouter leur feuilleton préféré, la famille Duraton, non seulement à la maison mais aussi aux champs, à l’atelier et à l’usine. Les paysans peuvent encore aujourd’hui écouter France Culture sur leurs tracteurs 2.0. C’est toutefois au journaliste Aymeric Caron que l’on doit l’un des derniers grands pas de l’Humanité lorsqu’il vulgarisa à la télévision la fabrication de meringues avec le jus de cuisson des pois chiches. Internet et la robotique transforment certes chaque jour nos rapports au monde et au travail. Les algorithmes et l’Intelligence Artificielle pèseront probablement beaucoup sur l’avenir de nos sociétés post-modernes aux flux perpétuels. Mais le retour au pois chiche, qui contribua avec les lentilles et l’épeautre à la révolution agricole du néolithique, nous autorise aujourd’hui la nostalgique impression de retrouver les saines sensations bios que connaissaient nos ancêtres lorsqu’ils gambadaient joyeusement dans les vallées périgourdines de Cro-Magnon. Ce qui laisse bien des espérances aux gourmets qui attendent avec impatience la trêve des confiseurs.

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05 décembre 2017

L'art de la conversation.

conversation

      Comme ces longues maladies qui prennent leur temps pour se déclarer, l’affaire couvait depuis plusieurs mois. Elle hantait les commentaires au bureau de tabac-presse, échauffait les discussions à la boulangerie, alimentait les propos acerbes de la pharmacienne et empoisonnait les conversations des parents d’élèves à la sortie de l’école. Il suffisait d’une étincelle pour qu’elle éclate au grand jour. L’explosion se produisit au cours de la dernière réunion du Conseil Municipal. Le maire en personne annonça incidemment qu’attendu les baisses significatives des dotations de l’État, le refus de la présente assemblée d’augmenter encore les trop lourds impôts qui accablent tant les citoyens électeurs et la jurisprudence en la matière, la commune ne saurait financer la réfection du chemin privé conduisant au domicile de l’ancien maire par ailleurs décédé depuis cinq ans. Un grand cri retentit parmi l’assistance. Échevelée, livide et l’index osseux dressé vers le ciel, sa veuve se leva d’un bond et apostropha les élus d’un déluge de paroles incompréhensibles. Il faut dire qu’habituée depuis sa plus tendre enfance à prendre ses envies pour des idées et à les voir aussitôt concrétisées, elle pouvait difficilement accepter de s’entendre refuser sa dernière lubie.  Elle ne fait là, hélas, que refléter l’attitude si fréquente de tout un chacun dans nos sociétés consuméristes post-modernes au flux perpétuel : aussitôt aperçu, aussitôt désiré, aussitôt acheté, aussitôt livré. C’est avec la même impatience que toute question exige une réponse immédiate. Cherchiez-vous autrefois l’orthographe exacte du mot achondroplastasie dont ne sait jamais où poser le h, cherchiez-vous la vitesse du vent dans les branches des sassafras ou cherchiez-vous simplement l’âge du capitaine, vous vous leviez jusqu’à la bibliothèque où trônait, à portée de main, le gros dictionnaire Larousse offert par vos parents pour célébrer votre entrée en sixième et feuilletiez avec fébrilité. Vous ne trouviez pas toujours et vous remettiez votre exploration au lendemain sinon à plus tard encore. La réponse n’était pas, après tout, d’une importance telle qu’elle exigeât que vous abandonnassiez vos amis, même quelques instants. Aujourd’hui, le dictionnaire est enfoui tout au fond du placard. Vous interrogez internet avec votre téléphone constamment à portée de la main pour le cas où un message tomberait, vous tapotez avec impatience et vous relevez la tête le visage traversé d’un large sourire pour clamer haut et fort la solution si fondamentale à la discussion en cours. Las, vos commensaux ont eu le même reflexe que vous et sont plongés comme vous l’étiez quelques secondes plus tôt dans les méandres planétaires des circuits électroniques. Vous espériez briller. Vous devrez vous contenter d’attendre. Et comme vous ne savez plus jouir des secondes ainsi gagnées par la précipitation, vous interrogez vos boites "mails", les nouveautés sur You tube ou Instagram et les dernières "infos" si souvent sans intérêt qui défilent sur votre écran. Le dessert arrive et vous n’avez guère échangé plus de trois mots avec la tablée qui vous entoure. Qu’à cela ne tienne, vous vous reverrez demain ou la semaine prochaine : on se téléphone ! Il fut un temps où la conversation était un art où il était de bon ton de se montrer galant et spirituel. Mais c’était un temps où l’on aimait prendre le temps. L’art d’aujourd’hui est de montrer diligence et efficacité au risque de l’incorrection sinon même de la muflerie. Ce qui laisse bien des choses à penser avant les réunions de familles qui s’annoncent.

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01 décembre 2017

7 584 857 698.

surpopulation

 

       Un miaulement intempestif déchire l’ambiance sereine de cette fin d’après-midi de novembre. Les chats, c’est bien connu, aiment à se trouver toujours du mauvais côté de la porte. Je me lève avec un soupir. Mais ce n’est pas César qui réclame. Avant même que j’aie pu esquisser le moindre geste, une maîtresse chatte et trois chatons au teint bien frais se glissent entre mes jambes et s’imposent sans façon. Comme s’ils étaient déjà des habitués ! César grogne un peu, renifle les importuns et se détourne. L’idée que des liens très intimes l’unissent à cette petite famille s’impose à moi. Aurai-je désormais le cœur à la chasser ? En attendant une décision, force m’est de transformer ma maison en foyer d’accueil pour greffiers sans abri. Et si les humains proliféraient comme toi, dis-je à César ? Il me jette un regard méprisant et se lance à grands coups de langue dans une énième toilette. En réalité, il a bien raison de m’ignorer, les humains prolifèrent effectivement comme lui. Grâce aux recherches des paléoanthropologues, on sait aujourd’hui qu’à l’instar de leurs cousins chimpanzés, nos ancêtres gambadaient joyeusement dans les futaies équatoriales se nourrissant de fruits et de légumes probablement bios. Jusqu’au jour où, à l’issue peut-être d’une longue période de sécheresse due à quelque réchauffement climatique, la faim les obligea à descendre dans la savane. Ils se lancèrent dès lors dans l’exploration du monde. Or, nous rapporte la Bible, deux d’entre eux se baguenaudaient dans le paradisiaque jardin d’Éden lorsqu’ils découvrirent l’un de ces magnifiques pommiers qui illustrent si bien nos actuels bocages normands. Craignant peut-être qu’ils ne prennent goût au cidre bouché sinon même au calvados et qu’ils ne découvrent ainsi des secrets inavouables, Dieu leur interdit d’en croquer les fruits. Ils n’en tiendront, bien sûr, aucun compte. Fort irrité, Dieu les condamna à gagner leur pitance à la sueur de leur front. Des mauvais esprits estiment qu’on leur doit ainsi l’obligation de travailler avec les terribles conséquences que l’on sait : la fatigue, le mal de dos, le "burn-out" et la CGT. Pour être juste, on leur devrait également les congés payés, les RTT et, en définitive, notre civilisation post-moderne du flux perpétuel. Il était cependant une autre injonction à laquelle nos deux rebelles se gardèrent bien de se dérober. Si l’on en croit le Livre de la Genèse (chapitre 1, verset 28) Dieu les aurait, dès le départ, fortement incités à croître et à se multiplier. Ils obéirent, cette fois, sans barguigner. Mais était-il vraiment nécessaire de le leur recommander ? Comme tout ce qui vit sur Terre, l’Homme est astreint à la loi d’airain de la sélection naturelle : perpétuer l’espèce. Un peu plus de 100 000 ans après la scène décrite plus haut, un petit demi-million d’hommes dits modernes devaient, en tout et pour tout, peupler la Terre. Ils étaient 680 millions lorsque Louis XIV inaugura la galerie des glaces, 2, 758 milliards lorsque Pierre Mendés-France accéda à la présidence du Conseil et 7 584 857 698 le 30 novembre dernier à minuit. Comment ce bipède relativement chétif a-t-il pu ainsi conquérir jusqu’au moindre recoin de sa planète ? Depuis la nuit des temps, la rencontre entre les hommes et les femmes a longtemps été le privilège du hasard. Réunions de famille, bals du samedi soir, promenades au bord de l’eau, tout pouvait y conduire. Les astres eux-mêmes se virent accorder crédit à travers les horoscopes. Un natif du Lion fera un bon époux pour une native de la Balance mais un Gémeaux et une Vierge ne sauraient convoler durablement. Jusqu’au jour où les sites de rencontres virent le jour sur internet. Grâce à de longues listes de questions et à de puissants algorithmes, ils prétendent aujourd’hui remplacer les marieuses d’autrefois. Mais comment les humains sont-ils réellement attirés l’un vers l’autre ? Nous savons que leurs sens interviennent dès le premier abord. La vue si sensible aux formes, l’odorat aux parfums capiteux plutôt qu’aux relents d’ail ou d’oignon, le toucher toujours en quête de tendres caresses et l’ouïe qui sera d’emblée charmée par une voix mélodieuse. Selon les biochimistes, ces premiers troubles déchaîneraient des flux d’hormones conduisant le cerveau à approfondir la relation et plus si affinités. Les chercheurs en neurosciences parlent quant à eux d’impulsions électriques de synapses en neurones jusqu’à l’explosion de ce que les poètes romantiques appellent le "coup de foudre". Quelle que soit la méthode utilisée par la nature, reconnaissons que ces grains de folie que leurs victimes appellent "amour" se sont jusqu’ici révélés d’une redoutable efficacité pour surpeupler notre petite planète. Ce qui laisse bien des choses à penser pendant les longues soirées d’hiver qui approchent.

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28 novembre 2017

Héros d'hier et d'aujourd'hui.

heros

       Invité à échanger avec des élèves de Cours Préparatoire. Après les présentations, la discussion s’engage sur la migration des grues et des oies sauvages qui traversent en ce moment le ciel de notre région. Une petite Amina aux yeux malins et au visage d’ange prend la parole. « Les mouettes et les canards, c’est pas pareil parce que les mouettes, elles volent et que les canards….aussi ! » Rires de la classe, bien sûr, pour cette saillie digne de Pierre Dac. Mais elle ne perd pas son sang-froid et ajoute avec aplomb : « je l’ai vu à la télé ! » Mon interlocutrice présente manifestement toutes les qualités requises pour faire plus tard femme politique sinon même journaliste d’investigation ou brillante commentatrice à cette télévision qu’elle semble regarder avec beaucoup d’intérêt. Nous sommes bien éloignés des Blanche neige, Petit Chaperon Rouge, Cendrillon ou Boucle d’or des contes qui émerveillaient les enfants d’autrefois et des Reine des neiges, les Pirates des Caraïbes et autres Barbie à la plage qui  la fascinaient encore à l’époque de l’école maternelle. Mais les enfants grandissent si vite ! Que sont devenus les héros qui peuplaient alors l’imaginaire de ses parents ? Les épopées d’Homère relataient les hauts faits de guerre d’Ulysse, d’Achille et d’Agamemnon contre Hector et les valeureux défenseurs de la ville de Troie. Les contes décrivaient les combats terrifiants de princes intrépides contre des dragons cracheurs de feu qui mangent d’innocentes jeunes filles les nuits de pleine lune. Les chansons de geste déclamaient la mort de Roland à Roncevaux ou la folle équipée des quatre fils Aymon. Les romans de chevalerie célébraient la bravoure des croisés chevauchant à l’assaut des forteresses des infidèles ou exaltaient la témérité de cadets en cotte de maille s’affrontant en duel pour les beaux yeux de leur dame. Et ce n’étaient que corps-à-corps furieux, joutes sanglantes, batailles épiques, charges dantesques.  Les trouvères, poètes et troubadours ne chantaient jamais les paisibles besognes des paysans, des tailleurs de pierre ou des bûcherons. Ces derniers avaient autre chose à faire qu’à guerroyer. Ils devaient nourrir, loger et chauffer le seigneur et le roi. Quels sont aujourd’hui les héros célébrés par nos écrans, nos magazines et nos médias en général ? Les princes viennent platement d’Arabie dépenser dans nos palaces les dollars que nous leurs échangeons contre du pétrole. Des hussards de la mer naviguent certes en solitaires mais par des océans sillonnés de milliers de porte-conteneurs et sur des bateaux financés par des annonceurs en mal d’image. Des supers héros de cinéma bardés de pouvoirs futuristes séduisent certes encore des adolescents friands d’émotions fortes. Des idoles traversent certes régulièrement les feux de la gloire pour avoir couru derrière un ballon plus vite que l’éclair, vendu leurs chansons des millions de fois en streaming sur internet ou gagné un statut de vedette dans une émissions de téléréalité. Mais les uns et autres passent et disparaissent comme les étoiles filantes dans un ciel d’été. Les héros et héroïnes d’aujourd’hui sont des gens comme vous et moi, proies consentantes de la normalitude ordinaire qui fait du nombril de chacun un centre du monde extraverti exposé à tous vents sur les réseaux sociaux. En un mot, en nos jours de grande platitude cathodique où le "moi-moi-moi" est répété à l’envi comme un mantra de moine tibétain, seules les publicités font encore rêver. Ce qui devrait laisser, au consommateur, bien des choses à penser.

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24 novembre 2017

Le bonheur des jardiniers et autres chercheurs d'or.

 

jardiniers

    La lune déconseille aujourd’hui tous travaux au jardin.  Il se trouvera sans doute des étourdis pour n’en tenir aucun compte au risque d’aliéner leurs forces et d’altérer leur bonne humeur. La plupart des hommes, et les jardiniers en particulier, sont cependant d’un naturel sensé. Sans l’aiguillon d’une épouse, d’une compagne ou d’un petit chef hargneux, ils se contentent la plupart du temps d’écouter l’herbe pousser. (Ce qui exige, on en conviendra, une grande concentration d’esprit excluant toute autre activité.) Mais le bonheur du jardiner consiste-t-il vraiment et seulement à ne rien faire ?  Comme tout homme et depuis toujours, le jardinier est en effet à la recherche du bonheur à l’image de ces chercheurs d’or qui piochent sans relâche, creusent, fouillent et retournent de pleines brouettes de terre jusqu’à l’épuisement sans jamais apercevoir la moindre parcelle jaune mais qui continuent malgré tout parce qu’ils sont intimement persuadés qu’un jour ou l’autre une fugace étincelle les éblouira enfin. Les paléoanthropologues, qui ont eux aussi gratté la terre des sites archéologiques, se sont bien sûr interrogés sur ce qui pouvait faire le bonheur de Cro-Magnon il y a 30 000 ans. Se contentait-il du bonheur tranquille de survivre au froid et à la faim, d’échapper à ses prédateurs et de voir ses enfants grandir et devenir à leur tour de redoutables chasseurs ? Le premier Magdalénien qui, voulant imiter la nature, sema des lentilles et des pois chiches dans l’espoir d’une généreuse récolte cherchait-il le bonheur ou simplement à nourrir sa famille ? En enlevant Hélène, la si belle épouse du roi de Sparte Ménélas, Pâris cherchait à n’en pas douter le bonheur, même si son geste devait provoquer la destruction de sa bonne ville de Troie. Alors qu’il chevauchait sur le chemin de Damas, Paul de Tarse fut frappé d’insolation et chuta de cheval. Il se releva en titubant et décida de vouer sa vie à l’enseignement de la "bonne parole" : prière, jeûne et abstinence ici-bas pour gagner le bonheur dans l’au-delà. Le prêtre catholique qui, armé de son seul goupillon, débarqua avec les soudards d’Hernán Cortés sur les côtes mexicaines au printemps 1519 ne recherchait probablement que ce même bonheur pour lui-même et pour les malheureux sujets de l’empereur aztèque Moctezuma. Les révolutionnaires qui coupèrent la tête de Louis Capet et de Maximilien Robespierre étaient persuadés, quant à eux, qu’il leur fallait en passer par là pour que le peuple parvienne enfin au bonheur sur terre grâce à la Liberté, l’Égalité et la Propriété. Les militants des divers Comités des Justes Causes qui pullulent aujourd’hui sont vraisemblablement convaincus de proposer eux aussi le même grand bonheur à leurs concitoyens. Mangez sans sel, sans sucre, sans graisses et sans goût et vous vivrez plus longtemps. Courez, sautez, bougez et vous mourrez moins jeune.  Or l’Histoire, les sciences sociales et les études statistiques montrent que l’homme en général et le jardinier en particulier s’estiment certes parfois heureux mais encore bien éloignés du bonheur. Penchés sur leurs écrans d’IRM, les chercheurs en neurosciences affirment quant à eux avoir aperçu le bonheur dans notre cerveau. Il ne serait, en définitive, qu’une affaire de neurotransmetteurs tels que les sérotonines, dopamines et autres ocytocines. Suffirait-il alors d’en augmenter la production pour baigner éternellement dans une béatitude euphorique ? Pour l’heure, quelques vers de Rimbaud, d’Yves Bonnefoy ou d’André Duprat et l’écoute de Mozart, Schubert ou Rachmaninov sauront nous y conduire en toute félicité. Ce qui nous laisse, comme toujours, bien des choses à penser.

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21 novembre 2017

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

pourquoi 

        Petite gelée nocturne et brume matinale tenace pour une journée d’automne ordinaire. Une bûche de châtaignier crépite dans la cheminée. Enroulé sur le canapé, César s’est enfoncé dans une sieste monumentale. Monteverdi raconte la descente d’Orphée aux enfers avec les Arts Florissants dirigés par William Christie. Je me plonge dans L’Économie symbiotique d’Isabelle Delannoy qui ambitionne de régénérer la planète, l’économie et la société. Pourquoi le téléphone prend-il régulièrement un malin plaisir à interrompre ma lecture ? On souhaite me vendre des radiateurs électriques, des volets roulants, un contrat d’assurance-vie, une réduction d’impôts par un don pour la Recherche Médicale, la Lutte contre le Cancer, une Association Caritative. Là, je ne serais pas contre si mon argent servait vraiment, par exemple, à héberger les sans-logis qui hantent les trottoirs de nos villes ou à financer des repas chauds pour ceux qui en sont privés. Toutes les sociétés ont connu leurs riches et leurs pauvres. Au nom de la charité, les riches ont d’ailleurs été longtemps chargés de l’entretien des pauvres. Ils pouvaient ainsi acheter leur billet d’entrée au paradis. Hélas, ils se sont toujours organisés pour maintenir les pauvres dans leur état, de crainte sans doute d’en manquer et d’obérer ainsi leur éternité. Jusqu’au jour où notre civilisation a décidé que, dorénavant, tous les hommes seraient égaux en droits. Les pauvres auraient donc dû devenir riches, eux aussi. Certains pauvres devinrent certes moins pauvres. On les inscrivit même dans une nouvelle catégorie dite classe moyenne. Ni riches ni pauvres mais avec un toit, un feu pour l’hiver et un cabas rempli. Ils obtinrent même peu à peu l’eau chaude à l’évier, la télévision et les congés payés pour aller voir la mer une fois l’an. Mais de nombreux pauvres n’en restent pas moins sur le bas-côté de la route. Les économistes expliquent que les choses n’étant pas simples, les lois du marché ne suffiront jamais à éradiquer la misère. Tout juste en effet permettent-elles d’enrichir les riches. Les gouvernements successifs déploient alors des trésors d’imagination pour tenter, disent-ils, d’établir une meilleure répartition de la prospérité. Mais le nombre de pauvres ne cesse d’augmenter. On dit que notre beau pays aux si vertes vallées, aux magnifiques monuments et aux commerces luxuriants consacre des sommes folles à soulager la pauvreté. Pourquoi donc tant de sans-abri sont-ils condamnés à la rue ? Pourquoi tant de mères de famille doivent-elle élever leurs enfants dans le dénuement ? Pourquoi tant de vieillards vivent-ils dans la plus grande indigence ? Ne savons-nous plus construire des logements ? Ne savons-nous plus faire pousser assez de blé pour donner du pain à tout le monde ? Nos maraîchers ne savent-ils plus faire pousser les poireaux, les carottes, les courgettes et les pommes de terre ? Nos paysans ne savent-ils plus élever assez de vaches pour donner du lait à tous les enfants, un morceau de viande à midi, un goûter au retour de l’école ? Qu’est donc devenu notre savoir-faire ? Combien faudra-t-il de rapports gouvernementaux pour nous indigner ? Combien faudra-t-il de cris d’alarme des Compagnons d’Emmaüs, des Resto du cœur, du Secours Catholique et autres Croix-Rouge et Secours Populaire pour nous scandaliser ? Combien faudra-t-il de "coups de gueule" des généreux bénévoles pour réagir ? Combien faudra-t-il de morts sur des bancs publics, dans des renfoncements d’immeubles, dans des appartements insalubres ? Voilà des questions qui laissent bien des choses à penser alors que nous nous dirigeons vers les ripailles de fin d’année.

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17 novembre 2017

Plus vite, plus haut, plus fort.

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        Que le ciel soit clair ou nuageux, c’est toujours le moment de faire un peu de ménage dans son courtil. Couper par exemple les hampes desséchées des pivoines et celles des dahlias brûlées par le gel. Le jardinier sait en effet depuis la nuit des temps que les plantes naissent, poussent, fleurissent et meurent irrémédiablement avant de renaître à la reverdie. Le chasseur-cueilleur savait quand il lui fallait cueillir ses fruits préférés avant qu’ils ne disparaissent mais il savait aussi qu’ils reviendraient à l’été. Le paysan savait que les germes de l’épeautre qu’il avait semé allaient grandir et quand il lui fallait en moissonner les graines pour pouvoir en ressemer au regain suivant. Le charpentier épargnait les baliveaux jusqu’à ce qu’ils atteignent leur hauteur adulte. Après la taille, des repousses jaillissaient toujours de la souche abandonnée. Tous savaient depuis toujours que tout a un début et que tout a une fin mais que tout se renouvelle à l’identique. Et tous en déduisaient que la taille du gâteau est donc définie une fois pour toute et qu’il ne saurait s’agrandir. On se gausse aujourd’hui d’idées aussi saugrenues mais il n’y a pas si longtemps encore, des gens bien intentionnés croyaient que le nombre des emplois n’était pas extensible à l’infini. Du moins pas au point d’infléchir durablement celui toujours croissant des demandeurs. Ils réduisirent donc la durée du travail des uns pour en donner un peu aux autres. Le résultat se révélera évidemment modeste au regard de leurs espérances. C’est que cette croyance remontait au temps jadis où le monde était quasiment immuable. Le roi, quel que soit son nom, régnait à la Capitale et les collecteurs d’impôts dans les campagnes. Les riches demeuraient riches et les pauvres miséreux, les seigneurs et les nobles en haut de l’échelle et les sans-dents tout en bas. En un mot, les enfants vivraient comme leurs parents et leurs grands-parents car demain serait comme hier. On ne connaissait pas encore le progrès. Jusqu’au jour où des Philosophes émirent l’idée que le monde pourrait probablement s’améliorer. Si les paysans semaient de l’engrais avec leur blé, ils obtiendraient plus de farine pour nourrir une population toujours plus nombreuse. Si les savants inventaient des machines, les artisans pourraient fabriquer plus de charrettes, plus de casseroles et plus de tire-bouchons. Ils pourraient même domestiquer la vapeur aussi bien qu’Érectus avait apprivoisé le feu. Elle actionnerait des pistons qui entraîneraient des bielles qui feraient tourner des roues toujours plus vite et toujours plus loin. Aujourd’hui, les pichets de Beaujolais nouveau peuvent ainsi arriver dès le 16 novembre sur les tables des bistrots parisiens et sur les étals des librairies, les publications des Éditions Gallimard aussitôt le passage de leurs auteurs à la télévision. Les transports sillonnent le monde entier sur les départementales comme sur les océans et dans les airs, le commerce débusque jusqu’au dernier client perdu dans le dernier recoin le plus reculé de la forêt vierge et internet connecte l’ensemble dans un immense marché porté par une unique ferveur : la croissance. Conscients cependant que les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel, certains, bien sûr, s’interrogent. Jusqu’où la croissance peut-elle croître ? La planète résistera-t-elle aux assauts de cette si gourmande et si nombreuse population humaine ? Nos sociétés post-modernes de l’abondance et du flux perpétuel ne s’engouffrent-elles pas dans une impasse ? Voilà qui laisse, en effet, bien des choses à penser.

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14 novembre 2017

Souvenir et mémoire.

monument

        Dans mon village, il n’était pas question d’esquiver la cérémonie du 11 novembre au pied du monument aux morts. Dressée sur son bâti de pierre et de mortier, la colonne de granit offrait sur ses flancs la longue liste des noms gravés en lettres dorées de ceux qui étaient "tombés au front" et "morts pour la France". En fin de matinée, les maisons se vidaient peu à peu de leurs habitants qui remontaient lentement vers la "Place". De part et d’autre du monument se groupaient les enfants des écoles. D’un côté, les filles avec leur maîtresse, de l’autre, les garçons, surveillés de près par l’instituteur. Au premier rang et endimanchés comme pour un mariage, les anciens combattants entouraient le porteur du drapeau qu’il fallait parfois soutenir à cause de son grand âge. Le conseil municipal en son entier et présidé par son maire s’installait cahin-caha en deuxième ligne. Venait alors la petite foule des anonymes qui profitaient de l’occasion pour échanger les dernières nouvelles. À 11 heures précises, le doyen sortait de son presbytère et rejoignait le peloton de ses ouailles. Le maire se raclait la gorge. L’instituteur lui tendait la feuille de cahier où il avait rédigé son discours. Le silence s’abattait sur l’assistance. Après avoir rappelé les mérites et le courage de ceux qui avaient combattu pour sauver la France, le maire en proclamait, un à un, les noms et les prénoms en essayant de n’en écorcher aucun. Il s’inclinait ensuite pour déposer à leurs pieds la gerbe traditionnelle, reculait de quelques pas compassés et décrétait la minute de silence. C’était alors qu’intervenait le clairon pour une "sonnerie aux morts" plus ou moins ébréchée selon qu’il s’était arrêté ou non au Café Central. C’était d’ailleurs là que le maire conviait les hommes à l’issue de la cérémonie pour un apéritif offert par le Conseil. De leur côté, les femmes rentraient à la maison pour préparer le repas. Les enfants avaient le droit s’ébattre un peu plus longtemps sur la Place : « Tu rentreras avec ton père ! ». Sous-entendu : tu aideras ton père à rentrer à la maison ! Elles entraînaient toutefois les plus petits avec elles dans un concert de sanglots et de lamentations. Quand tu s’ras grand, disaient-elles. Sous-entendu : tu as bien le temps de grandir et de partir à la guerre ! Mais cette époque est bien sûr aujourd’hui révolue. Ces cérémonies semblent désormais réservées aux officiels tant l’assistance est clairsemée. Ces jours de commémoration sont désormais consacrés au repos comme n’importe quel RTT. Que signifie, pour les enfants d’aujourd’hui, cette trop longue liste de "morts pour la France" ? Quelques heures au cours de leur scolarité auront certes été consacrées à cette Grand Boucherie de 14-18. Quelques photos, quelques noms de généraux et de grandes batailles perdues et terriblement meutrières, quelques chiffres. Quelques mots. Sur le monument aux morts figurent les noms de paysans, d’ouvriers, d’artisans qui avaient eu une vie et l’avaient perdue, laissant des épouses, des mères, des enfants dans le chagrin et, parfois, dans l’indigence. Les enfants d’aujourd’hui n’en garderont, au mieux, que de minces souvenirs de papier. De vagues réminiscences de tablette ! Se déroulaient, hier, les commémorations des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Qu’en restera-t-il dans la mémoire des enfants d’aujourd’hui ? Quelques images à la Télévision, peut-être, qui paraîtront sorties, elles aussi, des livres d’antan. Que sauront-ils de la douleur, des chagrins, des courages, des volontés d’affronter la folie meurtrière en face et de dépasser la peur pour continuer ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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10 novembre 2017

Madame le ministre de la Culture.

10_novembre

      Comme d’habitude, une grande effervescence anime la boulangerie du village. À peine ai-je lancé mon bonjour que je suis aussitôt pris à parti. « Est-ce qu’on dit docteureu ou docteuresse ? » Je crois malin de répliquer qu’il s’agit là d’un titre universitaire et qu’il conviendrait plutôt de dire médecin. « Et si le médecin est une femme, comme chez nous, est-ce qu’on dit médecine ? » Un énorme éclat de rire rassemble les adversaires autour de la saillie d’Henri, l’ancien garde-champêtre. Mais en gardien intransigeant de l’orthodoxie, le professeur de lettres de l’école privée prétend, quant à lui, que la langue française ne prévoit pas de féminin pour désigner les personnes qui pratiquent la médecine. La langue française est ainsi, capricieuse, arbitraire et changeante selon le hasard des rencontres, des hommes qui la pratiquent et de l’Histoire qui la construit. La langue française vient de loin. Elle puise ses racines dans le terreau celte. Puis, par esprit d’ouverture sans doute, elle emprunte aux Grecs antiques et au latin des Romains pour avoir l’air savante, ajoute une pincée de termes germaniques importés par les envahisseurs Francs, vole par-ci par-là des idées ibériques et des thèmes transalpins, adopte sans vergogne des usages portés par les grands voyageurs et les marchands arabes et s’abâtardit sans remords d’expressions anglo-saxonnes. Il résulte de cette diversité une vie bouillonnante agitée d’âpres et fréquentes chicanes académiques. Il existe certes des sujets bien plus graves. Le gouvernement qui se désole une fois de plus de ne pouvoir équilibrer son budget. La courbe du chômage qui refuse toujours de s’inverser et le nombre des sans-logis qui se multiplie avec l’approche de l’hiver. Des milliers de migrants, hommes, femmes et enfants, qui risquent leur vie et trop souvent la perdent en traversant la mer pour échapper à la faim, la misère et la mort. Les matamores internationaux de tous bords qui brandissent la menace des foudres nucléaires. Et la guerre qui sévit comme toujours, attisée par les intégrismes religieux, les appétits de pouvoir des puissants, l’appât du gain des multinationales et les peurs ou ambitions de forcenés irresponsables. Mais jusque dans le plus humble de ses villages blotti dans sa vallée perdue au cœur des Monts, la grande question qui secoue aujourd’hui notre bel hexagone est de savoir si l’on dit madame "le" ministre de la Culture ou madame "la" ministre. Nos amis les Anglais installés depuis des lustres dans nos vertes prairies sont déjà très étonnés de nous voir consacrer un ministère à la Culture alors que, par définition, cette grande dame ne saurait tolérer des directives ministérielles qui pourraient s’apparenter à des formes de censure.  Ils sont plus étonnés encore par nos extravagantes chamailleries autour non plus, comme il y a plusieurs siècles, du sexe des anges mais de celui des mots, des pronoms personnels, articles indéfinis et autres déterminants. Les Gaulois sont ainsi, querelleurs, ergoteurs et tapageurs à souhait et pour les motifs les plus futiles comme les plus frivoles. Le campagnard devrait toutefois remercier la géographie d’avoir établi son modeste territoire loin de la Capitale germanopratine. Car alors, l’ardeur égalitaire s’ajoutant à l’incohérence et à la bêtise, le dilemme serait de savoir si l’on doit ou non écrire médecin.e. En réalité, en refusant l’idée que le genre masculin puisse aussi être neutre, les combattantes de la cause féminine lui rendent, sans le savoir, un bien vibrant hommage et les hommes les en remercient.  Mais tout cela nous laisse fort peu de choses à penser.  

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