Chroniques d'un vieux bougon

24 février 2017

René-Guy Cadou, poésie

Cadou

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21 février 2017

De l'origine de la sieste.

sieste

       Les cloches de l’église annoncent tierce lorsque je chausse mes bottes de jardiner. Une légère brise fait danser les branches nues des bouleaux et un vol de choucas esquisse un long trait noir sous le ciel couvert. Mon panier à la main, je pousse la barrière de châtaignier qui ferme le potager, écarte du pied la paille de protection et enfonce ma bèche dans une terre lourde et grasse. Trois poireaux, deux feuilles de chou et un brin de thym pour la soupe et une belle poignée de mâche pour accompagner le camembert. Sur le trajet du retour, je remarque que les fleurs des ellébores se sont épanouies ! Leur teinte délicate apporte un peu de poésie au pied de la haie d’orangers du Mexique. Par contre, j’aurais dû couper les tiges fanées des asters depuis longtemps. Elles sont vraiment d’un pitoyable effet dans un jardin d’agrément qui a des prétentions. J’entreprends derechef de faire oublier ma négligence au visiteur imaginaire. Pendant que j’y suis, je taille les repousses du vinaigrier qui se sont aventurées un peu partout et arrache les fougères desséchées dans la palisse de noisetiers. Ému par ses plaintes déchirantes, je rejoins la chèvre naine et la gratifie d’une caresse tandis qu’elle fouille mes poches à la recherche d’une friandise. Puisque je suis là, j’ajoute une poignée de foin dans le râtelier de son abri où elle se réfugie en m’ignorant désormais. Le temps de raboter du talon deux ou trois taupinières jaillies au cours de la nuit, de repousser une branche morte tombée sur le sol en prévoyant de la ramasser plus tard, de saluer les sapins, les chênes et les châtaigniers et de m’excuser pour le dérangement auprès du couple de pigeons qui y ont élu domicile et l’air résonne déjà de l’angélus de midi. La vie du septuagénaire à la campagne est loin d’être toujours un long chemin de sérénité. Mais dame nature, dans sa grande sagesse, prend garde à sa santé. À l’heure du café dans le fauteuil avancé devant la cheminée, que la partition soit de Mozart, de Schubert ou de Rachmaninov, rien n’empêchera ses paupières de s’affaisser et la sieste de l’emporter. Venue du fond des âges sinon de plus loin encore, la sieste est en effet une admirable institution. Souvenons-nous. C’était il y a peut-être six millions d’années. L’Homme n’était encore qu’un grand singe parmi les autres. Braillard, revendicatif, chahuteur et indiscipliné, il gambadait dans la vaste canopée qui dessinait alors une ceinture verdoyante autour de la Terre. Sa mère adorait les fruits les plus colorés qui étaient aussi les plus sucrés. Il en gardera une belle appétence pour les pâtes de fruit auvergnates et les fraises Tagada. Mais à la suite d’une rencontre fortuite au détour d’une grosse branche d’acacia, son géniteur se révélera être l’un de ces mangeurs de feuilles dont les adeptes du "véganisme" perpétuent encore aujourd’hui les traditions. Or, pour assimiler les grandes quantités de verdure qu’il était contraint d’ingérer pour reconstituer ses forces, il se devait de respecter de longues pauses digestives. Bien que devenu un viandard invétéré courant la savane à la poursuite de proies toujours plus plantureuses, notre ancêtre conservera cette douce habitude de se reposer après le repas. Notre civilisation postmoderne du flux perpétuel exige aujourd’hui la course en tous sens. Le sage, lui, a à cœur d’honorer cet avantage acquis de haute lutte depuis ces temps immémoriaux. Épargnant ainsi à son esprit mille sollicitations oiseuses qui lui laissent trop souvent bien peu des choses à penser.

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18 février 2017

Charles Tuboeuf, poésie.

tuboeuf

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14 février 2017

Une affaire de pomme et de perle turquoise.

pommes

       Ma petite voisine Anaïs m’est confiée pour la soirée et pour la nuit. Ses parents pourront ainsi savourer en toute sérénité quelques heures de "tête à tête" au restaurant étoilé de la ville voisine. En vertu de la St Valentin, Mathieu a même prévu de glisser au doigt de sa Juliette une bague en or rehaussée d’une fine perle turquoise du plus bel effet. Rejouant ainsi, sans le savoir, les mêmes gestes que son ancêtre il y a 200.000 ans. L’affaire avait, à l’époque, commencé quelques mois plus tôt. La jeune femme avait soudain jaillit de derrière un buisson, tout auréolée de la lumière du jour déclinant. Assis à l’ombre d’un pommier, l’homme l’avait regardée s’avancer vers lui. Il n’en avait jamais rencontré d’aussi belle ni d’aussi séduisante. Son pas aérien effleurait à peine l’herbe drue du sentier, ses longs cheveux frisés qu’une petite brise de traverse faisait danser tombaient avec grâce sur ses épaules nues et un sourire chatoyant illuminait son visage pâle, creusant de chaque côté de ses lèvres charnues une espiègle fossette au charme irrésistible. Parvenue à ses côtés, elle avait négligemment cueilli sur une branche basse une magnifique reinette luisante et rouge comme un coquelicot, y avait croqué une bouchée de ses fines dents blanches et la lui avait tendue d’un geste gracieux. Subjugué, il avait croqué à son tour. En se réveillant le lendemain matin, il avait décidé de ne plus jamais se séparer de celle dont il venait de partager avec fougue de tendres et impétueux ébats. Hélas, le jardin paradisiaque où ils vivaient la veille encore avait disparu et un mauvais refroidissement climatique enveloppait la Terre. Ils furent contraints de se couvrir de peaux de bêtes pour se tenir au chaud et trouver de quoi se nourrir se révéla désormais ardu et hasardeux. Dans l’espoir d’échapper à cet hiver qui n’en finissait pas, ils décidèrent d’émigrer vers le sud. Après avoir marché des lunes et des lunes, ils abordèrent enfin une modeste vallée perdue au cœur des Monts. L’air se réchauffait peu à peu, la glace laissait la place à de riants ruisseaux, les bourgeons des noisetiers consentaient enfin à s’ouvrir et quelques fleurs tapissaient déjà les prairies d’une féérie multicolore. Ils aménagèrent un lit douillet fait de mousses, de feuilles odorantes et de duvet d’oiseaux sous une avancée de pierre hospitalière et s’employèrent à faire vivre cet intense sentiment qui les avait si fort étreints lors de leur première nuit. Au cours de leur odyssée, il avait découvert tout à fait par hasard au milieu de vulgaires graviers et de sable blanc une pierre d’un bleu céleste aussi pur que celui de ses yeux. Il avait précieusement glissé sa trouvaille dans un coquillage avant de la cacher dans l’ombre de leur abri.  Ce matin-là, alors qu’elle revenait de se baigner dans l’eau claire d’un étang tout proche, il remarqua que son pas s’était alourdi et sa silhouette, hier élancée et fluide, légèrement enrondie. Il n’en dit mot et l’attira dans leur cache. Là, d’une main tremblante d’émotion, il lui dévoila le trésor qu’il avait préparé. Tandis qu’elle retournait la pierre en tous sens en souriant, une larme de reconnaissance glissa lentement sur sa joue. Je vais avoir un petit, chuchota-t-elle bouleversée ! Après un instant d’hésitation, il hocha la tête et aspira une grande goulée d’air pour se donner du courage. Promets-moi, l’adjura-t-il gravement, promets-moi de ne plus jamais manger de pommes ! Elle promit, bien sûr, mais elle ne tint jamais. Ce qui laisse aujourd’hui bien des choses à penser aux 7, 4 milliards d’êtres humains qui vivent sur notre planète Terre.

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11 février 2017

Paul Celan, poésie.

Celan

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07 février 2017

La civilisation de la crêpe suzette.

roues1

      Puisque la pluie et le vent s’acharnent sur la vallée, je renonce à la corvée de taille de la palisse qui sépare mon courtil du chemin de terre qui le longe. Noisetiers, baliveaux de frênes et repousses de châtaigniers s’y déploient généreusement. J’attendrai donc de meilleures conditions météorologiques pour y remettre bon ordre. Après les avoir coupés, émondés et sciés en rondins, il ne lui restera plus qu’à les transporter dans la remise à bois. Et c’est là que la brouette interviendra. Une roue, un coffre et deux mancherons, rien de plus sommaire, certes, pour un outil communément utilisé. L’Histoire montre cependant que l’affaire ne fut pas aussi simple. Il fallut en effet plusieurs millions d’années à l’Homme pour que germe dans son esprit le principe même de la roue. Il était devenu sapiens-sapiens depuis quelque temps déjà et avait joliment décoré les parois de ses grottes de Chauvet, de Lascaux ou d’Altamira. Il avait appris la culture de la lentille et de l’épeautre et domestiqué la chèvre et le chou, l’âne bâté et le bœuf bourguignon.  Mais il continuait sottement à porter ses colis sur son dos. Il fallut attendre jusqu’à il y a 5500 ans environ pour qu’en la bonne ville sumérienne d’Uruk jaillisse l’incroyable étincelle du génie humain. Profitant de son jour de repos, un livreur de briques s’en alla visiter son beau-frère, potier de son état. Celui-ci avait étalé sa glaise sur son établi et s’efforçait de l’arrondir pour en faire une amphore. À la vue de la forme ronde ainsi obtenue, une idée lumineuse traversa alors l’esprit de notre manouvrier. On savait certes déplacer des pierres de belle taille en les posant sur des troncs d’arbres. Mais la tâche était toujours longue et pénible et exigeait de nombreux esclaves. Si l’on remplaçait ces troncs, lourds et encombrants, par des ronds moins épais, elle deviendrait moins malaisée. De retour chez lui, il s’arma d’une scie et d’un maillet et entreprit de fabriquer ce que l’on appelle aujourd’hui une roue. Elle roulait certes encore gauchement mais elle roulait. Le lendemain, il ajouta deux mancherons joints au centre de son engin mais l’expérience lui montra que ce n’était pas suffisant. À l’issue une nouvelle journée de profonde réflexion, il comprit qu’en reliant deux de ces roues par un essieu, il atteindrait une plus grande efficacité. Il consacra le quatrième jour à mettre son plan à exécution. Le cinquième jour, il compléta son ouvrage de deux brancards, de quelques planches et de ridelles. Au matin du sixième jour, le chartil était né. Et, avec lui, la civilisation de la roue. Celle-ci devait en effet révolutionner les moyens de transport. Grâce à elle, Jules César put descendre la Via Triumphalis debout dans son char de vainqueur des Gaules. Louis XVI s’enfuir jusqu’à Varennes avec épouse et enfants entassés dans une diligence. Les émigrants européens se lancer à la conquête du "far West" en longues colonnes de chariots bâchés. La maison Citroën commercialiser sa fameuse Deudeuche qui allait bouleverser les déplacements paysans dans les terroirs reculés de l’hexagone. Et Fausto Coppi lui-même gagner le Tour de France à l’été 1949. Le modèle de la roue donnera par ailleurs sa forme au camembert de Normandie et au chevrotin de Savoie, à la pizza napolitaine et, surtout, à la fameuse crêpe Suzette indispensable à toute célébration de la chandeleur digne de ce nom. On voit par-là combien l’invention de la roue fut au moins aussi déterminante pour l’évolution de l’humanité que celle de l’écriture cunéiforme, du manuscrit relié in-quarto, du tract politique et peut-être même de la liseuse pour "ebooks" des intellectuels connectés. Ce qui laisse bien des choses à penser. (Lire Le Chartil)

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04 février 2017

Poésie : Anne Perrier

Perrier

On peut retrouver Anne Perrier sur le blog de Didier Pobel

Et rencontrer d'autres poètes dans la rubrique Poésie.

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31 janvier 2017

Australopithécus arcadiensis politicus archaïcum

politicus

       Nous sommes quelques semaines avant Noël.  Le réchauffement climatique perturbe la course des vents polaires bloquant ainsi l’anticyclone des Açores juste au-dessus de mon courtil. Les températures, bien que fraîches au lever du jour, atteignent ensuite des sommets incompatibles avec les "normales" saisonnières. En un mot, c’est la pagaille dans le ciel ! Il en faudrait bien plus cependant pour empêcher mon vieil ami Jean-Paul, dit Porthos à cause de son tour de taille, de me rendre visite muni d’une bouteille de chouchen et d’un lapin sauce normande avec son quadrille de champignons, petits oignons, échalotes et lardons fumés. Après quelques échanges empreints de nostalgie (Chronique du 22 novembre 2013), la conversation s’oriente par pur hasard vers l’un de ces pithécanthropes que l’on rencontre encore parfois sur les gradins des stades de foot ou dans les soirées d’anniversaire d’anciens collègues de travail.  C’est alors qu’il me raconte la découverte d’un squelette d’australopithèque dans une faille géologique du Péloponnèse. Soupçonnant quelque maléfice dû au vieux calvados dont je nous décline un deuxième service, je lui fais remarquer qu’il semble peu probable, à priori, qu’un cousin de la Lucy d’Yves Coppens soit venu contempler en touriste des ruines antiques qui n’avaient pas encore été construites. Ne se baguenaudait-elle pas dans sa vallée des Afars plus de 2,6 millions d’années avant l’édification du Parthénon ? Arguant qu’il avait lui-même manié la truelle et le pinceau sous le soleil de plomb qui écrase au mois d’août les caillasses helléniques, il me déploie dans leurs moindres détails les qualités du sujet extrait de sa gangue de sables et d’argiles. Longues jambes pour une stature d’environ 1,60mètre et soixante kilos. Voûte plantaire mal adaptée à la bipédie, mais peut-être souffrait-il d’œil de perdrix, cage thoracique encore étroite, épaules et bras s’accordant avec la cueillette des feuilles et des fruits dans les arbres et phalanges des mains incurvées pour s’agripper aux branches mais un pouce opposable. La morphologie de la face et des mandibules évoquent irrésistiblement nos cousins chimpanzés. Mais avec une dentition aussi habile à la fastidieuse mastication de feuilles de sassafras qu’à celle de l’entrecôte d’auroch. Par contre, reconnait notre archéologue amateur, la position du crâne sur la colonne vertébrale laisse supposer qu’il devait prononcer plus que des borborygmes. Peut-être pouvait-il réciter des poèmes de Fabien Marsaud à sa femelle préférée sinon même chanter du Vincent Delerm ou proférer des discours de candidat aux plus hautes fonctions de l’État ! Ses possibilités cognitives devaient d’ailleurs largement dépasser celle de notre Lucy et avoisiner plutôt celles d’un professeur de philosophie émérite, la taille de son crâne avoisinant les 1800cm3. Ce qui fait déjà beaucoup même pour un universitaire ! Mais l’on sait que le volume d’un crâne ne préjuge en rien de la taille du cerveau et moins encore de son fonctionnement et de son contenu. (Chronique du 25 novembre 2016) Quoiqu’il en soit, un nom lui sera attribué lors d’un prochain colloque extraordinaire dans quelque palace d’une ile paradisiaque. Le plus probable sera australopithécus pour désigner le genre, arcadiensis pour rappeler le lieu de sadécouverte et politicus à cause de sa grosse tête. Puisant dans mesrares notionsen matière d’origines de l’Homme, je lui fais observer que sa description pourrait également évoquer Homo Habilis. C’est ce que certains prétendent, en effet, avoue Porthos en vidant son verre. Surtout à cause de ses longs doigts de pianiste à la Alexandre Tharaud probablement assez souples pour pianoter sur le téléphone portable trouvé à proximité. Ce qui laisse bien des choses à penser.

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24 janvier 2017

Compétition.

competition

      Énième battue au sanglier dans les bois en contrebas de mon courtil. Dès la levée du jour, retentissent les aboiements des chiens ivres d’odeurs nouvelles et de liberté, les appels des chasseurs et des cornes de brume, les coups de fusil et les exclamations rageuses ou victorieuses. (Chronique du 06 décembre 2013). César demeure sagement enroulé dans mon fauteuil. Tout juste consent-il à dresser une oreille lorsque le tumulte se rapproche d’un peu trop près. C’est la perpétuelle compétition entre les paysans qui veulent sauvegarder leurs récoltes à venir et les animaux sauvages qui ne cherchent qu’à survivre. C’est la perpétuelle compétition entre l’homme et la nature. Lorsqu’il n’était encore qu’un grand singe comme les chimpanzés et les bonobos, l’homme qui n’était pas encore l’Homme s’employait déjà à modifier son environnement. Grand amateur de fruits dans la vaste canopée qui recouvrait alors une grande partie de la planète, il éparpillait un peu partout les graines qu’il ne digérait pas, modifiant ainsi la biodiversité de son territoire par la dissémination de ses arbres préférés. Un jour, las de la concurrence avec ses cousins qui lui disputaient âprement logement et nourriture, il posa pied à terre et s’installa dans la savane. Il y deviendra un redoutable carnassier habile à traquer les proies les plus dodues et les plus appétissantes. Attentif à son bien-être, il domestiquera bientôt le feu pour s’y réchauffer ; inquiet pour sa sécurité, il gardera le foyer allumé pour tenir éloignés ses propres prédateurs toujours prêts à le croquer à son tour et soucieux de bonne digestion, il en profitera pour faire cuire ses trophées au cours de fantastiques "barbecues" réunissant toute la tribu. Il savait déjà choisir les condiments les plus goûtus pour flatter sa gourmandise naturelle. Il inventera dès lors des recettes culinaires élaborées à base de côtes d’agneau de pré salé, d’escalopes de veau à la crème et de bœuf bourguignon. Il deviendra un grand cuisinier. Mais ce sera au péril des mammouths, des couaggas, des aurochs et autres dodos aujourd’hui effacés de la surface de la Terre. Dormant son saoul et en toute quiétude, mangeant bon et à sa faim et gardant surtout au cœur la nostalgie des jours paradisiaques où il paressait dans les branches de sassafras, il s’abandonnera hélas à l’hédonisme et rêvera de farniente. Et comme il est moins fatiguant d’élever du bétail que de le chasser, il deviendra éleveur. Il taillera même dans la forêt pour agrandir ses clos et ses courtils et remplir plus encore ses greniers et ses garde-mangers. Aujourd’hui, par le bétonnage toujours plus étendu de ses mégapoles, le bitumage de ses innombrables autoroutes, ses lignes de chemin de fer pour trains à grande vitesse et ses vastes aéroports internationaux, l’homme contemporain poursuit avec obstination la dégradation de son environnement au détriment des prairies, des forêts et des paysages et, globalement, de toute vie sauvage qui persisterait à exister. En un mot, depuis qu’il est descendu de son arbre, Homo est non seulement en conflit permanent avec ses congénères dont il revendique haut et fort l’espace et les ressources mais aussi avec la nature qu’il considère comme sa propriété exclusive. Toujours plus nombreux, toujours plus entreprenant et toujours plus efficace, il se croit désormais le grand maître du monde. Il oublie seulement qu’avant lui ont aussi disparu dans les oubliettes de l’Histoire de l’humanité ses propres parentèles que furent Rudolfensis, Ergaster, Habilis, Érectus, Neanderthaliensis et Heildenbergensis. Ce qui devrait tout de même lui laisser bien des choses à penser à propos de son avenir.

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17 janvier 2017

Les cellules de César.

cellules

     Un méchant vent de traverse givre les arbres de mon courtil et dégage le ciel au bleu d'azur. Dans mon bureau, trois magnifiques jacinthes, bleu, blanc et rouge comme il se doit, embaument l'air de leur parfum entêtant. Curieux comme toujours, César renifle avec circonspection cette odeur nouvelle et, rassuré sur son innocuité, abandonne les lieux pour reprendre sa sieste sur le canapé. Il devrait pourtant se montrer admiratif devant ce bel exploit de la nature. Il fallut en effet attendre plusieurs milliards d’années après la déflagration qui, on l’a vu, aurait donné naissance à notre univers, avant de rencontrer le premier signe de vie en la personne de la première cellule. Épuisée par l’improbable maturation métabolique qui venait de la constituer, elle surnageait tant bien que mal à la surface de sa soupe primordiale. Lorsque, bousculée par les gros bouillons qui montaient du fond de la cocote volcanique qui l’hébergeait, elle aborda par pur hasard une petite plage de sable blond bien exposée au soleil tropical. Après une courte sieste réparatrice, elle s’étira voluptueusement, aspira une belle bolée de dioxyde de carbone et d’hydrogène sulfuré et observa le paysage qui l’entourait avec curiosité. Le ciel était paisible et doux mais au bout de quelques heures, elle se trouva bien seule. Personne avec qui parler de tout et de rien, du temps qui passe, des bienfaits des crèmes amincissantes, de la couleur de la robe de la secrétaire du patron. Or on sait aujourd’hui que la solitude peut engendrer l’ennui, plonger dans la mélancolie et conduire à la dépression. Le processus vital dont elle était alors le premier chaînon aurait pu s’arrêter là, à bout de souffle avant même d’avoir commencé. Il n’en fut rien, bien sûr, grâce à une exceptionnelle présence d’esprit qui intrigue au plus haut point nos éminents chercheurs. Une étrange idée la traversa en effet à ce moment-là. Si elle se divisait par deux, elle ne serait plus seule ! Le calcul paraît aujourd’hui évident. Il était à l’époque totalement novateur et aucun retour d’expérience ne permettant d’en déterminer les probabilités de réussites, il se révélait de plus particulièrement risqué. Forte cependant de l’inconscience de la jeunesse et poussée par un puissant désir de jaboter, elle mit son projet à exécution. Et obtint le résultat que l’on sait : elle n’était plus seule. Elle se révélera hélas incapable de maîtriser le processus qu’elle venait d’enclencher. Ses deux moitiés se divisèrent à leur tour et les moitiés de ses moitiés se divisèrent également et les moitiés de ses moitiés de ses moitiés... Elles se comptèrent bientôt trente-deux, soixante-quatre, cent vingt-huit, deux cent cinquante-six … Mais le soleil déclinait derrière les collines et le fond de l’air se faisait plus frais. Afin de se réchauffer mutuellement, toutes ces cellules qui vaquaient en désordre se blottirent frileusement les unes contre les autres. Au petit matin, elles formaient un agrégat certes encore informe mais que la coquetterie ne tarderait pas à modeler selon des canons toujours en vigueur dans les concours de beauté. Depuis ce jour, les cellules ont commis nombre de créatures diverses et variées. On y compte des percepteurs, des hommes politiques et des ratons-laveurs. Mais on y trouve également le coquelicot, l’omelette aux morilles, ma petite amie Anaïs et mon chat César. Ce qui leur confère, on en conviendra, des circonstances atténuantes. Cette aventure soulève toutefois quelques questions. Comment cette idée de scission a-t-elle pu naître, se développer et jaillir de nulle part avec autant d’à-propos ? Combien, avant elle, avaient déjà tenté l’exercice ? Semblable métamorphose s’est-elle déroulée sur d’autres planètes que la nôtre ? Si oui, a-t-elle pu produire, là aussi, des Carla Bruni et des Vincent Delerm ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

(Lire  les Biographies non-autorisées de Jacques A. Bertrand chez Julliard à qui je dois cette histoire de cellule solitaire)

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