Chroniques d'un vieux bougon

28 janvier 2020

L'homme qui marche vers nulle part.

Quels drames, quelles cassures, quels renoncements ont conduit Thomas à marcher ainsi sur le bas-côté de la route et à se perdre par les chemins creux dans le silence des campagnes ? 

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Un jour d’automne, il fait halte chez Marthe qui le soigne et lui offre le gîte et couvert contre quelques menus travaux. Il semble s’en trouver bien mais restera-t-il ? Ou, rattrapé par ses vieux démons, reprendra-t-il ses errances ? Une plongée sous forme de récit dans un monde ignoré de nos univers citadins et informatisés. 

En savaoir plus sur ici.

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21 janvier 2020

Portrait de gare.

gare

Visite à la Médiathèque d’un bourg peu éloigné de ma vallée perdue pour une rencontre avec des lecteurs. Il me faudra d’abord louvoyer pour contourner tel bois de chênes plusieurs fois centenaires, tel amas de rochers égarés là par quelque facétieuse divinité agraire ou telle ferme abandonnée ayant jadis appartenu à un notable du pays. Puis, passé le "col" qui culmine gaillardement à 500m d’altitude et marque le passage vers le versant nord des Monts, emprunter une longue ligne droite qui débouche sans prévenir sur un pont datant du Moyen-âge enjambant une rivière qui coule là depuis des millénaires. Il conviendra ensuite de saluer le fils de l’ancien garde-barrière avant de franchir à pas de nonagénaire le passage à niveau de la ligne de chemin de fer construite après la Grande Guerre et qui ne voit plus guère de trains déambuler sur ses rails. Réfugiée derrière son rideau de bouleaux, une première maison aux volets fermés depuis longtemps apparaît alors. Et là, surprise, la gare du tramway qui sommeillait tranquillement à ses pieds a été rasée.

Il faut dire que plus aucun tramway ne s’y arrêtait depuis 1948, date à laquelle les lignes de tortillards qui sillonnaient encore le département jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale ont été abandonnées. Ceux qui se sont recueillis devant les ruines du village tout proche d’Oradour sur Glane en mémoire des 642 victimes de la division Das Reich de la Waffen SS le 10 juin 1944, en auront aperçu les vestiges pieusement conservés. Ils sont désormais les derniers. En souvenir sans doute de ces époques héroïques, quelques autobus effectuent encore le trajet entre la Préfecture et ses administrés. Ils se font de plus en plus rares, les dits administrés préférant utiliser leur propre voiture.

Cette gare, donc, cultivait au demeurant une grande modestie. Quatre murs de briques, une fenêtre et une porte donnant sur une courte terrasse et un toit de tuiles à deux pans. Au fil des décennies, le temps et les intempéries avaient rongé les huisseries, la mousse et le lichen recouvert la toiture et un buisson de noisetier prospéré à l’intérieur.

Elle offrait encore se triste spectacle lorsque j’écrivais mon roman La Bicyclette abandonnée où elle tient un petit rôle. Depuis, piqués au vif peut-être dans leur amour-propre ou ressentant soudain quelque nostalgie, une poignée de riverains s’employèrent à lui offrir, à l’arrivée du printemps, une toilette digne d’un bâtiment public de première importance. N’avait-elle pas abrité de la pluie, du vent et de la neige nombre de leurs parents en partance pour le grand marché mensuel à la capitale ? À moins que des souvenirs d’enfance ne soient alors remontés à la surface : intrépides attaques de la bande du quartier voisin contre cette vénérable forteresse défendue à coup de marrons, pommes de pin ou bogues de châtaignes, premier rendez-vous secret dans la tiédeur complice d’une nuit d’été, premier baiser à demi volé et premières audaces. Il n’en reste plus rien désormais.

Il faut dire que l’âge a aussi peu à peu emporté les belligérants et les amoureux transis. Les quarantenaires aujourd’hui aux commandes du monde ont tracé un grand trait sur ce passé. Ils préfèrent même en oublier les anecdotes rapportées jadis par leurs grands-parents. Ils sont à la fois totalement absorbés par un présent ouvert à tous les vents, fussent-ils parfois nauséabonds, et délibérément tournés vers un futur dont on nous rabâche à satiété les incontournables dangers. Mais comme pour la gare du tramway, leur avenir passera lui aussi après avoir offert, comme d’habitude, d’improbables surprises !

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17 janvier 2020

L'Homme qui marche vers nulle part

"L'Homme qui marche vers nulle part" 

Routard_couv

Bientôt en librairie.

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14 janvier 2020

Un monde vertical.

vertical

À la radio, les duettistes Rodolphe et Émilie ne devraient pas tarder à entrer en pistes, sauf encas grève, bien sûr. Vous tisonnez vigoureusement les dernières braises qui rougeoient encore dans la cheminée et vous ajoutez une petite bûche de sapin bien sec tandis que votre chat César se lance dans son habituelle toilette matutinale. Vous ouvrez ensuite les volets des fenêtres donnant sur la terrasse et la blancheur de la pelouse de votre courtil tapissée de rosée vous fait cligner des yeux. Pourtant, çà et là, d’inopportunes protubérances marron vous narguent sans vergogne. Est-ce en voyant des taupinières illustrer les platebandes de son couderc que Sapiens eut l’idée d’un monde vertical ?

Il fallut à Homo Érectus et à ses descendants plus de deux millions d’années pour apprendre à marcher debout, à domestiquer le feu et à explorer la Terre. Devenu "pensant", l’Homme illustrera les parois de ses grottes de graffitis réalistes et ses longues soirées d’hiver de discours philosophiques. Il pourra dès lors s’agglutiner dans des villes, inventer l’agriculture et l’élevage et organiser une hiérarchie urbaine. Lorsque, il y a 6000 ans, il se met soudain à dresser un peu partout d’énormes blocs de pierre qu’il appelle "menhirs". Stonehenge au Royaume Uni, Carnac en France, Guadalperal en Espagne, Mudumala en Inde ou Mörön en Mongolie. En un mot, il "verticalise" sa vision du monde.

Il s’était jusqu’ici contenté de fosses pour enterrer ses morts et de cavernes pour y barricader ses peurs et ses angoisses. Il érigera bientôt de formidables structures telles les ziggourats en Mésopotamie et les pyramides en Égypte, en Chine, en Indonésie et en Amérique Centrale. Sapiens affirme désormais son impériale volonté de dominer son environnement.

Pendant plusieurs millénaires encore, il se contentera malgré tout d’étaler ses plus emblématiques constructions. Outre des cités toujours plus vastes et toujours plus somptueuses telles que Mohenjo Daro, Persépolis, Palmyre, Jingsheng ou Pompéi, c’est un vaste palais s’étendant sur soixante-douze hectares que l’empereur de Chine fait édifier au cœur de Pékin et Louis XIV une gentilhommière avec ses jardins sur plus de huit cents hectares à Versailles. Il faudra attendre l’an 1900 de notre ère pour voir surgir la Tour Effel au-dessus de Paris et le Flatiron Building dans le ciel de New-York. Dès lors, Sapiens ne cessera plus de se dresser toujours plus haut.

De puissants château-forts s’étaient déjà postés sur des pitons rocheux comme le Krak des Croisés en Syrie, le Haut-Koenigsbourg en Alsace ou Montségur en Pays Cathare. D’altières cathédrales adressaient déjà à Dieu de somptueuses prières et d’élégants beffrois servaient à surveiller les campagnes alentours. Les collines vont désormais se consteller de châteaux d’eau, les campagnes se ponctuer de pylônes électriques pour lignes à haute tension, d’antennes relais pour le téléphone et d’éoliennes pour domestiquer le vent et les villes se parsemer de tours de vingt, cinquante, cent étages. Parallèlement, les airs vont être sillonnés d’un inextricable écheveau de couloirs aériens qui encercleront littéralement la planète.

Mais Sapiens veut se camper plus haut encore. Depuis qu’il lève les yeux vers le ciel, un rêve le taraude : toucher les étoiles, là où vivaient jadis ses divinités et où patrouillent aujourd’hui des milliers de satellites qui veillent, surveillent et connectent près de huit milliards de terriens. Il réalisa une première mais modeste étape en marchant sur la lune. Son prochain défi la dépassera : poser le pied sur Mars. L’Intelligence Artificielle qu’il cultive avec tant d’espoirs lui permettra-t-elle d’y parvenir ? Il appartiendra à l’avenir du futur, toujours plein de surprises, de le dévoiler. (Lire aussi et surtout Sapiens face à Sapiens, Pascal Picq, éditions Flammarion)

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07 janvier 2020

Assis sur le talus.

assis_talus

Un jour, il y a en gros trois millions d’années, un hominidé plus curieux que les autres aperçut du haut de son arbre les herbes de la savane onduler doucement sous les caresses du vent. Il éprouva derechef l’irrésistible envie de les explorer. Il y apprit la marche à pied, la course devant les fauves affamés et la chasse derrière les antilopes. Avec le temps et malgré les mille dangers qui l’environnaient, il s’y trouva bien et se répandit sans vergogne par les continents, toujours plus nombreux et toujours plus conquérant.

Un soir pourtant, il y a en gros 12 000 ans, devenu Sapiens et fatigué peut-être de déambuler sans but vers nulle part et depuis si longtemps, il s’assit sur le bord du talus et s’abîma dans la contemplation du paysage qui s’étendait sous ses yeux. Le soleil disparaissait derrière les collines, un milan tournoyait en larges cercles dans le ciel rougeoyant, les renards sortaient de leurs terriers dans l’espoir de surprendre quelque lapin aventureux et merles et moineaux emplissaient l’air odorant de leurs interminables chamailleries. Il décida de poser là sa besace et d’y bâtir une nouvelle vie. Depuis il s’entasse, toujours plus nombreux, dans des villes malodorantes toujours plus vastes et toujours plus surpeuplées.

Un soir, pourtant, las peut-être de rouler sans fin dans la cohue d’une autoroute encombrée et poussiéreuse, il bifurque par un chemin écarté, s’arrête et s’assied sur le bord d’un talus. Dans le calme et la quiétude de la journée qui s’achève, il respire tout son saoul les bonnes odeurs de la campagne. Les prairies étalent leur tapis verdoyant tacheté de coquelicots et de bleuets et dans les champs découpés comme des rapiéçages antiques, les blés ondoient lentement sous les cajoleries de la brise. Au loin, chênes et fayards tracent un horizon indécis et dans la lumière du soleil déclinant, un gypaète barbu dessine des arabesques ésotériques. Mais l’ombre de la nuit étend bientôt son rideau noir.

L’homme alors lève le regard vers la voûte céleste qui déploie en majesté ses fantasmagories cosmiques. Combien de planètes tournent, elles aussi, autour de ces points scintillants ? Combien de Terres avec leurs océans, leurs rivières et leurs vallées perdues au cœur des Monts ? Combien de savanes encore inexplorées ?

L’Homme peut paraître parfois fourbu et harassé mais il garde toujours à l’âme le goût de découvrir, de mesurer, d’arpenter, de jauger ! Il garde toujours cet impérieux besoin d’aller voir plus loin, plus haut, plus fort ! Il garde toujours cette indicible audace puisée au fond des âges et portée par des générations d’itinérances.

Peut-être faudra-t-il un jour en effet désengorger cette planète Terre surchargée de béton, d’asphalte, d’hommes et de machines. Peut-être faudra-t-il un jour se résoudre à fuir ces sempiternelles péripéties toujours plus déprimantes qui agitent nos sociétés, se suivent et se répètent à l’infini comme si aucune leçon n’en était jamais tirée. Peut-être faudra-t-il un jour retrouver des territoires encore vierges où l’air sera respirable, l’eau claire et limpide et la nourriture saine et bonne. Peut-être faudra-t-il retrouver des terres sans limites où engager de nouveau le pas et réapprendre à marcher, à courir et peut-être même à penser et à aimer ! Telle est la question posée à l’avenir du futur qui réservera, comme toujours, d’improbables surprises.

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31 décembre 2019

Faisons des vœux...

reveillon

Les médias usent et abusent à satiété de ce marronnier au même titre que des grèves de cheminots, des départs en vacances ou de la rentrée des classes. Les addictologues évoquent une récidive annuelle comme le rhume des foins, le défilé du 14 juillet ou la gastro-entérite de décembre. Les sociologues de plateaux de télévision convoquent gravement un fait de société favorisant dans la joie un égalitaire "vivre ensemble".  Lespsychiatres grincheux alertent contre les audacieuses résolutions si sujettes à la frustrante procrastination. Les historiens remontent le temps jusqu’à Jules César, Brocéliande et les druides gaulois à la fringante faucille. Les anciens témoignent avec mélancolie de leurs jeunes années où ils dansaient encore comme des cabris des bourrées endiablées. Et les plaisantins n’hésitent pas à vous téléphoner pour vous rappeler qu’à minuit, il ne faudra pas oublier de changer d’année.

Le campagnard, quant à lui, se contente d’invoquer la coutume comme celle qui préside aux quatre saisons, à la canicule en août, aux pluies en novembre et à la neige en janvier sans oublier l’anniversaire de la belle-mère, la "déclaration d’impôts" et les factures d’électricité. En un mot, un rituel auquel nul ne peut échapper : le réveillon du 31 décembre !

Selon la tradition, vos invités accourent les bras chargés de présent tels les rois mages de la fable biblique. Qui apporte une bouteille de vin pour monsieur et un flacon de parfum pour madame. Qui s’est muni d’un exemplaire rarissime du Prodige du cœur de Charles Silvestre pour la grand-mère arthritique et d’unfoulard en laine de lama des Andes pour le grand-père cacochyme. Qui accroche au-dessus de la porte d’entrée un beau bouquet de gui pour convier le bonheur à faire halte céans et qui décore le chemin de table de branches de houx avec leurs luisantes boules rouges pour rappeler la pérennité du temps qui s’écoule. Hélas, il s’est tant écoulé que les septuagénaires ne comptabilisent plus guère que celui qui reste.

Malgré tout, nonobstant la nostalgie des années passées, de beaux jours s’inscrivent encore en perspective ! Avec leurs levers de soleil où la brume matutinale dessine de sublimes fantasmagories. Avec les jeux de lumière dans les branches des fayards et des châtaigniers à l’heure de complies. Avec les fragrances de lilas blancs et de giroflées portées par la brise montant du ruisseau en contrebas. Avec les concerts de moineaux, mésanges et tourterelles dans les haies fleuries d’aubépines et de cerisiers sauvages. Et avec les aubades aux trilles vertigineuses des rossignols dans le chêne deux fois centenaire qui marque l’entrée de votre courtil.

Alors oui, même si elle apporte comme toujours son lot de désagréments incontournables, l’année qui vient peut encore tenir de belles promesses. Faisons donc des vœux pour que l’avenir du futur nous réserve de douces surprises.

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24 décembre 2019

Béatrice Rana, Maurice Ravel et Igor Stravinsky

Rana

Je ferme les volets des fenêtres donnant sur la terrasse au moment où de gros nuages noirs s’engouffrent dans la vallée. Bientôt, le ciel disparaîtra et les ombres des fayards qui bordent mon courtil ne dessineront plus guère que de vagues silhouettes absorbées par la nuit. Qu’importe ! Une belle flambée de châtaignier crépite dans l’âtre et ébauche sur les murs des chevauchées fantastiques dignes des charges héroïques des cavaliers d’Alexandre le Grand se lançant à conquête de la Perse.

Mon chat César déambule à pas lourds de la cuisine au salon et de la salle à manger au bureau, humant avec méfiance les fumets qui envahissent la maison tout entière. De la cocotte de fonte établie à feu doux sur la cuisinière s’élèvent en effet de fauves arômes de sanglier, d’oignons, d’ails et d’herbes aromatiques. Nous recevons, ce soir, mes voisins agriculteurs, Hélène et Sébastien, venus écouter une magicienne du piano dans des œuvres de Maurice Ravel et d’Igor Stravinsky, Béatrice Rana.

La jeune italienne ne sera hélas pas parmi nous. Elle a autre chose à faire que de s’égarer au fond d’une vallée perdue au cœur des Monts ; elle se doit à la promotion de son enregistrement effectué en juin dernier dans les studios Teidex de Berlin. Mais comme d’habitude, Hélène poussera la porte les bras chargés d’un dessert de sa fabrication suivie d’un Sébastien goguenard armé de sa bouteille de Morgon. Congratulations de bon aloi, échanges de nouvelles à propos des enfants, des petits-enfants, des habitants du village, du conseil municipal, des amis, des parents, récriminations bougonnes contre la pluie, certes indispensable mais tout de même excessive, aimables compliments pour les bonnes odeurs qui nous environnent. Partages simples et convenus s’il en est mais partages chaleureux qui chassent au loin tous autres soucis. Et si on passait à table ?

Sur la chaîne stéréo, les Miroirs du compositeur du fameux Boléro égrènent des miracles d’interprétation. L’effervescence des Noctuelles explose en crescendos impatients et tout en contrastes, chargés tour à tour de résonnances fulgurantes et d’infinies délicatesses. Les Oiseaux tristes s’envolent en une alchimiesonore vers des nuées inaccessibles. La subtilité des phrasés d’Une barque sur la mer évoque avec réalisme la vulnérabilité et la solitude de l’esquif aux prises avec les éléments déchaînés.  L’élégante Alborada del gracioso sonne avec l’éclat changeant de la lumière sur les vagues battant les rives d’une crique sauvage. La Vallée des cloches se déploie sous nos yeux, mystérieuse et secrète, presque cabalistique, lorsqu’un coup de vent plus fort que les autres s’engouffre dans la cheminée et disperse des étincelles jusque dans les recoins sombres.

La tempête de l’autre jour m’a emporté le toit d’un abri à moutons, remarque Sébastien ! C’est qu’en réalité, nous n’écoutons pas vraiment la pianiste qui déroule presque sans nous une musique pourtant sublime. Nous nous écoutons discourir sur l’actualité si chaotique et peuplée d’interrogations, sur les colères qui grondent un peu partout et en particulier chez nous, sur les médias déconcertants d’improvisations, d’inexactitudes et d’à-peu-près. Nous évoquons surtout les livres qui viennent de paraître, ceux que nous avons lus et ceux que nous lirons en nous promettant d’en parler encore.

Mais avec L’Oiseau de feu dans une transcription de Guido Agosti, Igor Stravinsky nous emporte dans une féérique orgie de timbres. La Berceuse des trois mouvements de Petrouchka vogue sous les doigts de la pianiste avec mélancolie en un rêve qui ne finirait jamais. Et la tragi-comique Commedia dell’arte fait littéralement vivre son pantin avec une belle fantaisieà la fois rigoureuse et légère.

Nous nous quitterons après le café et le cognac avec de nouvelles perspectives sur l’avenir du futur car la musique est un viatique qui ouvre sur le monde, aide à dépasser les péripéties du quotidien et à l’appréhender dans sa cohérence et sa continuité.

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17 décembre 2019

La panne.

panne

 

La nuit tombe et le soir s’installe. Hier, une grosse bourrasque venue de l’océan a cassé quelques sapins, déraciné çà et là deux ou trois châtaigniers et, surtout, privé la vallée d’électricité. Or le campagnard, tout comme le citadin, en est désormais tributaire. Sans elle, les radiateurs sont froids, l’eau de la douche glaciale, la cafetière silencieuse, l’ordinateur éteint et Mozart absent.

 Il fut un temps pas si lointain, disons un temps d’octogénaire, où l’on savait encore vivre sans elle. La lampe pigeon trônait au milieu de la table et des figures cabalistiques propices au rêve illustraient les recoins sombres. Dans la cheminée, une flambée de frêne tentait de tiédir l’air piquant mais ne parvenait qu’à roussir les chaussettes des étourdis dont l’échine frissonnait toujours. Mais on pouvait se réchauffer les doigts autour d’une assiette de soupe, la graisse des lardons dessinait des ronds autour des mogettes fumantes et le pain grillé au-dessus de la flamme craquait sous la dent.

 On n’écoutait pas la radio avec ses musiques racoleuses et ses bonimenteurs au bagou étourdissant, on ne regardait pas la télévision avec ses défilés d’images tapageuses et on ne sursautait pas au moindre appel publicitaire du téléphone. On se racontait des histoires. Le père parlait du "tour de cochon" que lui avait joué la Brunette, une jeune vache de l’année un peu chahuteuse, la mère rapportait une conversation entendue à l’épicerie-bazar du village et les enfants qui trépignaient d’impatience pour avoir, enfin, droit à la parole, décrivaient avec force détails leur journée d’école en omettant soigneusement tout ce qui les concernait personnellement.

 Le repas clôturé par une pomme ou, les jours de fête, par une crème confectionnée avec un reste de lait, la mère lavait la vaisselle, le père lisait le journal et les enfants, assis dans l’âtre, ânonnaient leur leçon du jour.  Puis c’était la cavalcade pour rejoindre les lits aux draps rêches et glacés…Taisez-vous les garçons, demain y’a école ! Et le silence s’installait doucement sur la maisonnée.

 Silence tout relatif cependant. Le vent dans la cheminée et les soupirs des bûches faisaient écho aux craquements lugubres des charpentes centenaires. Assis auprès du feu mourant, les parents décortiquaient quelques châtaignes avancées sous la cendre en chuchotant des secrets réservés à eux seuls. Puis le père se redressait en passant une main sur ses reins endoloris : bon, c’est pas l’tout mais d’main... ! La mère tisonnait une dernière fois les braises du foyer, disposait les bols sur la table pour le petit-déjeuner du lendemain, jetait un coup d’œil dans chaque chambre, remontant au besoin une courtepointe baladeuse et rejoignait son homme.

 Ce soir, l’emploi du temps régulièrement grignoté par la télévision offre une large plage de disponibilité. Qu’aurait-elle annoncé d’ailleurs ? Une grève de cheminots ? Des manifestations contre un projet de loi ? Des bouchons monstres sur les autoroutes ? Des fermetures de pâtisseries faute d'approvionnements en chocolat ? Une phrase ambigüe de quelque homme politique qui enflamme les commentateurs ? Des inondations ? Une coulée de boue meurtrière dans une contrée reculée ? Un " tweet" ravageur d'un président étasunien ? En un mot, mille informations qui disent peut-être le monde mais restent bien éloignées du quotidien du campagnard perdu au cœur des Monts. Alors, faute de Mozart ou de Rachmaninov, il s’assied à côté de son chat et se plonge dans la relecture du délicieux Bruit de la Balançoire de Christian Bobin, tant vanté par la critique.

 Demain, le miraculeux courant sera sans doute rétabli. Le passé se recouvrira de nouveau d’un voile pas du tout nostalgique et s’ouvrira alors une perspective enivrante : fabriquer soi-même son électricité pour ne plus dépendre des aléas climatiques. Certains prétendent que c’est là précisément que réside l’avenir du futur.

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10 décembre 2019

Les Quelque-part et les Partout.

Quelquepart

Un refrain vous trotte dans la tête depuis votre réveil. Ce pourrait être le grand air de Don Carlo de Giuseppe Verdi que chanta si magnifiquement Hugo Wolf. Ce pourrait être la mélancolique et si actuelle Chanson d’automne de Reynaldo Hahn joliment reprise par Martyn Hill. Ce pourrait être la fanfaronnade des toréadors du Carmen de Georges Bizet qu’interpréta avec brio le 16 juin dernier à Saint-Etienne Jean-Kristof Bouton dans le rôle d’Escamillo. Mais non ! C’est la dors man fisset normande,la die Sennerin im Fruhling alsacienne oule Corsu Mezzu-Mezzu basque. Parce que, comme l’écrivait Saint-Exupéry, vous êtes du pays de votre enfance et que vous y êtes enraciné pour toujours. Vous êtes de quelque part !

Mais est-ce que les gens de partout fredonnent eux aussi ces rengaines entêtantes qui bercent l’enfance ? Ils parcourent la planète de long en large, toujours entre deux avions, Montréal, New-York, Berlin, Los Angeles, Paris, Shanghai, Londres. Pour eux le monde n’est qu’un immense village. Ils en sillonnent les couloirs aériens comme le paysan ses champs et le campagnard ses sentiers perdus au cœur des Monts.  Ils sont importants. Ils fréquentent les Grands Chefs d’État ou leurs plus proches conseillers, côtoient les Grands Maîtres de l’Industrie, du Commerce et de l’Informatique et croisent régulièrement les plus Grands Commis des Grandes Institutions Internationales. Les aéroports sont leur résidence. Comme si, en définitive, ils n’étaient de nulle part.

L’an passé, nombre de Quelque-part s’établirent autour des ronds-points de chez eux pour rappeler leur existence à ceux d’en-haut, les Partout ! Hélas, comme le dit la chanson de Jean-Max Rivière popularisée par Juliette Gréco, la difficulté est grande pour le petit oiseau de rencontrer le petit poisson quand bien même s’aimeraient-ils d’amour tendre ! Alors, quand les uns ignorent les autres, la probabilité qu’ils s’écoutent et s’entendent devient fort ténue. Si ténue que ceux d’en bas ont beau lever le poing vers le ciel, ceux de partout ne les voient pas. Ils volent trop haut. Ils sont ailleurs. Ils viennent pourtant de quelque part.

Maxime Le Forestier le chante.  Même si l’on ne choisit pas les trottoirs où l’on apprendra à marcher, Brest, Châteauroux, Saint-Denis, Neuilly ou Manille, nous sommes tous nés quelque part. Certes et comme le rappelle la chartre de l’ONU, nous naissons tous égaux en droits. Mais nous ne partageons pas tous les mêmes chances par la suite.  Certains commenceront leur existence avec, selon la formule populaire, une cuillère en argent dans la bouche et d’autres avec à peine un toit sur la tête. Les premiers ne deviendront pas automatiquement des Partout. Il y faut aussi un peu de talent et beaucoup de travail. Mais il leur sera moins difficile d’y accéder qu’aux seconds. Ceux-là devront se battre pour approcher les lieux de connaissances indispensables. Se battre pour atteindre les si élevés lieux de pouvoir. Et se battre peut-être et surtout contre les préjugés, les leurs et ceux d’en haut. Mais c’est possible malgré tout et nombre d’entre eux y parviennent.  Alors, pourquoi semblent-ils si souvent avoir oublié dors min p’tit Quinquin au profit de Tell Me You Love Me ? Car rien, après tout, n’empêche d’être à la fois Quelque-part et Partout. 

Et n'oublions pas ceux d’ailleurs, les déracinés, les oiseaux de passage, les nomades, ces migrants venus des terres lointaines, pourquoi ont-ils tant de mal à se faire accepter chez les Quelque-part ? Parce qu’ils psalmodient Usti-usti-Baba au lieu d’An droug-hirnez ? Ne sommes-nous pas tous des Sapiens dont les ancêtres émigrèrent un jour d’Afrique de l’Est pour envahir le monde ? Les Quelque-part, les Partout et les D’ailleurs sauront-ils un jour vivre en harmonie ? L’avenir du futur le dira peut-être. (Lire Les Deux Clans de David Goodhart aux éditions Les Arènes.)

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03 décembre 2019

Du zéro à l'infini.

zero

Dans sa comédie Les Vivacités du capitaine Tic, Eugène Labiche frôla la futurologie en faisant dire à son héros que la statistique est une science moderne et positive qui met en lumière les faits les plus obscurs. Armés de leurs calculettes, les comptables peuvent dorénavant annoncer le nom du vainqueur d’une élection avant même que les bulletins de vote ne soient inventoriés, déterminer la quantité de voyageurs ayant préféré le co-voiturage au train les jours de grève de cheminots et évaluer à l’unité près le nombre d’êtres humains vivant sur Terre en ce mardi 3 décembre de l’an 2019 après JC à 5h 59mn et 36s (heure du pôle nord) soit 7 686 547 256. Ils sont même en mesure d’affirmer que cette même Terre, la nôtre, est recouverte de si vastes forêts qu’on y recense pas moins de 3000 milliards d’arbres et que 15 milliards d’entre eux sont abattus chaque année comme bois d’œuvre ou de chauffage ou détruits par des incendies. Comme les calculateurs, les nombres sont partout.

Ils règnent au moins depuis qu’Erectus éprouva un jour le besoin de vérifier s’il possédait assez de cuissots d’antilopes faisandés ou de poissons séchés pour tenir toute la mauvaise saison. Leur pouvoir s’accrut lorsque que, vers 3400 ans avant notre ère, les percepteurs sumériens conçurent les premiers registres des transactions commerciales sur des tablettes d’argile humides. Il se confirmera 400 ans plus tard, lorsque les ornithologues chinois voulurent enregistrer combien d’aigrettes sacrées nichaient dans le delta du Yangzi Jiang. Il s’imposera définitivement lorsque les scribes égyptiens reçurent l’ordre de Pharaon de vanter sur papyrus ses innombrables et glorieuses victoires sur les barbares. Grâce à eux, les enfants peuvent aujourd’hui jouer à la marelle et atteindre le ciel.

Mais longtemps des opérations complexes telles que l’extraction de racines carrées ou le calcul du rapport d’une circonférence d’un cercle à son diamètre dans un plan euclidien demeurèrent interdites malgré les efforts des Villani de l’époque : on ne connaissait pas le zéro. Quelques millénaires suffiront malgré tout aux Babyloniens, Mayas et Hindous pour l’inventer. L’Europe, en dépit ou à cause de son immense talent philosophique, devra attendre l’an mil pour le découvrir à son tour grâce aux Arabes. Dès lors, Blaise Pascal pourra l’insérer dans sa fameuse "Pascaline" et ouvrir ainsi la voie aux "computers" d’IBM et Honeywell-Bull. John Davison Rockefeller l’ajoutera sans vergogne et sans limite au total de sa fortune. Le rentier impécunieux regrettera de le voir se joindre aux agios prélevés par sa banque. Les hussards de la République en sanctionneront rageusement à l’encre rouge les cinq fautes à la dictée de Prosper Mérimée. Et les informaticiens lui accoleront un 1 afin d’élaborer leurs algorithmes indispensables à l’Intelligence Artificielle.

Hélas, Trinh Xuan Thuan peut bien s’émerveiller dans Le Cosmos et le Lotus qu’avec quelques chiffres inventés par lui l’Homme soit parvenu à tout mesurer et presque à comprendre l’univers. En réalité, et ce n’est pas faire un impair que de le rappeler, tous ces supercalculateurs sont toujours incapables d’estimer même approximativement le nombre des étoiles et moins encore celui des planètes qui l’habitent et donc de l’appréhender dans son entier. D’autant que, comme l’enseignait déjà Lao Tseu il y a 2500 ans : tous les chiffres du monde ne suffiront jamais à interpréter l’univers si on ne les assemble pas avec son âme !

Quant à moi, frappé de tournis par ce maelstrom aussi échevelé qu’un vol de feuilles mortes autour d’un bois de bouleaux, je déambule modestement sur la pelouse de mon courtil blotti dans sa vallée perdue au cœur des Monts à la recherche d’hypothétiques trèfles à quatre feuilles. On dit que l’avenir du futur peut aussi réserver, parfois, d’heureuses surprises. (Merci au Médiateur de m’avoir suggéré cette chronique)

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Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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