Chroniques d'un vieux bougon

24 mai 2012

Les seyants pylônes du téléphone

       17h30. J’ai embarqué Marthe Dumas, du Mas du Goth et Thomas, son hôte d’hiver, comme elle dit, dans mon chartil. Nous fonçons sur la départementale conduisant au bourg. Je ne risque pas d’oublier les règles de la prudence. Recroquevillée sur la banquette arrière, Marthe gémit doucement dès l’approche d’un virage et se tasse un peu plus encore au fond de son siège en fermant un œil, l’autre restant rivé sur le compteur de vitesse. J’aurai droit à un cri s’il indique un chiffre dépassant les quarante kilomètres par heure. En fait, il ne me sera pas difficile de ne pas déborder de ces limites. La route d’aujourd’hui n’est en effet que l’héritière des chemins qui menaient autrefois aux champs. Elle n’évite aucun détour. Pas question de traverser ce buisson tout juste constitué de trois ou quatre vieux châtaigniers ayant jadis appartenu à l’arrière-grand père des derniers légataires connus exilés à la ville depuis longtemps. On le contourne donc au prix d’une suite de méandres aléatoires. Pas question non plus d’oublier de passer près du clos du père Henri, cloué depuis des lustres sur sa chaise pour cause de retraite. Le clos est aujourd’hui retourné à la friche. Mais la route n’en continue pas moins de venir frôler ses fossés et caresser ses talus. Encore donc un virage "en épingle à cheveux" que je dois impérativement négocier à la vitesse de l’haridelle rentrant au soir à l’écurie après une journée de labour sur un lopin de terre argileuse et en pente. Et là, derrière un chêne deux fois centenaire, (on y aurait pendu un ci-devant récalcitrant) se profile la masure de la mère de l’ancien curé du bourg. Morte de chagrin dans les bras des gendarmes venus lui annoncer le décès de son fils dans les tranchées de Verdun. Nul n’habite plus ici depuis le drame. Imperturbable, la route poursuit ses sinuosités jusqu’au courtil abandonné pour le cas, sans doute, où d’hypothétiques acheteurs seraient intéressés. Après quelques circonvolutions qui laissent souvent l’impression aux voyageurs qu’ils reviennent sur leurs pas, la voie met enfin un terme à ses contorsions lorsqu’apparaît la flèche noire du clocher de l’église. Á l’approche de l’école et par l’effet de la pression insistante des parents d’élèves sur les élus, un dos d’âne traverse la chaussée dans l’espoir d’empêcher les véhicules d’écraser les enfants désobéissants. Pressé à mon tour par Marthe, je m’applique à mener ma monture au pas de l’âne récalcitrant en retour du marché. Pourtant, en dépit de tous ces obstacles, nous atteignons enfin la mairie. La réunion du Conseil Municipal va commencer. Mais notre entrée ne passe pas inaperçue. Regards et murmures se portent inévitablement sur Marthe et sur Thomas. En hébergeant ce "vagabond" comme il se dit dans les chaumières, Marthe déroge superbement aux règles de la bienséance. On se garde bien cependant d’émettre la moindre remarque. Nul ne veut prendre le risque de croiser le mauvais œil de la "sorcière" du Mas du Goth. D’autant qu’elle connaît bien les us et coutumes de chaque maison et tout autant les turpitudes, réelles ou supposées, qui les animent. Avec sa langue pointue et sa répartie facile, elle saurait vite renvoyer chacun dans ses sabots, secouant ainsi dangereusement le ronronnement consensuel du landernau. Nous prenons donc benoitement place dans le recoin réservé au public. Monsieur le Maire toussote délicatement pour obtenir le silence et se racle la gorge pour s’éclaircir la voix. Mais Marthe se lève : je veux faire une déclaration liminaire ! Tous les regards se tournent vers nous. C’est qui cette liminaire ? Voilà, continue Marthe. J’estime que mes clos sont assez piquetés de boutons d’or et de pissenlits. Alors, vous direz aux planteurs téléphoniques comme j’ai déjà dit à ceux des éoliennes que je ne veux pas y ajouter des pylônes. Vous savez, Marthe, commence l’édile d’une voix qui se veut bonhomme, vous savez que…Tout ça, c’est du vent, réplique notre amie. Rires amusés dans la salle qui attend avec gourmandise l’inévitable passe d’armes qui alimentera demain toutes les conversations. Mais Monsieur le Maire se renfrogne dans son plastron, se racle la gorge une nouvelle fois pour se donner une contenance, ouvre le premier dossier de la pile posée devant lui pour se donner un air d’importance et déclare avec emphase  que la séance est ouverte ! L’épidémie de pylônes plutôt disgracieux qui sévit sur nos collines perdues des Monts ? On en parlera peut-être une autre fois. Ou pas ! Ainsi va la normalitude. Á petits pas. (© Roland Bosquet)

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21 mai 2012

lune noire

        Le jardinage remonte à la plus haute antiquité. Ainsi, persuadé que l’opiniâtreté peut parfois conduire aux plus hauts sommets de l’Olympe sinon à l’Élysée lui-même, _les exemples ne manquent pas_ Ascalaphos sarclait-il consciencieusement les allées du pouvoir afin que les dieux ne salissent pas leurs augustes pieds lors de leurs excursions divines. Las ! Un "circonstanciel" malheureux s’en vint troubler son irrésistible ascension. Alors qu’entre deux RTT il se reposait sous un grenadier, il aperçut Perséphone grignotant avec gourmandise  le fruit de son arbre préféré. La gourmandise étant un vilain défaut, il témoigna de l’écart à son supérieur hiérarchique. Adieu perchoirs, adieu honneurs ! La fautive se vit condamnée, telle une gamine prise en flagrant délit de doigt dans le pot de confiture, à demeurer pour l’éternité dans les ténébreux replis du royaume. Le vilain rapporteur fut sévèrement puni à son tour, ce qui est bien normal après tout, et transformé en chouette. Les jardiniers lui doivent aujourd’hui d’être astreints à arracher sans cesse les mauvaises herbes à sa place. Mais contrairement à Sisyphe qui pousse sans relâche son rocher comme un vulgaire bousier sa pelote, le jardinier a droit à un jour de repos lorsque la belle Séléné se réfugie pudiquement derrière la Terre pour changer de quartier. J’ai donc décidé, ce matin, de suivre les conseils de mon livre de chevet du jardinier : ne rien faire en lune noire. Car il ne faut pas s’y tromper. Jardiner bénévolement équivaut à un travail à temps plein. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi cette fonction est souvent attribuée aux retraités lorsqu’ils ne sont pas affectés à la garde de leurs petits-enfants ou aux voyages en car sur des routes sinueuses dans le cadre de la relance du tourisme régional. Regarder paisiblement s’épanouir ses semis assis sur un pliant comme un humble pécheur à la ligne représente aujourd’hui pour le jardinier un repos bien mérité. D’autant plus que les professionnels du calendrier lunaire lui imposent à chaque jour une besogne spécifique. Hier, semer des choux verts, demain, des radis roses ou des haricots secs et après-demain des petits pois ronds. Sans oublier les pieds de tomates qui échapperont peut-être à la lune rousse des saints de glace, les pieds de fenouil commun pour donner enfin du goût aux courgettes, la tétragone pour confectionner des gratins à la crème d’épeautre et les poireaux pour l’hiver qui sera rude, disent les oignons, en dépit du réchauffement climatique cher aux Moustaches Vertes. Ainsi, les journées se suivent et les travaux potagers, à l’image de ceux d’Hercule, s’enchaînent inexorablement sans autre issue pour le jardinier que l’obligation de recommencer encore et encore. Accompagner dame nature dans sa tâche nourricière n’est pas une sinécure. Ce serait même plutôt un véritable sacerdoce dont on ne mesure pas assez l’abnégation. Mais lorsqu’en toute innocence vous empoignez pour la première fois votre sarclette, vous l’ignorez encore. Demain, pensez-vous, _car un jardinier pense aussi, _ demain est un autre jour et le soleil se lèvera bien ! Et le lendemain, il est déjà trop tard. Vous avez mis le râteau dans l’engrenage et la bêche sous le pied. Le bonheur est pastoral, dites-vous ? Certes, mais dans un confortable fauteuil en rotin avec le second tome du roman à deux lunes d’Haruki Murakami, "1Q84", et Gwénael Kerléo à la harpe celtique. Mais décidément, l’herbe pousse vraiment trop vite en mai et je vais devoir de nouveau tondre la pelouse de mon courtil. Mais demain, c’est sûr,… Car c’est ainsi que s'établit la normalitude. Cahin-caha et à petits pas. (© Roland Bosquet)

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17 mai 2012

Autissier Isabelle et St Malo, Julos Beaucarne

     La sonnerie du téléphone fait partie de ces énigmes jamais résolues qui émaillent la vie du campagnard, fut-il retiré au fond de sa vallée perdue au cœur des Monts. Ainsi, prêt à en découdre avec une nature exubérante, vous avez enfilé un vieux pantalon rapiécé aux genoux, un antique pull tout déformé dont les manches s’effilochent et endossé votre tablier de grosse toile bleue maculé de boue mais si pratique avec ses profondes poches de ceinture pour y glisser le sécateur, le plantoir et la serpette indispensables à tout jardinier qui se respecte. Vous achevez de chausser vos L’aigles de caoutchouc lorsque résonne dans votre bureau la sonnerie du téléphone. Pourquoi diable sonne-t-elle justement à ce moment précis ? Pourquoi vous interlocuteur potentiel n’a-t-il pas composé votre numéro quelques instants plus tôt alors que vous vous teniez encore à proximité de l’appareil ? Pourquoi n’a-t-il pas procédé quelques minutes plus tard ? Vous n’auriez rien entendu et vous n’auriez alors aucune mauvaise conscience à ne pas répondre. Mais voilà ! Vous avez entendu. Il vous faut donc ôter vos bottes car les semelles sont encore humides de vos excursions de la veille parmi les herbes folles de votre parc et elles laisseraient des traces sur le carrelage. Ce n’est pas très grave en soi, mais elles marqueraient également le parquet ciré du bureau et surtout le tapis rapporté jadis d’Anatolie par une lointaine cousine, grande voyageuse devant l’éternel, qui vous visite une fois l’an comme si elle voulait vérifier que vous l’avez toujours. Donc vous cherchez fébrilement le tire-botte. Vous jurez une première fois parce que la précipitation vous rend maladroit et que l’objet glisse malencontreusement sous l’établi. Vous parvenez enfin à l’agripper tandis que la cinquième sonnerie, au moins, retentit de l’autre côté du mur et que votre matou, agacé par ce tintamarre, y ajoute de longs feulements de gorge exaspérants. Les bottes volent de droite et de gauche, retombant sur les dernières boutures que vous n’avez pas encore rempotées. Et vous jurez une deuxième fois. Vous vous précipitez dans la maison, traversez en hâte la cuisine au risque de glisser sur les tomettes et empoignez le téléphone au moment même où s’achève lamentablement la dixième sonnerie. Et là, vous jurez une troisième fois. Mais la technologie avait prévu que vous arriveriez trop tard. L’écran affiche avec un rien d’ironie le nom de la personne qui a tenté de vous joindre. Et je lis : Porthos ! Mon ami Jean-Paul, ancien professeur de grec ancien dans une grande faculté parisienne s’est échoué un jour en Limousin à la suite d’un compagnon aujourd’hui tourné vers d’autres amours. Lui est resté bien que la nostalgie de la mer, celle de son défunt père pécheur aux Sables d’Olonne, soit demeurée bien ancrée  au fond de lui. Je subodore quelque invitation à contempler le grand large un jour prochain. Je l’appelle à mon tour. Ah ! Je pensais que tu étais déjà à ton jardin ! J’ai décidé de monter à Saint-Malo pour les Étonnants Voyageurs. Tu viens avec moi ? Ben… Il y aura Julos Beaucarne et Isabelle Autissier. Ben… Je me souviens bien sûr l’avoir croisée chez les Coutanceau à La Rochelle. Elle  célébrait avec bonne humeur la sortie de son livre "Seule la mer s’en souviendra". Son rire sonore et généreux enchante encore mes oreilles. J’ai des signatures de prévues… Pas à la Pentecôte, j’ai vu ton agenda ! Chat-donné, qui reconnaît la voix de Porthos, saute sur le bureau, se frotte contre l’écran de l’ordinateur et s’installe benoîtement sur le clavier en lâchant un feulement de satisfaction. Qu’est-ce que tu dis ? Je crois que c’est en milieu de semaine que chante Julos Beaucarne !…Écoute, je t’envoie le bouquin d’Isabelle. C’est un vrai roman cette fois. Il se déroule chez les Yamanas, en Terre de Feu. " L’amant de Patagonie". Il faut que tu lises ses descriptions grandioses des paysages, la pluie, le vent, les forêts et la mer, bien sûr. Je me souviens des Alakalufs de Jean Raspail, de leur refoulement au cours des siècles en ces régions les plus inhospitalières de la planète et de leur disparition due aux maladies des blancs et aux missionnaires protestants. Rien à voir, insiste Porthos. Avec Isabelle, c’est une véritable histoire d’amour qui lui permet justement de nous faire vivre au plus près le martyre de ces  peuples opprimés par la civilisation. Je me rends, lui dis-je. Et puis, j’aime bien l’ambiance de Saint-Malo et des Étonnants Voyageurs de Michel Le Bris, les odeurs de frites, le soir, aux terrasses des bars à touristes et celles, au petit matin,  de la mer qui vient battre le pied des formidables remparts. (© Roland Bosquet)

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14 mai 2012

Ombres fantomatiques

     Visite aux chèvres naines qui réclament leur croûton de pain dur. Le soleil joue dans les branches des acacias et dessine sur l’herbe de l’enclos de longues ombres fantomatiques. Je ne m’en étonne pas. L’expérience m’a appris que les ombres sont toujours fantomatiques. Ainsi, si vous vous promenez dans les bois à l’heure où le rossignol se pose sur la plus haute branche du chêne pour chanter la sérénade à sa belle indifférente, vous constaterez que vous êtes environné d’ombres ressemblant furieusement à des fantômes. Dans la vraie vie, les fantômes ne s’exposent que très rarement à la vue des simples mortels.  Si rarement d’ailleurs que d’aucuns affirment même qu’ils n’existeraient pas. Aussi, si cassé en deux au-dessus de votre platebande de radis roses pour  en sarcler paisiblement les mauvaises herbes, un fantôme apparaît soudain devant vous, réfléchissez avant d’en croire vos yeux ébahis. Souvenez-vous d’abord que vous avez peut-être accompagné votre part de camembert d’un vin de Bordeaux très bien doté ou conclu votre mélange de Malabar moussonné et de Kwilu du Congo d’un généreux trou normand de derrière les fagots. Toutefois, en dépit de la rareté de leurs manifestations et l’imagination aidant, il est possible de dresser des fantômes des portraits tout à fait ressemblants. Il suffit pour cela de faire appel à votre mémoire et de vous ressouvenir de votre dernière visite à la Grande Médi@thèque de la  Ville. On y reconnaît facilement le campagnard au fait qu’il parle fort comme s’il s’adressait aux merles qui pillent ses cerisiers. S’il ne parle pas, l’homme de la campagne est en effet réputé naturellement taiseux, on peut encore le démasquer au fait qu’il marche lentement comme s’il voulait éviter les taupinières qui tapissent la pelouse de son courtil ou les mottes d’herbes qui servent parfois de gîtes aux lapins de garenne le jour de l’ouverture de la chasse. Lorsque vous l’avez donc clairement identifié baguenaudant le nez en l’air devant les rayonnages attribués aux ouvrages régionalistes où il espère retrouver des récits ayant trait à ses ancêtres,  vous savez de source sûre et par simple déduction que les ombres qui gravitent autour de lui sont des citadins. Toutefois, il arrive que l’homme de la campagne baguenaude également sur les trottoirs ou, notamment, dans les parcs municipaux. Mais c’est plus par simple nostalgie que pour guetter les gouvernantes qui houspillent les jeunes enfants qui tentent une escapade. En tout état de cause, vous pourrez, là encore, le circonvenir facilement au fait qu’il porte de grossières braies de velours côtelé et de solides brodequins de cuir noir remontant à la dernière guerre. Certes, il se peut que des citadins se vêtissent eux aussi de velours. Mais il s’agit alors d’un distingué velours râpé ; leurs chaussures sont des clarks et leurs manteaux des duffle-coats. On dit alors que ce sont des citadins ayant hérité d’une maison à la campagne pour les vacances scolaires et les fêtes de la Noël devant la cheminée. Philippe Delerme en est ainsi un parfait exemple. Il faudra toutefois se rappeler que tous les citadins présentant un tel accoutrement ne sont pas tous des Philippe Delerme. Donc, lorsque vous avez fait la part des choses et mis de côté, mais sans le leur dire car ils seraient vexés, les hommes de la campagne, vous avez tout loisir d’observer les ombres qui les entourent. Et c’est là que vous constatez, tout comme moi, qu’elles sont aussi inoffensives que des fantômes qui n’existent pas. Il n’y a donc aucune raison de les craindre. Tout comme les ombres qui vagabondent le soir au fond des bois. D’autant qu’il est très rare que des citadins errent le soir au fond des bois. Hormis, bien entendu, ceux qui y retournent par nostalgie de l’époque où les villes étaient encore établies au milieu des champs ! (© Roland Bosquet)

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10 mai 2012

Dégorgeurs de vent

      La vallée est réveillée dès prime par une cavalcade de moteurs. Chat-donné, qui a préféré dormir près de la cheminée, ajoute au tintamarre par des appels outragés. Dressé tel le Sphinx de Gizeh devant la porte de la cuisine, il réclame la liberté. Je la lui octroie sans barguigner. Puis, emporté par les habitudes hivernales,  je ravive les dernières braises de la cheminée et ajoute une branche de pommier pour son parfum de miel. Dehors, le brouhaha semble vouloir s’installer. J’ouvre avec précaution de volet de la fenêtre donnant sur la terrasse. Deux bergeronnettes en grande chamaillerie se retirent dans l’ombre des forsythias. Autour d’elles, un grand remue-ménage agite mon courtil où merles et moineaux rivalisent de piaillements pour marquer leur mauvaise humeur. A-t-on idée de réveiller si tôt matin la gente assoupie ? Entre les branches de la haie de plus en plus occultée par le feuillage, je distingue divers engins traçant dans le champ voisin un ballet incohérent. Camion de chantier aux couleurs vives et aux roues gigantesques, pelleteuse équipée de son godet en position d’attaque, 4x4-tous terrains encerclé de ses servants déguisés en jouets "Playmobil". La construction de la maison de Juliette et Mathieu entre dans sa phase active.

       Assis devant ma tasse de chocolat et armé d’une tartine agrémentée de beurre demi-sel et de confiture de rhubarbe, j’essaie de trier les informations, les "News", que débite la télévision en flot continu. Une sarabande de pourcentages esquisse un ballet abracadabrantesque sur les écrans. Les courbes se croisent, s’égarent et s’évitent, évoquant irrésistiblement la valse des neutrons à travers l’univers. Des interprètes-experts s’accordent à se contredire. Les sondages seraient scientifiquement réalisés par des professionnels mais comporteraient des marges d’erreurs dignes des plus aimables néophytes. Pourtant, les gagnants exultent et préparent avec confiance les prochaines échéances. Selon eux, "c’est plié". Pour les autres, "c’est cuit" et on ne manque pas de le leur rappeler ! Les minoritaires étaient hier les seuls à avoir politiquement raison. Ceux d’aujourd’hui auraient politiquement tort ! Ou inversement selon les interlocuteurs et leurs auditoires. Des candidats aux ministères exposent leur démarche. De futurs-ex répliquent par la leur. D’anciens futurs-ex déroulent les actions qu’ils auraient voulu mettre en place et de futurs anciens-ex développent celles qu’ils auraient certainement déployées. Comme si ces grands dégorgeurs de vent avaient une réelle influence sur le cours des choses !  En tout état de cause, celles-ci étant ce qu’elles sont et l’avenir se révélant tout aussi incertain que le passé, ce ne sont encore et toujours que verbiages qui se répandent comme rivière en crue. Si nos satellites égaraient soudain la couleur en chemin et si le son cessait tout à coup de sévir, le téléspectateur pourrait se croire transporté un demi-siècle en arrière. Palabres et controverses fourvoyés dans un monde d’un autre âge pour appréhender celui de demain ! En micro-trottoir, un groupe de "jeunes" demandent avec impertinence aux Éléphants qui paradent : « C’est quand maintenant »

       Là-bas, dans le champ d’à-côté, s’élabore le véritable avenir. Mathieu, Juliette et leur Anaïs ignorent probablement les chicanes qui agitent les marionnettes qui traversent les écrans. Penchés sur les plans de leur maison, ils négocient, sans dogmatisme ni apriorisme, la couleur du papier peint, l’orientation du carrelage ou la taille de la boite aux lettres. Ils ne savent pas encore que le facteur est actuellement une factrice, par ailleurs tout à fait charmante et qu’un lampadaire, bientôt, viendra jeter une lumière crue sur leurs activités nocturnes. Mais ils refusent que demain soit comme hier. Alors ils imaginent, explorent et créent un monde vraiment nouveau. Á la hauteur de leur modeste quotidien. (© Roland Bosquet)

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07 mai 2012

Le sort en est jeté

       Le sort en est jeté ! Non seulement demain ne sera guère différent d’hier mais les nuits seront aussi chahutées. Hector et Paris se sont en effet montrés, la nuit passée, aussi exubérants qu’une escouade de militants au soir d’une victoire électorale. Non que nous soyons en Tauride. La guerre de Troie a en bien eu lieu, le fameux cheval a bien détourné la vigilance des combattants et la ville n’est plus qu’un amas de ruines archéologiques arpentées par des fouilleurs de pierres à la poursuite de leur avenir académique. Nous sommes bien, au jour d’aujourd’hui, établis au cœur des Monts et noyés dans la brume matutinale d’un lever du jour frais et laborieux. En fait, outre ses rhumatismes, ses loirs et ses grillons, ma maison héberge également deux vieux hiboux installés à demeure dans ses combles.  Ils respectent à l’ordinaire une courtoise discrétion, sortant au médianoche d’un vague bruissement d’ailes et ne rentrant qu’aux rives du matin pour une longue journée de sommeil. Mais ils ont, la nuit dernière, dérogé à leurs habitudes de bons pères de famille ! Sillonnant leur repaire de long en large d’un pas de juge à hermine au sortir de la salle des délibérations, se frottant ici contre une poutre ancestrale provenant, selon la tradition, d’un antique château médiéval, bousculant là une figurine bantoue ayant servi, dit-on, à un vieux marabout vindicatif et rancunier, renversant ailleurs les œuvres complètes de Philippe Sollers. Puis, ils se sont envolés en grand ramage vers les frondaisons voisines qui ne tardèrent pas à résonner de leurs feulements sauvages. J’espérai jouir enfin d’une paix de propriétaire et sombrer dans un sommeil réparateur. Las ! Passé le temps trop court d’une bonhomme somnolence, ils revinrent arpenter, comme s’ils en voulaient estimer la solidité, les épaisses planches de chêne du parquet. Mais ce fut pour ressortir bientôt dans  un sombre hululement propre à glacer le sang  du plus innocent des vampires des Carpates, rentrer à nouveau en soupirant comme un soufflet de forge de maréchal-ferrant confronté à un escadron de chasseurs à cheval de la garde républicaine et repartir derechef en ahanant comme une compagnie de portefaix réapprovisionnant un navire au long cours en partance pour l’ile d’Houat. Sur le matin, alors que l’aube dessinait à peine de pâles esquisses au fronton des collines, un grand chambardement secoua, en guise de point d’orgue, la bâtisse toute entière. Un lourd silence s’ensuivit, évoquant irrésistiblement l’atmosphère de la morne plaine de Waterloo après la funeste bataille. Lourd silence rapidement ponctué de piaillements impatients. Mes locataires auraient-ils transporté leur progéniture au-dessus de ma tête ? Voilà qui n’augure rien de bon pour les nuitées prochaines  et présage pire encore pour les réveils. Chat-donné lui-même, après s’être longuement étiré, ignore d’un air grognon le fond de chocolat de mon bol de petit-déjeuner et les ageasses, dans leurs bouleaux, sont étrangement calmes, presque assoupies. Pourtant, comme écrit Jacques Rancourt, "La journée est bien partie pour durer". Je vais donc devoir l’agrémenter d’un plaisir supplémentaire. Alors, je décide de suivre les conseils de la lune qui boucle justement son premier noeud du mois et de renoncer à tout labeur maraîché. J’inscris d’office au programme une plongée dans "La Sagesse des abeilles" de Michel Onfray.  Pour le lyrisme de la leçon de philosophie et parce qu’il en fut créé une scène théâtrale  montée par la Comédie de Caen. Et je glisse sur la chaîne la magistrale Maria Callas dans le rôle de Violetta dans la Traviata de Giuseppe Verdi. Pour le plaisir de retrouver ce drame baroque récemment entendu avec l’orchestre du Limousin. Spectacle alors de bonne facture qui prouve que les provinces perdues au cœur des Monts peuvent, elles-aussi, offrir à leurs autochtones, des loisirs culturels dignes des temples de la capitale. Á condition, cela va de soi, de pouvoir dormir tout son saoul dès le coucher du soleil. Mais ne bougonnons pas trop fort à l’encontre de la vie à la campagne. Le risque est grand en effet de devoir subir les remontrances des Moustaches Vertes si, enfin dégrisées, elles choisissaient de s’extirper des labyrinthiques marécages des jeux de pouvoir  et de parler d’écologie ! (© Roland Bosquet)

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30 avril 2012

Joseph-Paul  Schneider

poesie_Joseph_Paul_Schneider

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26 avril 2012

L'avenir du monde

      Hier, profitant d’une trouée de ciel bleu dans la litanie d’averses qui accablent la vallée, Joseph, l’âne d’Hélène et de Sébastien, entre dans la cour de mon courtil à pas prudents. Agrippée à sa crinière, une fillette tente de garder l’équilibre. Á ses côtés, un jeune homme tente de la rassurer à mi-voix. Son père sans doute. Il porte par ailleurs sur la poitrine un curieux appareillage de toiles et de sangles dont je ne discerne pas l’usage. Le groupe se dirige vers moi alors que  je suis cassé en deux au-dessus d’un parterre de rosiers. Les pluies de la semaine passée ont donné un nouvel élan aux herbes indésirables qui se font un malin plaisir d’envahir le moindre espace disponible. J’ai décidé de me montrer impitoyable. Mais en attendant, me redresser précipitamment réveille de vieilles courbatures. J’accueille malgré tout l’équipage avec un sourire avenant sur les lèvres. En me reconnaissant, Joseph relève alors brusquement la tête et lance un hi-han retentissant. Surprise, sa cavalière jette un petit cri aigu qui sème la perturbation dans les buissons. Merles et moineaux s’égaient dans toutes les directions. Un écureuil qui escaladait le bouleau au sommet duquel les pies ont établi leur nid s’enfuit dans les sapins. Les ramiers qui y couvent leurs œufs montrent leur désapprobation en grand ramage. Comme s’il interprétait cette suite d’événements comme autant de signaux codés, Joseph s’élance dans ma direction. La fillette lance un nouveau cri chargé de frayeur cette fois avant de choir sur l’herbe de la pelouse. Tentant désespérément de la rattraper avant qu’elle n’atteigne le sol, son accompagnateur se précipite. Mais son pied butte contre une taupinière dissimulée derrière une touffe plus épaisse que les autres, il trébuche lamentablement et s’effondre à son tour. Libre de ses mouvements Joseph accélère le pas et me rejoint avant même que j’aie pu faire un pas, moi aussi, en direction de mes visiteurs. J’avance la main pour m’emparer de son licol mais, indifférent à mes rappels à l’ordre, il plonge son museau gluant de bave dans ma poche à la recherche du croûton de pain que j’ai pris l’habitude de lui donner à chacune de nos rencontres. Je le rabroue. Il insiste. Je le repousse vertement. Il s’éloigne, dépité, vers l’enclos des chèvres naines. Le jeune homme se relève et console la fillette qui pleurniche. Elle a eu peur, s’excuse-t-il, à mon adresse. Je reconnais alors Mathieu, mon futur voisin, ainsi que l’appareil qu’il porte sur la poitrine. Vous avez perdu le bébé dans l’affaire ! Il me fixe les yeux brillants d’étonnement, tâte distraitement le petit sac de toile de la main et part dans un joyeux éclat de rire. C’est Juliette qui… ! Mais il ne parvient pas à achever sa phrase. La fillette qui agrippait sa veste comme on s’accroche à une bouée de sauvetage au moment du naufrage, laisse échapper les gros sanglots qui gonflaient sa poitrine. C’est entre rires et larmes que nous nous dirigeons vers ma cuisine. Mais une voix en provenance du chemin nous alerte. C’est Juliette ! Mathieu fait demi-tour, la fillette sur les talons. Ils ont encore fait des bêtises ? La voix de la jeune femme est joyeuse. Elle entre cependant dans mon courtil à pas prudents. Elle serre précieusement contre elle un petit paquet de lainages roses et blancs. Ses joues sont pâles et des cernes soulignent ses yeux. Je vous présente Anaïs, la gracieuse ! Un petit pleur étouffé s’élève dans l’air traversé des parfums des lilas voisins. Finissez d’entrer ! La fillette, qui répond au joli nom de Gaëlle, boit du jus d’orange avec une paille. Pendant les vacances, j’en ai toujours en réserve pour les enfants de passage. Mathieu fixe le fond de sa tasse comme s’il voulait lire l’avenir dans le marc de café. Juliette ne boit rien mais admire sa fille sans un mot. Sur la chaise avancée devant la cheminée, le matou Chat-donné s’étire paresseusement. Dehors, la factrice remplaçante fait demi-tour dans le chemin après avoir déposé le courrier dans la boite aux lettres. Les cloches de l’église du village sonnent tierce. Hélène a dit que tu viennes manger avec nous, dit Gaëlle qui se lève d’un bond en apercevant Joseph devant la porte. Ainsi s’écoule la vie à la campagne. Il ne s’y passe rien mais tant d’aventures à la fois ! Là-bas, à la Capitale, on dit que se joue en ces temps l’avenir du monde. Ici se joue celui d’Anaïs et de Gaëlle, de Mathieu et de Juliette et de tant d’autres aussi. Entre tendresse et sourire. Passionnément et paisiblement à la fois. Loin des échauffourées verbales autour de l’avenir d’hier dont on nous ressasse les oreilles. (© Roland Bosquet)

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23 avril 2012

Logorrhées assourdissantes

     Branle-bas dans le ban et l’arrière-ban des amis et des connaissances. Toutes et tous sont convoqués. Où ? Quand ? Comment ? Les interrogations pleuvent comme grêlons en avril. Les conciliabules s’échauffent. Les services de téléphonie aussi. En vain ! L’idée d’envoyer des pigeons voyageurs dûment porteurs de demandes d’éclaircissements est émise par notre sommité universitaire en Histoire. Déjà, lors de la bataille de la Marne… Hélène rappelle que mes pigeons bruns ne voyagent guère que quelques heures par an à la recherche d’une dulcinée. Il en va de l’avenir de la volière ! Il appert en définitive que l’assignation émane de Marthe Dumas du Mas du Goth. Elle recommande par ailleurs aux participants de se munir de leur panier repas. Question de Sophie, reprise immédiatement par Colette. Chacun doit-il apporter toute sa part ou seulement une part du tout ? Le Hibou prétend qu’en son siècle reculé, Ρλάτων philosophait déjà gravement au sujet de l’individualisme au cours d’interminables banquets. Porthos, en tant qu’ancien professeur de grec ancien, conteste la notion de "banquet" ainsi proposée. Il ne s’agirait que d’une allégorie en rien comparable aux joyeuses ripailles de nos ancêtres les Gaulois. Colette clôt la controverse en rappelant que nous ne sommes pas conviés à des agapes. Alors pourquoi sommes-nous requis ? Influencé sans doute par l’actualité, Porthos subodore un déménagement. Doit-on venir en frac ou en portefaix ? La révolte gronde alors même que le chantier n’est pas encore définitivement ouvert. Je n’ai plus l’âge de porter des meubles ! Moi, je suis allergique à la poussière ! Mon pauvre ami, c’est à l’effort auquel tu es allergique ! J’espère qu’elle n’utilise pas ces produits chimiques qui font reluire les commodes ! Moi, en tant qu’écologiste, j’utilise la cire d’abeille. Hélène met fin au débat : lapin ou poulet ? Sophie se charge des cochonnailles ! Elle est très friande de gros pâtés fermiers et de jambons cuits dans la cheminée. Comme au Moyen-âge ! Chez les bourgeois, précise l’Historien, pas chez les gens du peuple ! Porthos mime ses poches vides dans un entrechat qui se veut aérien. Colette prend une option sur la pâtisserie. Une fouasse, comme en Causse ! J’avance une bouteille du mâconnais Saint-Gengoux de Scissé qui accompagnerait fort bien les charcuteries et les viandes. Accord unanime de l’assemblée à condition que je double la provision et que j’ajoute un grave pour soutenir le fromage. Rendez-vous est donné dans mon courtil où paniers et cabas sont chargés dans le chartil de Sébastien. Le soleil "culmine en son zénith" lorsque, sous la protection d’une escadrille de choucas chassés du clocher de l’église du village par la sonnerie de l’angélus, notre convoi s’ébranle vers le Mas du Goth. Nous sommes accueillis par un Thomas affublé d’un chapeau d’épouvantail et armé d’un balai de genêts d’Espagne. La pierre du seuil est vivement débarrassée de ses ultimes scories. Finissez d’entrer, Nobles Seigneurs et Gentes Dames ! Telle la République en grand apparat, Marthe siège en son vieux fauteuil de rotin. Lové sur ses genoux, son Chat-trouvé nous observe d’un regard torve. Celui de Marthe pétille de malice à la vue de nos yeux écarquillés. Les murs de sa cuisine-salle à manger arborent une lumineuse couleur gris-beige rosé et le tuyau de sa cuisinière à bois brille comme un sous neuf. Dans la cheminée fume une branche de pommier exhalant une douce fragrance de miel. Sur la table recouverte de la nappe blanche brodée qui, selon notre hôtesse, lui vient de sa Grand-mère, le couvert a été dressé autour d’un décor de verdure. C’est Thomas ! Il voulait vous faire la surprise. Elle ponctue ce remerciement déguisé d’un sourire plein d’affection qui accentue encore le réseau de rides qui traverse ses joues rosies de plaisir. Á la radio, les commentateurs commentent les chances des deux derniers prétendants au trône de Roy de France. Je propose démocratiquement de remplacer ces logorrhées assourdissantes par les chanteurs touarègues du Tassili, Tinariwen. Le décompte des voix indique 50% pour, 50% contre. Prémonitoire ? (© Roland Bosquet)

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19 avril 2012

Chat-donné

       Depuis quelques jours, en ouvrant les volets de la fenêtre donnant sur la terrasse, j’aperçois sa silhouette noire au pied des sapins. Si, par pure maladresse de ma part, le volet cogne trop brusquement contre le mur, brisant alors la paix de mon courtil, il s’esquive sous les branches basses, aussi furtif qu’un écureuil descendu de son fayard. L’air d’avril est encore frais mais les après-midis ensoleillés invitent à sortir les boutures de géraniums demeurées jusqu’ici à l’abri sous l’appentis dont je laisse la porte ouverte. Hier soir, alors que je rentre mes petites plantations pour la nuit, je le découvre étalé de tout son long sur la table avancée devant la fenêtre. Il m’observe d’abord d’une prunelle acerbe et chargée de reproches puis il s’élance vers la sortie et disparaît d’un bond. Non sans renverser une potée de jeunes pousses de pommiers d’amour destinées à Marthe Dumas du Mas du Goth. Je grogne et rouspète dans ma barbe. Mais le mal est fait. Il ne me reste plus qu’à ramasser le terreau et à repiquer le plus délicatement possible les fines et fragiles plantules. Ce matin, alors que je suis, comme chaque matin, agrippé au clavier de mon ordinateur, il apparaît tout à coup sur le rebord de la fenêtre de mon bureau. Il semble chercher à voir ce qui se déroule de l’autre côté de la vitre.    Mais comme il ne s’y passe rien, il s’assied tranquillement au soleil et se lance dans une toilette  approfondie de sa toison.

        Abandonnant là mon texte et laissant ma phrase en suspend au-dessus du vide sidéral de mon imagination, je l’observe à mon tour. Épaules puissantes, gestes amples et souples et échine indolente, il paraît l’exemple même du raminagrobis dans toute sa splendeur. Et son  pelage aussi noir qu’un secret-défense ajoute encore à son ombrageuse majesté. Seule une petite tache blanche de la taille d’une pièce de cent sous éclaire son menton comme une signature de métissage. Çà et là,  quelques brindilles sèches, traces de rosée ou éclats de feuilles mortes émaillent son poil ébouriffé. Mais en cette période de l’année, les matous ont coutume de courir la gueuse au long de vastes territoires. Ils ne réintègrent généralement leur domicile qu’au petit matin, le poil broussailleux et l’humeur blafarde. Le magnifique spécimen qui s’étire paresseusement sous mes yeux revient manifestement de semblable randonnée sauvage sous l’œil glauque de la lune. D’où sors-tu donc fripon ? Perdu dans mes réflexions, j’ai dû parler un peu fort. L’animal relève la tête et lâche un sonore miaou sorti du fond de la gorge qui affole les mésanges charbonnières des alentours. C’est alors trop d’agitation pour cet adepte de la sieste. Il se relève avec dignité, me jette un regard peu amène, saute avec grâce sur le sol et s’éloigne la queue dressée en point d’interrogation.

          Incapable désormais de me replonger dans l’histoire abracadabrantesque que je tente en vain de mener à son terme, je décide de me préparer ma potion magique habituelle composée de malabar moussonné et de kwilu du Congo. Lorsque j’arrive dans la cuisine, mon œil est attiré par une ombre assise devant la porte d’entrée. Il me regarde fixement sans le moindre mouvement de recul. J’ouvre. Il entre sans hâte excessive, se frotte contre ma jambe pour me signifier mon appartenance à son royaume et bondit sur la chaise la plus proche. Vexé d’être ainsi relégué au rang de simple sujet de son altesse féline et afin de lui rappeler mes prérogatives de maître de maison, je décide de l’appeler Chat-donné. Mais je ne me fais guère d’illusions. C’est lui, bien sûr, qui deviendra le vrai Roy en mon royaume. Comme toujours avec les chats ! (© Roland Bosquet)

Posté par roland bosquet à 10:37 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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