Chroniques d'un vieux bougon

28 avril 2017

Denis Wetterwald, poésie/chanson

quoique

 

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25 avril 2017

Comme les taupinières

taupiniere

       On a vu qu’El Niño a récemment occasionné des chutes de pluie diluviennes sur le Pérou, provoquant inondations et coulées de boues meurtrières. L’hiver a également déversé ses averses sur mon courtil, attendrissant ainsi la terre de la pelouse. Mulots et campagnols en profitent pour creuser leurs interminables galeries. Merles, moineaux, mésanges et chardonnerets s’en donnent à cœur joie. Les petits monticules d’herbes et de mousses abandonnés par ces rongeurs souterrains sont leur cible favorite : on y trouve une belle concentration d’insectes et de lombrics. Ces derniers sont certes de précieux auxiliaires naturels, sinon même écologiques, en aérant la terre, en l’enrichissant et en apportant au gazon les nutriments indispensables à sa pousse ferme et régulière. Mais leur prolifération deviendrait rapidement néfaste sinon même funeste. C’est pourquoi, dans sa grande sagesse, la nature a invité les taupes à y mettre bon ordre. Lesquelles taupes creusent évidemment leurs propres tunnels pour accéder elles aussi à leur garde-manger. Elles sont d’habiles mineurs de fond et conjuguent la maîtrise des meilleurs ingénieurs pour l’agencement de leurs abris souterrains et la dextérité des excavatrices les plus performantes pour les forer. Il leur faut cependant à un moment ou à un autre se débarrasser des excédents de terre. Elles n’ont alors d’autre recours que de l’amonceler çà et là en petits monticules qui viennent ainsi ponctuer de taches marron la monotonie des moquettes gazonnées. Certaines années fastes, l’altitude des courtils de banlieue peut ainsi gagner quelques centimètres. Faussant d’autant les mesures savantes effectuées par les satellites les plus perfectionnés. Outre les pâquerettes et les fleurs de pissenlit, cinq ou six mamelons décorent donc ce matin ma belle pelouse au vert tendre. Ici ou là, une pie ou un corbeau y a déjà fouaillé d’une patte volontaire. Mais la plupart de ces éminences demeurent inviolées. Et depuis la fenêtre donnant sur ma terrasse, j’ai même l’impression que leurs constructrices se sont à chaque fois donné pour objectif d’édifier la plus élevée. Je ne saurais à vue d’œil les départager avec certitude. L’une d’elle me semble cependant mériter la plus brillante des médailles. Stratégiquement située à égale distance de la platebande de rosiers, des sapins de trente années d’âge et des bouleaux guère plus jeunes, elle évoque irrésistiblement la pyramide de Kukulcán dans la péninsule du Yucatan. En plus petit bien entendu ; mais une pyramide tout de même. Ce qui n’est pas rien ! À l’image des taupes, korrigans, lutins et farfadets, l’homme aime lui aussi à édifier des monuments à la gloire de ses divinités. Il a ainsi bâti des pyramides un peu partout sur la Terre. Puis il a érigé des immeubles avec ascenseur pour y loger les riches et les luxueux bureaux des vastes entreprises multinationales. Il convient, pour le prestige, d’exposer aux yeux de tous sa surface financière et sa capacité de nuisance. Mais cette époque ancienne qui ne connaissait pas encore la télévision, internet et le téléphone portable est révolue. À coup de discours, débats et autres distributions de tracts sur les marchés du dimanche matin, des petits futés se sont édifié de vastes royaumes de paroles et de vent. Mais vient toujours le moment où les courbes des baromètres ne suffisent plus. Comme pour les taupinières, il faut déterminer sérieusement le plus haut, le plus solide et le plus riche de promesses tenables. Et comme pour les taupinières, pies, corbeaux et électeurs se font alors un malin plaisir d’égratigner les plus prétentieux, les plus volatiles et les plus inconsistants. Le concours n’est pas terminé. Reste une dernière étape. Le proverbe bantou dit que le sage lit l’avenir dans le regard des enfants. Gageons qu’une certaine forme de sagesse conduira les jardiniers à rejeter le retour nostalgique au passé du "c’était mieux avant" et à choisir le bulletin qui organise au mieux l’avenir. Ce qui laisse bien des choses à penser.

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21 avril 2017

Yves-André Le Fol, poésie

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18 avril 2017

Le spectacle promet d'être grandiose.

Cygne

        De retour sous un ciel dégagé du concert de l’Orchestre Philarmonique de Région qui donnait des interprétations somme toute sympathiques du Peer Gynt de Grieg et de plusieurs mouvements de la cinquième symphonie de Hans Eklund.  L’air est doux et traversé de chauds effluves printaniers. Le ballet des étoiles déploie avec faste ses mille feux. La Grande Ourse, facilement identifiable, la constellation du Cocher et son étincelante Capella et celle du Petit Chien et sa Pro cyon non moins éclatante. Difficile par contre de détecter Cérès à l’œil nu. Elle a été portée à la distinction de planète mais elle n’en reste pas moins naine avec ses maigres petits mille kilomètres de diamètre. Selon la sonde Sofia, elle aurait émigré, elle aussi, depuis les confins de notre système solaire. Pourquoi, dans ce cas, avoir effectué tout ce chemin pour se dissimuler au milieu des astéroïdes qui gravitent entre Jupiter et Uranus ? Craignait-elle quelque contrôle d’identité puisqu’à l’époque de son voyage la communauté scientifique ne lui en avait pas encore attribué ? Redoutait-elle de se voir reconduite aux frontières, son point de départ ? Nous ne le sauront peut-être jamais. Bien des mystères cosmiques demeureront encore longtemps sans explication. Il est par contre une étoile qui, bien que beaucoup plus éloignée de nous, bénéficie de l’empressement de nos observateurs astronomiques, KIC9832227. Elle aurait pu être handicapée par sa situation fort éloignée des regards des journalistes d’investigation les plus inquisiteurs. Elle évolue en effet dans la constellation du Cygne à plus de dix-sept milliards vingt-neuf mille huit cent vingt-trois kilomètres de notre palais de l’Élysée. Mais elle offre malgré tout nombre de qualités propres à retenir leur attention. Elle respecte ainsi scrupuleusement le principe de parité. Sous ses apparences modestes sinon effacées dues à son unique appellation, elle présente un visage double ou binaire, selon le jargon des astronomes, et l’un des membres de ce couple, de taille plus réduite, tourne inlassablement autour de l’autre. Nul besoin, certes, d’utiliser un télescope pour constater semblable comportement dans la vie courante. Un directeur ne sort jamais sans son sous-directeur, un pâtissier renommé sans son premier commis, un Président sans son Premier Ministre. Le fait n’en est pas moins remarquable dans le ciel où il semble peu fréquent. Et il est d’autant plus remarquable que le plus petit des deux se montre de plus en plus véloce. Hélas, cette précipitation lui sera fatale. En effet, contrairement à ce qui se produit au quotidien, à savoir que c’est souvent le sous-directeur qui éjecte le directeur, le premier commis qui ouvre une pâtisserie concurrente et détrône son patron ou le Premier Ministre qui dévalue son Président, les spécialistes du ciel étoilé prédisent que nous devrions prochainement assister à une véritable fusion-absorption. La scène devrait même être visible à l’œil nu depuis le 55 rue du faubourg Saint-Honoré comme de partout ailleurs dans le Pays. Elle ne se produira que dans cinq ans, en début du mois de mai 2022, mais le spectacle ne manquera pas de se révéler grandiose. La nouvelle étoile qui naîtra sous nos yeux sera dix mille fois plus brillante que les deux actuelles côtes-à-côtes ! Mais l’attente ne sera-t-elle pas trop difficile à supporter ? Certains psychologues sans enfants recommandent aux parents d’apprendre la frustration à leurs progénitures afin qu’elles apprennent leur vie future. L’apprentissage ne risque-t-il pas, dans le cas présent, de se révéler trop dur pour nos jeunes sociétés immatures habituées à voir leurs désirs se réaliser sans délais ? À moins que décision ne soit prise en "Haut Lieu" de tout laisser en suspend d’ici là. Engagements, promesses, perspectives, plans quinquennaux, élections, désistements. Selon le bon vieux principe de précaution qui dit que ça ne peut pas continuer comme çà mais qu’il ne faut surtout rien changer. Mais même en excluant tout ce qui relèverait de la limite d’âge, de consommation ou de péremption, ne risque-t-on pas alors de s’abandonner à la terrible procrastination ? Voilà qui laisse bien des choses à penser. 

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14 avril 2017

Yves Bonnefoy, poésie.

bonnefoy

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11 avril 2017

Parade printanière.

parade_nuptiale

        Les cerisiers sont en fleur. Les Myosotis, ficaires et pissenlits tapissent les clos. Un nuage au vert acidulé enveloppe les bouleaux. Dans quelques semaines, les palisses seront couvertes de feuilles et les futaies de chênes, fayards et châtaigniers arboreront leurs nouveaux habits de verdure. Et par un mouvement inversement proportionnel, la femme se dépouillera de ses oripeaux d’hiver, bottes, manteaux, écharpes de laine et bonnets. Au premier rayon de soleil, elle revêtira son chemisier aux jaunes pétillants, exposera ses bras nus et relèvera l’ourlet de sa jupe. L’homme, quant à lui, conservera sa tenue anthracite pour accéder d’un pas vif et sévère à la tour du siège de son entreprise internationale avant de s’engouffrer dans l’ascenseur conduisant à son bureau au dix-huitième étage. À peine troquera-t-il sa cravate d’un triste bleu nuit pour une au rouge publicitaire. D’où vient cette différence ? Rares doivent être les téléspectateurs à n’avoir jamais vu ces documentaires décrivant les parades amoureuses des oiseaux. Pour échapper aux innombrables dangers qui les menacent, les oiseaux peuvent en effet distinguer les couleurs. C’est ainsi que le mâle se pare de ses plus beaux atours, gonfle son jabot, le teinte de rouge, de jaune, de bleu et danse un ballet endiablé pour séduire la femelle aux tenues ternes et insipides. Le mammifère, par contre, moins exposé peut-être aux attaques de ses prédateurs ou plus apte à s’en défendre, ne voit ses entours qu’en déclinés de noir et blanc. Comme les insectes, il est alors contraint d’avoir recours à des phéromones spécialisées pour prévenir sa future dulcinée de sa présence et la convaincre de la qualité de sa semence reproductive. Or l’homme est, comme souvent, l’exception qui confirme la règle. Son système de vision lui permet d’admirer les arcs en ciel, de savoir quand il peut traverser la chaussée au feu tricolore, de repérer sa Bugatti aux reflets écarlates à trois cents mètres à la ronde et, surtout, le corsage bleu ciel de la secrétaire du patron. Car, chez Sapiens, c’est la femme qui pratique la parade nuptiale. Il n’en a pas toujours été ainsi. Chez les hominidés en général et les grands singes en particulier, l’un et l’autre sexe ne manque pas de se parer de ses plus beaux pelages pour attirer l’attention. Pourquoi l’homme, issu des lignées de grands singes africains comme ses cousins les chimpanzés ou les bonobos, n’affiche-t-il pas ses plus beaux ramages à l’heure de fonder une descendance ? Selon les paléoanthropologues les plus avertis, l’évolution chère à Darwin en serait la cause. Poussé un jour par quelque refroidissement climatique ayant modifié son environnement ou par une trop féroce compétition avec les autres hôtes de son milieu arboré, Homo s’installa dans la plaine. Ce milieu ouvert lui offrit un accès plus facile et toute l’année à une nourriture plus diversifiée et plus riche où figurait notamment le fameux menu carné aujourd’hui si décrié par les adeptes du végétalisme. N’étant plus prisonnière des saisons pour choisir la meilleure période de reproduction, la femme en vint peu à peu à ovuler douze lunaisons par an. Comme, parallèlement, la monogamie s’imposait face au nomadisme sexuel, il devint indispensable pour la perpétuation de l’espèce que ce soit la femme qui choisisse elle-même le meilleur père pour ses petits. À savoir un mâle assez costaud pour assurer la protection de la famille, assez travailleur pour la nourrir, faire la vaisselle et descendre la poubelle le soir en rentrant du bureau et assez beau gosse pour attiser la jalousie des meilleures amies au bord de la piscine. En un mot, le typique cadre supérieur de trente-cinq ans employé dans une entreprise du CAC40. Mais comme les hommes d’aujourd’hui ne possèdent pas tous ces belles qualités, la femme est obligée de les attirer autour d’elle pour mieux effectuer son choix. Elle en vient alors à se maquiller, à se parer de ses plus aguichantes toilettes et à teindre en blond son opulente chevelure. On voit par-là que, contrairement à certaines idées reçues, elle agit non pas par banale frivolité mais par soucis de la pérennité de l’espèce. Ce qui nous laisse bien des choses à penser.  

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07 avril 2017

Alain Lacouchie, poésie

lacouchie

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04 avril 2017

Tu seras un chef, mon fils.

Otzy

        Il vit depuis toujours dans ce petit village établi au pied de la montagne. Son père, forgeron de son état, lui a enseigné l’art de fondre le cuivre et de battre le fer. Mais lui préfère traquer le gibier avec son arc de bois d’if, ses flèches aux pointes de silex et son carquois en peau de chèvre. Or le chef du village s’en vient à mourir et, comme souvent hélas, son décès laisse libre cours à la zizanie. L’un lorgne sur le potager de son voisin où les oignons et les raves lui semblent pousser bien mieux que dans le sien. Un autre prétend s’attribuer l’accorte fille de la coutière qui est toujours célibataire alors qu’elle pourrait lui donner de nombreux et beaux enfants. Un troisième s’en prend au cochon de la veuve sous le prétexte qu’il se baguenaude jusque dans sa hutte. Il devient indispensable de désigner d’urgence un nouveau chef. Le Conseil des Anciens se réunit le soir de la pleine lune et délibère. Il sera fait appel aux candidatures. Plusieurs impétrants se présentent. Habile chasseur, notre ami jouit déjà d’une belle réputation. Plusieurs familles qui souhaitent conserver leurs petits privilèges acquis au fil du temps l’invitent ardemment à les représenter. Flatté, il affiche alors ses prétentions. Il décidera avec la même sagesse que le regretté défunt. Mais il est, selon lui, de la plus haute importance de réformer en profondeur de vieilles habitudes devenues obsolètes sinon même coûteuses. Ainsi, il prévoit de réduire les avantages accordés aux vieux et aux malades car ils obèrent de plus en plus gravement les maigres ressources du village. Il affectera d’office à l’entretien du chemin conduisant à la vallée tous ceux qui s’adonnent à l’oisiveté source de tous les maux. Et il instaurera un Service de Chasse Obligatoire pour les jeunes hommes qui commencent à exposer du poil au menton. Les boiteux, les maladifs et les imberbes en seront bien entendu exemptés. Les deux autres candidats s’affirment bien sûr adeptes eux aussi de l’égalité pour tous. Mais celui des familles pauvres promet en outre une distribution sans condition et à vie d’un minimum de nourriture et de bois de chauffage. Et trouvant chez les deux autres postulants nombre d’éléments de bon sens, celui des familles du centre affirme qu’il serait bien plus raisonnable d’unir les bonnes volontés de tous bords afin de faire avancer le progrès dans la bonne direction. Au début, notre chasseur impénitent rencontre une belle audience. Il paraît évident à chacun qu’il sera le bouveau locataire de la Grande Hutte Centrale. C’est alors que ses partisans s’avisent qu’il est vraiment habillé comme un épouvantail et peu digne ainsi de représenter le village. L’un d’eux lui fait confectionner sur mesure un pagne de peau de chèvre avec sa ceinture en peau de veau, un pantalon lui aussi en peau de chèvre, un long manteau de peau de chamois et une cape de fibres végétales tressées. Un autre lui offre des mocassins de peau de cerf à semelles de peau d’ours brun. Un troisième lui fait don d’un magnifique bonnet de fourrure qui lui sied à merveille. Chacun reconnaît qu’il a vraiment fière allure. Mais ses adversaires crient au "skandal" et à la concurrence déloyale. Sa renommée s’effrite. Craignant d’être entraînés dans sa disgrâce, ses soutiens l’abandonnent les uns après les autres. Après une réunion particulièrement houleuse et las de se voir ainsi vilipendé, notre ami s’arme de son arc et de ses flèches, d’une hache de cuivre au manche de bois d’if, d’un couteau de frêne à lame de silex, d’un étui d’écorce de bouleau  rempli de charbon de bois et d’un petit sac de cuir pour l’amadou et l’éclat de pyrite et s’élance vers la montagne qu’il connaît si bien. Désespérée, sa pauvre épouse Anatide le supplie. « Ne pars pas, Ötzi ! Ce n’est pas grave si tu n’es pas le chef ! » Mais Ötzi atteint bientôt la glace qui ne fond jamais et disparaît de l’autre côté de l’horizon. Le lendemain, le Conseil des Anciens se réunit de nouveau. Après d’âpres délibérations, il désigne un successeur au respecté défunt et la paix peut enfin revenir sur le village. Mais pour combien de temps ? De tels événements ne risquent-ils pas de se reproduire un jour ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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31 mars 2017

Venus Khoury Ghata, poésie

Ghoury_Ghata

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28 mars 2017

Le racloir

racloir

      La sécheresse avait sévit depuis plusieurs lunes mais la saison des pluies approchait. La savane reverdirait, de nouvelles pousses jailliraient à la pointe des arbres, les fleurs ne tarderaient pas à s’ouvrir et à embaumer l’air. Des nuées d‘insectes s’abattraient sur la canopée pour les féconder. Les fruits mûriraient bientôt apportant au petit clan, non seulement de belles et bonnes friandises, mais surtout les vitamines indispensables pour supporter la sécheresse qui reviendrait, inexorablement. Comme les autres, Lucy était lasse des racines, oignons et autres rhizomes qu’il fallait arracher à la terre dure et caillouteuse à l’aide d’un bâton, d’un os arraché au squelette d’un rhinocéros ou d’un éléphant ou même à mains nues. Lucy était lasse de blesser ses longs doigts perclus d’hématomes en tentant de briser avec des pierres les dernières noix de leur réserve. Et d’autant plus lasse qu’à cause précisément de cette sécheresse, les lions, hyènes et autres léopards affluaient autour de leur groupe dans l’espoir d’attraper l’un de ses membres pour s’en rassasier. À la moindre alerte, il fallait se  précipiter sous le couvert des arbres, s’agripper à la première branche venue, grimper le plus haut possible au risque de tomber et attendre que l’animal se fatigue et s’éloigne à la recherche d’une autre proie. Plusieurs n’avaient pas été assez rapides ou, poussés par la faim, s’étaient obstinés trop longtemps à déterrer de quoi se nourrir. Tous les avaient vus mourir sous leurs yeux, broyés et déchiquetés par les dents acérées des monstres, eux aussi affamés. La veille, un petit groupe de chasseurs particulièrement hardis et opiniâtres étaient malgré tout parvenus à s’emparer d’un phacochère à la recherche d’une mare ou d’un point d’eau. Lucy n’était pas vraiment attirée par cette nourriture trop tendre pour ses dents plutôt habituées à mastiquer des tubercules ou les fruits durs et coriaces des noix. Mais la faim avait été plus forte que son dégoût. Elle avait même, à l’aide d’une pierre taillée en biseau, raclé jusqu’à la plus fine parcelle restée accrochée à l’os qui lui avait été attribué.

      Les premiers orages éclatèrent à l’horizon en fin de journée. Au milieu de la nuit, l’eau arriva enfin par le ru à sec depuis longtemps qui bordait leur territoire. Au matin, la petite retenue qu’ils avaient creusée était remplie. Il pleuvait toujours, mais poussés par la soif et malgré la boue et les débris divers, Lucy et quelques autres s’enhardirent et sautèrent de leurs branches pour s’abreuver. C’est alors qu’une vague énorme déferla sur eux et les engloutit. 3,7 millions d’années plus tard, en écoutant la chanson des Beatles Lucy in the Sky with Diamonds, des archéologues retrouveront leurs dépouilles fossilisées. Elles contribuerontainsià la marche de la science vers une meilleure connaissance de l’Histoire de l’Homme. Les mêmes archéologues découvriront à leurs côtés ces pierres taillées par éclat que Lucy et les australopithèques de son clan utilisaient pour racler les os, découper un cuisseau de gazelle, briser un crâne pour en extraire la cervelle ou trancher une racine. Le racloir est en effet un merveilleux outil que chacun peut facilement utiliser pour un peu n’importe quoi. Nul besoin d’être titulaire d’un diplôme universitaire tel qu’un CAP, un BTS ni même un Master. Si sa fabrication exigea, à l’époque de notre amie, une dextérité certaine, une belle opiniâtreté et une grande capacité de résistance à la douleur, il n’en est plus rien aujourd’hui. Les racloirs ne sont d’ailleurs plus en pierre, qu’elle soit taillée ou polie. Le gourmand racle en effet son assiette avec un morceau de pain pour ne rien perdre de la sauce de sa blanquette d’agneau aux morilles. Le tanneur racle la peau du veau mort-né avec son estrèque à manche de buis avant d’en faire un parchemin de prix. Le jardinier n’oublie jamais de frotter les semelles crottées de ses bottes sur le racloir de fonte fiché dans le mur à l’entrée de la cuisine par crainte des cris de la maîtresse de maison. La dame âgée du cinquième étage et abonnée au minimum vieillesse racle chaque matin son porte-monnaie pour acheter son yaourt quotidien. Certains députés même et certains sénateurs n’hésitent pas eux aussi à racler les moindres sommes mises à leur disposition par le législateur et le contribuable. On voit par-là que l’action de racler remonte non seulement aux origines de l’Homme et se révèle toujours aussi florissante mais qu'elle est également promise à un brillant avenir. Ce qui laisse bien des choses à penser. 

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