Chroniques d'un vieux bougon

16 février 2018

La dictature du mot de passe.

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       Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ma visite matutinale des quatre coins de mon courtil est un rituel incontournable. D’un mot, d’une phrase ou d’un silence, je salue mes bouleaux, fayards et châtaigniers, le couple de pigeons installé à demeure dans l’ombre des sapins, les tourterelles en controverse dans l’érable commun et les merles afférés qui chassent encore du bec les perles de la nuit épinglées à leurs plumes luisantes de rosée. De retour en mon antre, je glisse sur la chaîne hifi une sonate de Mozart, Schubert ou Rachmaninov et allume mon ordinateur.    

On lit dans la Bible (Épitre de Paul aux Romains 11/33) que les voies du Seigneur sont impénétrables. Celles de l’informatique le sont aussi ! Après m’avoir longuement souhaité la bienvenue, un panneau sur l’écran m’annonce que des mises à jour sont en cours d’installation : "please wait". J’attends donc et profite de l’intermède pour remplacer Rachmaninov par la symphonie en mineur de César Franck, 30% ! L’allégro ma non troppo s’achève, 75% ! La dernière note de l’allégretto n’est pas tombée que l’ordre apparaît : éteindre et rallumer. Discipliné, je m’exécute avec toutefois l’impression que la machine hésite. Comme si elle se demandait si je suis vraiment digne d’elle. Une nouvelle injonction s’inscrit malgré tout sous une petite case blanche sur le fond noir : mot de passe ! Je tape consciencieusement les lettres requises. Mot de passe périmé ! Et je me souviens que l’informaticien qui m’assiste, pour ne pas dire pilote, et qui séjourne actuellement à l’autre bout du monde, avait choisi pour des raisons de sécurité de n’accorder qu’une durée limitée à la validité de cette clé pourtant indispensable. Je crée donc un nouveau code facile à retenir et l’introduis. Refusé. Mettre des chiffres et des lettres. Sans doute ce que l’on appelle communément le syndrome Romejko. Je cède en espérant n’avoir pas besoin de réveiller mon technicien préféré. À mon grand soulagement, l’inquiétante évocation d’une huile de Pierre Soulages qui m’avait accueilli est remplacée par un aimable chemin forestier au cœur de l’automne

Comme chaque matin, je me mets ensuite en quête des courriels régulièrement glissés dans ma "boite mails" par des mains attentionnées. Et la sanction d’échoir derechef : mot de passe ! L’appareil aurait dû le conserver dans les méandres de ses mémoires. Hélas, la sureté étant son obsession, il n’en a rien fait. Retrouver le fameux sésame que j’ai bien dû "sauvegarder" quelque part n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Et pour tout dire impossible malgré mes pressantes invocations au dieu lare qui veille d’ordinaire sur mon bureau. Cliquer sur la rubrique mot de passe oublié, en choisir un nouveau et attendre. Le système m’informe qu’une confirmation m’est demandée par "email" ou par téléphone. Je sors donc ce dernier de sa coque protectrice (je ne l’utilise guère plus de deux à trois fois l’an) en espérant que la batterie n’est pas une fois de plus déchargée. Elle ne l’est pas. Je communique fébrilement mon accord. Mais le temps d’attente étant dépassé, la connexion avec le serveur est interrompue. Je sens que je vais bientôt moi aussi me déconnecter. J’effectue une nouvelle tentative. Avec succès cette fois. Une quinzaine de messages publicitaires s’installent sans vergogne. Je les jette dans la poubelle virtuelle.

C’est alors au tour du téléphone fixe de se rappeler à mon bon souvenir. Je programme la mise en veille de l’ordinateur et me précipite. Mais la patience n’est pas la première qualité de qui souhaite me contacter. « Vous avez de nouveaux messages. Pour les lire taper **** » C’est ma voisine Hélène. « Vous venez manger avec nous ? J’ai fait de la teurgoule.» Je n’écrirai donc pas de chronique aujourd’hui.

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13 février 2018

Implacables lois de la concurrence.

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         La boulangerie du village est pour une fois étrangement calme. Mais à peine a-t-il franchi la porte que le client est aussitôt interpelé : vous trouvez ça normal, vous ? Ne demandez pas à la tenancière de quoi il s’agit : vous seriez derechef renvoyé dans les limbes du magasin. Vous payez votre baguette sans barguigner et vous déguerpissez au plus vite. Qu’est-ce qu’elle a, ce matin ? La secrétaire de mairie dévoile la clé de l’énigme : c’est à cause des fleurs, elle en a fait provision comme chaque année pour la Saint Valentin et la patronne du bureau de tabac-presse se met à en vendre elle aussi !

          Les implacables lois de la concurrence vont en effet obliger notre "aimable" boulangère à réduire sa belle marge bénéficiaire sur la vente des bouquets d’amour. Elle devra dès lors repousser les travaux d’aménagement de sa résidence secondaire en bord de mer. Les artisans locaux devront rogner sur les salaires de leurs ouvriers sinon même en licencier. Contraints d’émigrer à la ville pour trouver un nouvel emploi, ces derniers emmèneront avec eux leur famille, leurs chiens, leurs chats et leurs poissons rouges. Devant la chute de son chiffre d’affaire, la propriétaire du "Toupourtoutou" baissera définitivement son rideau de fer. Ses employées se retrouveront à la rue, réduites à la mendicité sinon pire encore. Le maréchal-ferrant, son époux, ne trouvera pas de repreneur pour sa forge. Ils partiront à la retraite dans la misère. La coiffeuse, dont ils étaient les meilleurs clients, ne renouvellera pas le mobilier de son salon. L’ébéniste du bout de la rue qui devait le fabriquer déposera le bilan. Découragée, sa femme s’enfuira avec le garçon boucher. L’employeur de ce dernier apposera un écriteau contre sa vitrine : cherche apprenti. Il n’en trouvera pas. Épuisé par le surcroit de travail, il négligera son épouse qui sombrera dans la neurasthénie, délaissant leurs trois enfants en bas âge qui se verront confiés à l’assistance publique. Le boulanger quant à lui ne fera plus qu’une fournée par jour et se séparera de sa jeune vendeuse qui vit avec l’électricien dont les chantiers sont désormais de plus en plus éloignés. Il rentre tard le soir, grognon et fatigué, sans s’apercevoir que son amie se languit à mourir dans leur petit appartement sis au-dessus du magasin. Quel sera leur avenir désormais ? Le bistrot de la Grand Place rentrera ses tables et ses chaises qui encombrent d’ordinaire le trottoir. Les riverains, par ailleurs de moins en moins nombreux, ne s’en plaindront certes pas mais il éteindra bientôt ses lumières et ne décrochera plus chaque matin ses vieux volets de bois en sifflant La Madelon vient nous servir à boire, comme du temps où il était dans la Légion. Les anciens resteront chez eux à jouer à la coinchée en sirotant une prune à l’eau de vie ou, pire encore, à regarder des émissions sans intérêt la télévision. Les jeunes tromperont leur ennui sur leur téléphone portable, fumeront des substances illicites et se livreront à des excentricités répréhensibles.  L’école fermera faute d’élèves. Le village en mourra d’inanition et c’est peut-être même toute la région qui sombrera dès lors dans le marasme économique et social.

On ne mesure jamais assez les conséquences de ses actes. Mais comment le faire comprendre à la tabatière ? Elle ne voit dans sa démarche qu’un moyen de satisfaire sa clientèle et, grâce à cet apport, sans doute fort modeste, d’installer peut-être un bac à fleur devant sa porte avec des géraniums, des œillets d’Inde et un pied de lavande, à cause de sa bonne odeur. On voit par-là combien la fragilité de notre monde laisse bien des choses à penser.

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09 février 2018

"Qu'est-ce que j'vais faire ?..."

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     La neige recouvre mon courtil et la campagne alentour. Pigeons et tourterelles se terrent en silence sous les branches des sapins, merles et moineaux se replient à l’abri des buissons, seuls quelques rouges-gorges et mésanges charbonnières osent s’aventurer autour des graines mises à leur intention sur la terrasse. Aucune tâche urgente n’obligeant le jardinier à quitter sa cheminée, c’est sans remord aucun que je m’installe dans mon fauteuil. Mais que choisir ? Écouter la deuxième symphonie de Franz Schubert par l’Orchestre Symphonique d’Anvers et me replonger dans l’ardu Homme inutile de Pierre-Noël Giraud ? Ou regarder à la télévision un vieux film en noir et blanc cent fois vu et revu ? Je choisis la paresse.

     Rares sont hélas les chaînes qui évitent les réclames. Celles diffusées l’après-midi s’adressent, en priorité, à un public réputé canonique, avachi dans le canapé et victime d’arthroses chroniques, de rhumatismes articulaires, de varices hémorragiques et de phlébites potentielles, de fuites urinaires sinon d’incontinence, de transit paresseux, de prostate emphatique et d’impuissance sexuelle, de lombalgie permanente, de gastrite inflammatoire et d’angine de poitrine, de prothèse dentaire fuyante, de dégénérescence maculaire, de carence auditive, de peau  défraichie et de pertes de mémoire. Pour faire diversion entre deux annonces promettant un retour idyllique à une jeunesse éternelle, sont intercalées des publicités pour femmes au foyer. On leur vante ainsi de succulents plats cuisinés qui ne demandent aucun effort de préparation et offrent malgré tout les cinq fruits et légumes obligatoires. On voit ainsi des chefs toqués touiller des sauces indéfinissables et des notoriétés du petit écran au sourire professionnel distiller leurs conseils. Il est toutefois recommandé par l’expert en nutrition qui suit de n’en consommer que rarement et en modestes quantités à cause d’éventuels additifs artificiels propices aux allergies, aux cancers, aux cholestérols, aux chutes de libido sinon même spermicides. De n’ajouter ni sel, ni sucre dont ils sont déjà grassement pourvus. Et de pratiquer un sport tel que la marche nordique sur les plages de Bretagne, la natation en centre de cure thermale en Auvergne, l’exploration forestière dans les Monts du Jura ou la vélocipédie en salle avec contrôle permanent du rythme cardiaque et massages à l’huile essentielle de genévrier. À l’occasion de la préparation des dernières fêtes de Noël, ma petite voisine Anaïs demandait pourquoi on fabriquait des jouets aussi chers puisqu’on ne pouvait jamais les acheter. On pourrait tout autant s’interroger sur l’opportunité de fabriquer et de vendre des denrées si impropres à la consommation. À moins que ce ne soit une manière détournée d’inciter les sédentaires à "bouger", comme ils disent ! À contrario, sortir du canapé est-il toujours aussi indispensable à une bonne santé si l’on n’ingurgite pas d’aussi nuisibles nourritures ?

      Quoi qu’il en soit, on voit par-là que le téléspectateur qui ne pratique aucun sport, délaisse le jardinage et ignore la lecture est d’abord considéré comme un corps à soigner et un ventre à remplir et rarement comme un cerveau à enrichir en éléments de réflexion et dont il faut muscler les neurones, stimuler les synapses et dynamiser les influx nerveux. Ce qui laisse tout de même bien des choses à penser à ceux qui le peuvent encore et qui décident néanmoins de ne rien faire dans les règles de l’art. (Lire L’homme inutile de Pierre-Noël Giraud, éditions Odile Jacob.)

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06 février 2018

Riches, pauvres.

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       Portée par un glacial vent de borée, la sonnerie des cloches de l’église annonce à travers la vallée les obsèques de la vieille Angèle. Chacun au village connaît sa démarche hésitante due à son grand âge, le lacis de rides qui labourait son visage, sa petite voix pointue et ses yeux pétillants de malice. Emmitouflés dans leur écharpe et leur manteau d’hiver, proches, voisins et amis montent le parvis d’un pas lourd et déjà recueilli. Les conversations se donneront libre cours à la sortie du cimetière après un dernier hommage devant sa tombe.

      Dans son discours d’adieu, le maire y retrace en effet sa longue vie faite de labeur et de discrétion. Il rappelle sa tendresse envers les enfants qui le lui rendaient bien, son sourire toujours bienveillant envers les plus fragiles et surtout sa disponibilité auprès de celles et ceux qui, comme elle, avaient été frappés par les deuils et les chagrins. Il va aborder sa péroraison alors que volent quelques flocons de neige lorsqu’il révèle soudain à la surprise générale qu’elle a fait don à la commune non seulement de sa maison devenue trop vaste pour elle depuis si longtemps mais aussi et surtout d’une coquette somme en  assurance-vie accumulée pas à pas au fil des années. La parole se libère alors sans retenue. Qui l’eut cru ? Elle était riche et nous ne le savions pas !

      Mais qu’est-ce qu’être riche ? À partir de quelle somme devient-on riche ? Qu’est-ce que la richesse ? Les riches de par le monde deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus riches mais que signifie cette richesse ? De quoi est-elle composée ? À quoi sert-elle ? Qu’en fait-on ? On peut essayer de supprimer les riches. Le communisme s’y est essayé en décrétant l’égalité pour tous mais certains restaient malgré tout plus égaux que d’autres et le système a fait faillite. Était-ce dû au capitalisme comme disent les uns, au libéralisme comme disent les autres ou simplement à la nature humaine ? Les pauvres sont-ils moins pauvres lorsque les riches sont moins riches ? Et si la richesse résidait moins dans la possession que dans l’usage ? Car riches et pauvres naviguent tous dans le même bateau, fragile et dérisoire comme ces coquilles de noix qui traversent la mer et risquent à tout moment de chavirer et de couler. Riches et pauvres vivent tous sur la même planète qui risque à plus ou moins long terme de devenir invivable à cause du gaspillage des riches et de la nécessité de survivre des pauvres. Qu’importe alors d’être riche ou pauvre si la fin est la même pour tous ? L’important ne serait-il pas de pouvoir vivre dignement sinon heureux ? Mais est-on plus heureux riche que pauvre ? Mange-t-on plus ? Dort-on plus ? Est-on plus ou moins victime d’un cancer selon que l’on est riche et célèbre ou pauvre et anonyme ? Même si la maladie est toujours plus dure pour les pauvres ! Et si la richesse ne se comptait pas en nombre de billets de banque, d’actions, de lingots d’or, de villas somptueuses et de vêtements de luxe mais en amitiés, en amours, en culture ?

Cent et mille interrogations qui traversent le village de part en part jusqu’aux hameaux les plus reculés tandis que chacun s’empresse de retrouver la chaleur de son foyer. Cent et mille interrogations qui animent la controverse à la boulangerie, bouleversent les certitudes au bureau de tabac-presse, s’enroulent autour des ordonnances à la pharmacie. Cent et mille interrogations qui ne trouveront pas de réponse évidente, simple et définitive. Sinon, comme l’a pratiqué Angèle, que la vraie richesse se trouve peut-être d’abord dans le partage.  (Photo Association pour un sourire d’enfant.)

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02 février 2018

Cinq ans !

anniversaire

     Cinq ans. Ma petite amie Anaïs a cinq ans ! Une fête est bien entendu organisée pour célébrer l’événement. Mamie est en charge des bonbons et des cotillons et Maman du gâteau et des crêpes, chandeleur oblige. Papet est réquisitionné pour canaliser l’effervescence prévisible de ce petit monde plein d’ardeur. Quand à Papa, il s’est sagement retranché derrière ses obligations professionnelles pour ne se présenter qu’à la tombée de la nuit. Sa peine sera commuée en corvée d’intérêt général : ranger le capharnaüm abandonné après le passage du cyclone.

      En attendant l’heure fatidique d’ouverture des cadeaux, la cuisine offre aux adultes une aire de repli appréciée et Mamie, appelez-moi Chantal, de raconter son travail. Des anecdotes amusantes, désolantes parfois, touchantes souvent, émaillent son récit coloré et plein d’esprit. S’insinue toutefois entre deux soupirs une lassitude qui jette un voile sur l’enthousiasme affiché. Comme si elle commençait à rêver aux jours bénis où elle n’aura plus l’obligation de se lever tôt matin pour gagner son bureau en dépit des intempéries. Où elle n’aura plus à subir avec bienveillance les sollicitations de ses collaboratrices du service à la personne qu’elle anime, à répondre avec servilité aux réclamations de ses autorités de tutelle et à se rappeler aux bons souvenirs du trésorier-payeur départemental au sujet des subventions en retard. Où elle n’aura plus à dépouiller le courrier et à répondre sans cesse au téléphone à la place de sa secrétaire absente, une fois de plus, pour soigner son rhume, dorloter son mari, garder sa fille atteinte de la varicelle ou parce que les cantinières de l’école sont en grève. Sans oublier les quémandeurs de gratuité, les solliciteurs d’explications et les impatiences des inscrits sur la longue liste d’attente. En un mot, elle a plus hâte de "prendre la retraite" que de jouir encore et encore des félicités de sa tâche. Vous êtes jeune, lui dis-je avec un grand sourire. Vous vous ennuieriez !.

Mais elle n’a pas le temps de répliquer vertement à ma basse flatterie. Des hurlements à faire reculer un escadron de gendarmes-mobiles en retour de ZAD retentissent au salon. Nous accourons. Nos chères petites têtes blondes sont en réalité sagement assises en rond et crient aussi fort que leurs juvéniles poumons le leurs permettent. Un jeu ? Un concours ? Je crois qu’il s’agit surtout d’attirer l’attention. Les enfants débordent d’imagination lorsqu’il s’agit de retenir auprès d’eux leurs esclaves préférés. Maman entre d’ailleurs d’un pas solennel les bras chargés d’un gâteau dégoulinant de chocolat et surmonté des inévitables cinq bougies. Les cris s’étouffent mais le brouhaha ne s’éteint pas. Le temps d’allumer les bougies et la chorale improvisée entonne avec force fausses notes la traditionnelle chanson de vœux. Et mes cadeaux ? s’exclame la petite princesse. Qui d’abandonner le goûter pour offrir son paquet, qui d’avaler les bouchées les plus énormes avant de se précipiter à son tour, qui d’essayer le faire les deux à la fois. Et les papiers d’emballage de virevolter en tous sens comme feuilles mortes au vent d’automne avant de joncher le sol en un épais tapis multicolore. Exclamations de joie ou de dépit retenu d’Anaïs en découvrant les brimborions, broutilles, breloques et autres colifichets révélés à la lumière grise du soir qui tombe.

       Des phares de voitures balaient d’ailleurs les vitres des fenêtres annonçant l’arrivée des parents venus récupérer leurs progénitures. Lorsque Papa pousse timidement la porte, les survivants sont avachis dans les fauteuils pour savourer enfin un peu de quiétude et la belle, épuisée, dort sur le canapé. Je crois, conclut Mamie en constatant le carnage, que, tout compte fait, mon bureau est plus paisible !

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30 janvier 2018

Sonate pour violon seul.

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      Concert de musique classique au Centre Culturel d’une sous-préfecture voisine. La petite salle remonte à cette époque révolue où Paris prétendait encore distiller la culture jusqu’au cœur même de la ruralité. Fauteuils et strapontins ont été réservés depuis longtemps par un public aux cheveux argentés. On se retrouve avec forces embrassades, on s’interpelle, on échange des nouvelles. Mais le silence s’installe.

     Vigie solitaire dressée au cœur du rond de lumière qui plonge le plateau nu dans l’ombre, la violoniste rapporte quelques anecdotes concernant Yehudi Menuhin dont elle fut l’élève avant d’interpréter des pièces de Jean-Sébastien Bach, Fritz Kreisler, Georges Enesco et Isaac Albeniz. On se laisse emporter bien sûr et l’on songe à ces violoneux qui cheminaient jadis de village en village pour faire danser la paysannerie alentour. Les Mozart, Liszt ou Chopin ont eux aussi parcouru l’Europe, de villes princières en cours royales, pour exposer leurs talents de pianistes et de compositeurs. Comme notre soliste, cent artistes écument toujours les grandes scènes internationales pour les interpréter. Infatigables baladins au service de la musique malgré l’enfer des aéroports et l’ennui des chambres d’hôtel. La sonate pour violon que Béla Bartók affirma avoir composée à partir d’airs traditionnels des folklores d’Europe centrale nous emportera, pour finir, au milieu de ces incorrigibles nomades que sont eux aussi les Tsiganes, Roms et autres Bohémiens. Un petit groupe d’entre eux tient régulièrement ses quartiers sur un maigre terrain laissé à leur disposition par mes voisins agriculteurs. Ils ne se déplacent pas en rutilantes cylindrées tractant d’énormes caravanes au confort ultra moderne. Deux chevaux aussi maigres qu’eux et presque aussi vieux que l’ancêtre édentée qui tient les rênes remorquent une roulotte brinquebalante aux couleurs passées. Le museau noir, dépenaillés et broussailleux, les hommes courent de chaque côté en haletant, de jeunes enfants rient derrière des rideaux au velours cramoisi et des femmes chantent, parfois, des mélodies que l’on imagine remontées du fond des âges.  Ils tirent encore l’essentiel de leur subsistance de la vente de paniers d’osier longuement tressés pendant l’hiver, de gadouilles de chêne ou de fayard patiemment burinées au couteau à la lueur d’un brasero et peut-être et surtout de pèche interdite et de braconnage sauvage.

       Mais leurs jeunes ne veulent plus vivre de nos jours dans une telle misère et s’agglutinent dans les banlieues, leurs clientèles traditionnelles disparaissent peu à peu, ébranlées par la solitude et par l’âge qui les emporte et leurs routes les tiennent de plus en plus écartés des tourbillons de notre monde. Pourtant lorsque les villes auront aspiré les dernières populations campagnardes et vidé bourgs et hameaux, eux seront encore là. Irréductibles réfractaires à la normalitude et aux flux perpétuels de nos modernes moulins à vent. Et lorsque les citadins seront tous reliés aux gigantesques "GAFA" qui leurs dicteront leurs lois, eux seront encore là, affranchis et insaisissables, intimement connectés à la nature qui les nourrira comme elle a nourri, jadis, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Deviendront-ils les derniers Homo Sapiens libres ?

    La mélancolique Méditation de Thaïs de Jules Massenet qui clôt le récital nous entraîne pour l’heure vers des ailleurs peuplés d’ombres mystérieuses qui nous laissent bien des choses à penser. (Ecouter Natacha Triadou)

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26 janvier 2018

Mai 68

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         C’était il y a cinquante ans. L’hiver était là bien sûr et un petit vent borée piquait les joues mais le soleil jetait sur la ville un air de printemps avant l’heure. Invité par Jo Moustaki, Serge Reggiani se préparait à chanter sur la scène de la Maison de la Culture de Caen. Mais une grande clameur secouait la torpeur du soir autour de la faculté de droit. D’un côté, en rangs serrés, bouclier en avant et grenade lacrymogène à la main, les CRS tentaient de protéger les commerces, la Préfecture et la mairie. De l’autre, les mineurs en grève de la Société Métallurgique de Normandie tentaient de faire entendre leurs revendications D’un commun accord, artistes et spectateurs ont convenu de se retrouver plus tard et sont allés grossir les rangs des manifestants. Deux mois plus tard, Paris s’enflammait à son tour.

         Nous avions 20 ans et l’ordre établi nous pesait. Nous l’avons bousculé et un courant de liberté, d’audace et de détermination souffla sur la société. Nous ne voulions plus voir de bidonvilles à l’entrée des agglomérations et nous ne voulions plus vivre chichement comme nos parents et grands-parents. Nous avons construit des villes nouvelles. Nous voulions plus de confort dans nos maisons et nos appartements. Nous avons équipé nos cuisines de robots qui facilitent la vie quotidienne, aspirateurs, lave-linges, réfrigérateurs, congélateurs. Nous voulions visiter les cinq continents. Nous avons construit des voitures et des routes, des ponts, des tunnels, des autoroutes, des trains à grande vitesse et des avions. Nous avons même exploré le cosmos et l’univers pour mieux les comprendre et y situer notre place. Nous voulions communiquer et nous informer plus facilement et plus rapidement. Nous avons installé le téléphone dans chaque foyer puis dans chaque main et créé internet. Nous voulions, pour les pauvres comme pour les riches, les meilleurs soins pour faire face aux maladies. Nous avons construit des hôpitaux un peu partout, nos chercheurs, dans de vastes laboratoires, ont cherché, trouvé et fait reculer bien des épidémies. Nous avons voulu que nos parents vivent mieux leur vieillesse que les leurs. Même s'il reste encore beaucoup à faire, nous avons tout de même modernisé, adapté, construit des maisons de retraite, des foyers d’hébergement, des lieux d’accueil de jour et de nuit. Nous voulions nous instruire. Nous avons créé des écoles, des collèges, des lycées et des universités pour accueillir tous les élèves qui le souhaitaient.  Nous voulions nous distraire. Nous avons construit des stades, des piscines, des parc de loisirs. Nous voulions la culture pour tous parce qu’elle ouvre les yeux, les esprits et les âmes sur les horizons les plus lointains. Nous avons installé des bibliothèques dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque village, des théâtres et des salles de concert pour toutes les musiques jusque dans chaque sous-préfecture.

         Nous avons bien sûr commis bien des erreurs et connu bien des désillusions, par maladresse, par ignorance ou par paresse. Nous n’étions que des hommes et des femmes ordinaires avec leurs qualités et leurs défauts, leurs manquements, leurs petites et grandes lâchetés, leurs joies, leurs peines, leurs douleurs. Mais non seulement nous n’avons pas, et pour la première fois depuis des générations, envoyé nos propres enfants faire la guerre mais nous avons travaillé dur pour bâtir un monde plus large et plus beau. Comme nous, il est évidemment imparfait et comme toujours inachevé. Parce qu’un monde parfait n’existe pas et qu’il faudra encore et encore travailler dur pour l’embellir et le rendre plus juste et plus bienveillant. Mais ça, c’est votre défi désormais.

        Vous avez vingt ans et, comme pour nous, un vaste chantier s’ouvre devant vous. Vous quittez l’enfance où vous avez été bien plus choyés que nous ne l’avions été, plus protégés, plus gâtés aussi. Vous êtes adultes et vous avez bien plus de cartes en main que nous n’en avions. Plus instruits, plus libres, plus forts. Alors, il n’est plus temps de se plaindre ou de fuir devant les difficultés et les duretés du présent. À vous désormais de prendre vos responsabilités. Le monde que nous vous laissons ne vous satisfait pas ? Secouez le, bousculez-le, réformez le, transformez le ! À votre tour, imaginez, inventez et construisez le monde de vos rêves.

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23 janvier 2018

Où l'on voit que l'Homme est aussi capable de grandes choses.

aubes

       La nuit aborde ses lisières lorsqu’un poids soudain s’abat sur moi. Je grogne, je rabroue, je bougonne quelque réplique acerbe. Mais ma main ne rencontre que la fourrure soyeuse et délicate de mon chat César qui grogne à son tour. J’ouvre les yeux. La pâleur du jour esquisse à gros traits la silhouette d’un fauve gigantesque qui me toise sans broncher. Agacé, je renvoie vertement mon greffier à ses assises mais ses yeux, immobiles, percent l’obscurité de deux points verts accusateurs. Tel Caïn dans sa tombe, j’implore son pardon et recherche à tâtons l’interrupteur du plafonnier. Le premier essai se révèle infructueux. Le second lui ressemble. Pas d’électricité !                                                                                                                                                             Quelque bourrasque quelque part aura coupé des fils. J’imagine les ouvriers dans leur nacelle tentant de réparer, le boulanger dans son fournil querellant l’infortune qui l’empêche de cuire son pain et derrière son comptoir la tenancière du bureau de tabac-presse pleurant son tiroir-caisse cadenassé. Hélas, comme l’écrit Jacques Rancourt, la journée est bien partie pour durer car depuis ma fenêtre, j’observe avec chagrin la naissance d’un matin souffreteux qui hésite encore entre brume et crachin. Comment pouvait-on vivre autrefois sans électricité ?  Entre orages et éruptions volcaniques, le feu existe depuis la nuit des temps mais les traces avérées de sa domestication par des hominidés ne remontent en Europe qu’à 400 000 ans tout au plus. Sapiens lui-même, en dépit de sa dextérité et de son intelligence, devra attendre d’entrer dans l’ère du paléolithique supérieur pour se risquer à pénétrer durablement dans les grottes périgourdines. Et il continuera longtemps encore à ne s’abriter que sur le seuil de leurs bouches noires et mystérieuses pour profiter au mieux de l’éclat du soleil. Torches, brûle-joncs, lampes à huile, bougies de suif ou chandelles de cire d’abeilles apporteront plus tard un confort opportun. Il fallait cependant une excellente vue à Michel de Montaigne pour déchiffrer les innombrables manuscrits de sa bibliothèque et rédiger ses fameux essais. Charlemagne avait bien inventé l’école, non seulement peu de sujets y avaient toutefois accès mais moins encore les moyens de pratiquer la lecture et l’écriture. Madame Bovary elle-même serait peut-être restée dans le secret du cabinet de Gustave Flaubert sans l’invention du bec de gaz. La maîtrise de l’électricité devenait indispensable. Elle éclairera grandement la situation. Mais d’abord dans les villes et chez les riches. Au sortir de la dernière guerre, de nombreuses campagnes reculées en jouissaient encore peu. Les syndicats d’électrification la porteront jusque dans les fermes les plus isolées et l’on put dès lors lire les blagues et les dictons de l’almanach Vermot, non plus à la lueur du cantou mais à celle d’une ampoule accrochée à son chapeau chinois et rapidement bardée de chiures de mouches et de papillons affolés. On voit par-là que tout n’était pas mieux avant. Grâce à la modernité, on peut dorénavant et sans difficulté, mais non sans risque parfois, se plonger dans un roman de Philippe Sollers, un pavé de Michel Onfray ou la énième autofiction de Christine Angot.                                                                                                                                                                                             La Genèse rapporte que l’un des premiers chantiers de Dieu fut de créer la lumière. Elle se révèlera essentielle aux arbres et aux courgettes pour la pratique de la photosynthèse, aux tomates et aux fraises pour murir et à l’homme pour produire et fixer la vitamine D. Cette dernière renforce son organisme, gonfle son moral et ragaillardit sa libido. Brûle alors en lui une puissante lumière intérieure qui fait briller ses yeux, dessine des sourires sur ses lèvres et aiguise son empathie et sa bienveillance. Et l’Homme devient alors ouvert aux plus hautes destinées. (Photo : Jean-Christophe Laforge)

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19 janvier 2018

Abeilles, bourdons et coccinelles.

abeilles_bourdons

      Je n’ai trouvé à ce jour aucune trace sur les magnifiques photographies de la Terre de notre inénarrable Yann Arthus-Bertrand ni même de celles de notre astronaute national Thomas Pesquet des innombrables monticules qui illustrent la pelouse de mon courtil. Et pourtant ! Il semblerait que son seulement l’âme de Hémiounou, l’architecte de la pyramide de Khéops, se soit ici réincarnée en taupe, mais que ces infernaux artisans chtoniens se soient lancés dans une compétition sauvage quant à la taille et au nombre de leurs ouvrages. Un vieil ami, ancien libraire reconverti dans le maraîchage bio, à qui je faisais part de ce gigantesque chantier me félicita : leur présence révèlerait la belle richesse de ma terre en lombrics, larves et insectes divers dont ils se nourrissent. « Ta terre est vivante ! »                                                                                         Une terre vivante est en effet une belle richesse. Tonifiée par des tontes régulières et aérée par l’activité fébrile des merles, pies, geais et moineaux pour lesquels elle constitue un garde-manger libre de toute redevance, la pelouse peut d’autant mieux s’épanouir que si les abords les plus proches ainsi que les allées sont taillés au plus ras pour satisfaire à l’irrépressible prétention du jardinier de maîtriser la nature, les espaces plus éloignés sont abandonnés à eux-mêmes. Les fleurs peuvent ainsi exprimer au fil des mois leurs plus chatoyantes couleurs. Coquelicots, bleuets et boutons d’or dessinent un tapis si flamboyant qu’il serait bien dommage d’en priver les abeilles, bourdons, coccinelles et autres papillons. C’est pourquoi j’ai bien du mal à comprendre ces végétariens, dont les ancêtres étaient depuis toujours des hominidés omnivores comme les autres, se refusent aujourd’hui à se nourrir de viande par crainte de faire souffrir les animaux mais n’hésitent pas à arracher, éplucher, couper, tailler, malaxer, émincer, broyer, "mixer", ébouillanter et cuire même des plantes qui n’ont rien demandé à personne. Leur seule revendication n’est que de germer, grandir, fleurir, produire des graines pour se reproduire et mourir quand l’heure en sera venue à l’instar des veaux, vaches, cochons, couvées qui partagent leurs prairies et des êtres humains qui les admirent avant de les mettre dans leur assiette. Pourquoi un chêne, un bouleau ou un châtaignier ne souffriraient-ils pas de se voir amputés d’une ou plusieurs branches ou même sauvagement tronçonnés pour devenir poutre, buffet ou cendre dans une cheminée ? On sait aujourd’hui l’extrême complexité qui organise la vie d’un arbre au point de parler d’émotions sinon même de pensées. Depuis ses racines nourricières les plus fines jusqu’aux brindilles les plus élevées, c’est toute une vie d’autant plus somptueuse qui se bouscule à l’approche de la reverdie que les feuilles qui les habillent pratiquent l’une des métamorphoses les plus prodigieuses qui soient, la transformation de la lumière du soleil en composés organiques. N’est-ce pas gâcher de la vie pour des productions bien triviales ? Certes, tout comme les dorades, les huitres ou les écrevisses, on ne les entend pas crier à l’heure du sacrifice alors que les meuglements d’un bœuf conduit à l’abattoir fendent le cœur. Je ne saurais croire toutefois à des raisons aussi primitives. Tout comme je ne saurais croire qu’il existerait une échelle de valeur de la vie. Une cellule de laitue ou de poireau vaudrait-elle moins que celle d’une poitrine de mouton de pré salé ou celle d’une main raffinée d’employé de sous-préfecture ? Certes, ce dernier possèderait l’intelligence en plus. Mais l’intelligence n’est qu’un moyen d’améliorer l’action de la nature. Ou, hélas, également de la détériorer, ce que ne sauraient faire un rosier, un radis rose ou un lilas.                                                                                                                                                                                                                                                  Pour l’heure, j’observe, perplexe, le tracé cabalistique qu’esquissent les protubérances qui agrémentent mon courtil et je m’interroge. Quel message secret les korrigans qui les habitent tentent-ils de me transmettre ?

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16 janvier 2018

Ici, on ne laisse pas les gens dans la peine.

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     Assemblée générale annuelle de l’association "Accueil au village". Malgré le vent et la pluie, une cinquantaine de participants se partagent les chaises au confort tout relatif de la salle des fêtes. On se salue, on se congratule, on se plaint des dégâts causés par la tempête de solstice, arbres décapités, toitures endommagées, champs inondés, tout en échangeant les nouvelles des anciens, des enfants et des petits-enfants. Après le rapport moral et financier de la Présidente, le vote d’approbation n’est qu’une formalité lorsque le maire prend la parole à son tour. Il recherche des adresses pour recueillir deux familles de migrants égarées dans le canton.

      Les questions fusent. Combien d’adultes, combien d’enfants, d’où viennent-ils, que mangent-ils, parlent-ils français ? Le maire tente d’abord de retracer leurs parcours. L’une des familles a remonté la moitié de l’Afrique de l’Est et traversé le Sahara. Mais il lui a fallu attendre plusieurs semaines l’arrivée du père retenu en quelque endroit au nom imprononçable. Il s’était perdu ? Il a été vendu comme esclave ? Il a été fait prisonnier par des trafiquants ? Ces interrogations reflètent bien sûr ce que l’on entend ou voit à la télévision. Mais on s’inquiète surtout de la santé des enfants, de la mère, de la tante qui les accompagne. Comment sont-ils arrivés ? Dans un de leurs petits bateaux qui coulent ? Ils ont été sauvés et pris en charge par les marins italiens ! Ils ont franchi les Alpes à pied avant d’être recueillis par des frontaliers. Les autres viennent de plus loin encore et en ordre dispersé. Ils ont passé plusieurs frontières, survécu aux attaques de djihadistes, ont été renvoyés dans leur pays par des militaires mais sont parvenus malgré tout jusqu’en Lybie. Tous ont suivi depuis des filières de bénévoles charitables et maintenant ils sont chez nous. Ils sont pauvres et épuisés mais les hommes sont prêts à donner un coup de main à ceux qui les accueilleront. L’ancienne directrice de l’école privée propose de leur apprendre des rudiments de français. Le mécanicien dit qu’il aurait bien besoin d’un aide. Un artisan d’entretien de jardins également pour l’élagage des haies. La secrétaire de mairie offre la maison de sa belle-mère partie en maison de retraite. L’ancien pâtissier, dont le magasin est toujours fermé faute de repreneur, affirme pouvoir en héberger un ou deux. La propriétaire d’un gîte est volontaire aussi mais on lui rétorque qu’il est perdu dans la montagne. Ici, à 500m d’altitude on est à la montagne. Et puis, là-haut, les portables ne passent pas ! Qu’est-ce qu’ils mangent ? s’inquiète de nouveau la cantinière de l’école. La boulangère fournira gratuitement du pain pour la première semaine. L’infirmière à domicile évaluera l’état de leurs plaies éventuelles et leur état de santé en général. De toute façon, ils seront examinés par les médecins de l'hôpital voisin. Ils arrivent quand ?

       En dépit de tous les grands discours dont se repaissent à satiété les radios, journaux et télévisions, il n’est question ici ni de couleur de peau ni de religion. Ici, on sait accueillir. Pendant la guerre, rappelle l’ancien secrétaire de mairie, mes parents avaient hébergé des réfugiés qui fuyaient la zone nord et même des Alsaciens qui se cachaient. Chez nous, le visiteur du soir trouvera toujours une place devant la cheminée, une soupe chaude, un quignon de pain et du fromage. Ches nous, conclut la vieille mère du boucher, on ne laisse pas les gens dans la peine ! Le maire remercie l’assistance par un petit laïus improvisé qu’il termine par une belle phrase que l’on devrait ajouter au fronton des mairies : transformer les chemins de la misère en routes de la liberté. ( Lire aussi sur le sujet Jacques Attali)  (Photo Montrol-Sénard) 

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