Chroniques d'un vieux bougon

11 décembre 2018

Alain Mabankou à la recherche Mboua Mabé

mabankou

Il n’est plus guère d’entrée de bourgade qui ne s’honore désormais de son rond-point agrémenté de retraités en gilet jaune et cerné de (petits) panneaux publicitaires, Garage de la Côte tous dépannages, Coupe-tifs HF, Chez Alexandrine épicerie-primeurs. Les campagnes se dépeuplent mais résistent et veulent avoir l’air de grandes villes pour retenir le touriste de passage.

Il n’est plus guère de bourgade non plus sans son lotissement adossé aux maisons "bourgeoises" comme une verrue à la joue de la tante Adèle. Douze parcelles loties à grand frais par la commune. Une route goudronnée avec des bas-côtés soigneusement tondus et quelques maisons réunies en cercle avec arrêt de bus pour le car de transport scolaire. Douze parcelles au carré de pelouse soigneusement tondu sauf trois ou quatre qui attendent encore leur construction et qui retournent déjà à la friche pour le plus grand plaisir des chats du voisinage. Douze parcelles dont on ne sait pas, dont on ne sait plus, si elles marquent le début de la fin ou la fin du début. Alors que là-bas, à Pointe-Noire, de chaque côté des rues cahoteuses qui conduisent aux décharges sauvages, s’étalent des parcelles surpeuplées et grouillantes de vie. Dont on sait qu’elles expérimentent le début de leur avenir.

C’est avec une nostalgie pleine de tendresse, qu’Alain Mabankou y assigne à résidence son héros, Michel, collégien aux Trois Glorieuses, entre Papa Roger, employé à l’hôtel Victory Palace, et Maman Pauline, commerçante en bananes au Marché Central. Mais Michel, qui ressemble sans doute beaucoup à son créateur, est un grand rêveur. Le monde réel l’effleure à peine, tels ces nuages qui frôlent l’océan avant de déverser, à la saison des pluies, leurs trompes d’eau sur sa maison "en attendant" au toit de tôles, aux murs en planche d’okoumé et aux fenêtres en contreplaqué.

Michel aurait pu poursuivre entre étourderie et curiosité son apprentissage de l’existence. Les virées dans le quartier Voungou, la découverte des filles qui font des choses qu’il ne veut pas étaler ici autrement on va dire qu’il exagère toujours et les belles voitures des capitalistes qu’il achètera forcément un jour. Mais Alain Mabankou est roué. Sous les fausses naïvetés de l’enfant, il convoque l’un des fléaux endémiques des jeunes républiques récemment libérées du joug colonialiste, le coup d’État. Assis sous le manguier-arbre à palabres à côté de papa Roger et de son chien Mboua Mabé, Michel écoute d’une oreille distraite la radio nationale, La Voix de la Révolution Congolaise, qui diffuse essentiellement de la musique soviétique lorsque tombe la terrible nouvelle, le Président a été assassiné. Les camions des militaires pullulent bientôt, les vrais conspirateurs ne sont peut-être pas ceux qui tiennent le devant de la scène, les dénonciateurs s’enrichissent. Mais Michel n’a qu’une idée en tête, retrouver son chien qui s’est enfui en apprenant que le Président a été assassiné.

Nos sociétés européennes ont perdu l’habitude du coup d’État. Nous n’avons guère manqué de nous étripailler mutuellement entre nations depuis cent cinquante ans. Et lorsque, à bout de souffle, nous avons finalement signé des accords de paix, nous nous sommes retournés derechef vers nos colonies. Mais nous n’avons plus aujourd’hui ni ennemis héréditaires à proximité ni colonies. Nous ne partageons plus que des guerres commerciales et nous avons oublié les coups d’État. Michel nous en rappelle avec une pointe d’ingénuité et une verve revigorante comme un conte africain, la gestuelle et la vanité.

Mais il n’est nullement écrit que nous ne retrouverons jamais ces ivresses rêvées du "grand soir" ! L’Histoire a montré les dangers de la violence et de l'absence de concertation et quels chemins empruntent alors la révolte et l’insurrection. Les cigognes totalitaires ne meurent jamais. (Les cigognes sont immortelles, Alain Mabankou, éditions du Seuil).

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06 décembre 2018

La désespérance.

gilets

Comme chaque semaine, je vais faire mes petites emplettes à la ville voisine. Des riens, des brimborions que ne me fournit pas mon jardin potager tels que des épices, des fruits, un peu de viande pour les protéines ou des pâtes de fruit, je suis gourmand de pâtes de fruit. Il a plu pendant trois jours sur la vallée et le ciel est encore bas. La route départementale étant plutôt sinueuse et la chaussée glissante et régulièrement jonchée de feuilles mortes, rouler à plus de 80km/h serait déraisonnable. Mais j’atteins malgré tout l’inévitable rond-point qui marque l’accès à la zone commerciale.

Disons que j’atteins le bout du bouchon qui obstrue l’entrée du rond-point. À la radio, Denisa Kerschova rappelle de son accent inimitable les références de l’étude de Rachmaninov que nous venons d’entendre et propose à ses auditeurs de gagner des places pour un concert des Musiciens de Saint-Julien. La brume s’est levée et une pointe de bleu se glisse çà et là entre les nuages. Je ne suis pas vraiment pressé ; ce contretemps n’est pas en mesure d’obérer la paisible quiétude qui accompagne l’ordinaire de mes journées.

D’autant qu’il ne s’agit guère que d’un ralentissement, comme ils disent. Un ralentissement seulement provoqué par un groupe de "gilets jaunes" qui laissent les voitures s’engager au compte-goutte. Les conducteurs s’arrêtent volontiers et baissent parfois leur vitre pour adresser un mot au manifestement retraité qui serre ici une main, s’incline là pour effleurer une joue amicale ou se penche pour saluer le passager. Ils échangent quelques phrases, lèvent la main en signe de connivence et la voiture repart. Lorsque j’aperçois la caissière qui officie d’habitude au supermarché dont on aperçoit à présent la silhouette fièrement dressée au-dessus de nous.

Je dis "la" caissière car elle officie dans ce temple de la consommation depuis au moins trente ans. Les enseignes se sont succédées au rythme des rachats, les directeurs et les petits messieurs en costume gris ont défilé les uns après les autres au rythme de leurs promotions mais elle est toujours là. Sourire de convention le matin, sourire las le soir, mot gentil à l’une, phrase d’encouragement à l’autre, regard noir pour l’impatiente accrochée à son téléphone portable. Qu’est-ce que vous faites là ?

Je m’arrête sur le bas-côté et rejoint le petit groupe. Nous nous serrons la main. Fait pas chaud ! À la campagne, la politesse exige de commencer toute conversation par une observation météorologique. On me propose un café que j’accepte. Qu’est-ce que vous en pensez, me demande un grand gars qui devrait être au travail à cette heure-ci ? Et vous ? Toute cette violence que nous avons vue à la télévision, vous êtes d’accord ? Bien sûr que non, ils ne sont pas d’accord, répondent-ils en choeur . Mais faut comprendre ! Si on en est là, c’est qu’on n’en peut plus ! Chacun d’eux a une bonne raison. Au moins une explication. Simple, triviale souvent mais profonde tout à la fois. Les fins de mois difficiles pour n’assurer que le minimum, le manque de considération et, surtout peut-être, l'impression de ne pas trouver sa place dans un monde en perpétuel changement et l'absence de perspectives pour eux-mêmes et pour leurs enfants. 

Pendant le trajet de retour, toutes ces doléances tournent dans ma tête en un manège obsédant. Bien au chaud dans mon confort douillet, j’en suis épargné et je connais mon devenir, même s’il bute à plus ou moins brève échéance sur la fin du chemin. Nombre d’entre eux par contre ne connaissent pour l’heure que la désespérance.  Ce qui peut conduire à toutes les extrémités.

 

P.S. : J’en ai par ailleurs un peu marre moi aussi que l’on me range toujours dans la fameuse "classe moyenne". En quoi serai-je moyen ?

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04 décembre 2018

Peste et choléra.

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Accrochée à mi pente de la colline pour s’abriter des vents de bise et de traverse, l’antique ferme remontant au moins au 19ième siècle offre goulument sa façade grisâtre de calcaire charentais au soleil de midi. Dressé sur la pierre du seuil, Benoît accueille les rares visiteurs qui ont répondu à son appel. Regardez, dit-il en désignant l’autre versant de la vallée. Au sommet "débarrassé" de ses chênes et de ses châtaigniers, un pylône dessine un trait métallique sur le ciel. Ils vont en planter six autres comme ça et y pendre des pales. Le paysage est complètement défiguré !

La quarantaine chevelue et dégingandée, Benoît avait décidé, au décès de son grand-père, de quitter son poste de cadre dans une multinationale pour s’adonner, avec sa nouvelle compagne, à la permaculture. Loin de l’effervescence citadine et au milieu du bon air des arbres, ils goûtent ainsi pleinement aux plaisirs du travail de la terre. Une terre certes rude et avare mais qui leur donne en retour un paisible bonheur campagnard. Hélas, la civilisation du mouvement perpétuel les a impitoyablement poursuivis jusque dans les fonds perdus des Monts. Ils nous ont réunis pour nous prendre à témoin de leur infortune et nous convaincre de nous révolter contre cette modernité envahissante.

Nous compatissons, bien sûr, tout en trempant prudemment nos lèvres dans un verre de cidre de leur fabrication au piquant goût clairet. Au centre de la table, un écran expose un défilé d’images d’éoliennes photographiées sous tous les angles. Preuve que l’électricité arrive jusqu’à leur maison malgré son isolement. Vous auriez préféré une centrale à charbon pour vous fournir du courant, questionne d’une voix malicieuse l’institutrice à la retraite qui nous a conduits jusqu’ici ? Ils ne préfèrent rien du tout. Ils veulent simplement de l’électricité pour jouir de leur ordinateur, faire tourner leur réfrigérateur et leur lave-linge et lire des livres sur l’écologie même à la nuit tombée sans que leur vue soit gâchée, le jour, par ces horreurs inesthétiques. On comprend bien, temporise un grand gars à la barbe blanche et au crâne dégarni, mais les éoliennes sont tout de même moins polluantes que des cheminées crachant des fumées noires !

La pollution cause en effet, selon l’OMS, plus de 3 millions de morts par an de par le monde, dont 48000 en France. Son éradication représente donc un enjeu de santé publique considérable. L’air vicié des villes redeviendrait respirable, les murs des monuments conserveraient leur blancheur restaurée et les enfants pourraient jouer dans les parcs arborés sans risquer une pneumonie ou un cancer du poumon. Mais toutes ces particules en suspension dans l’atmosphère ont tout de même l’avantage de piéger les rayons du soleil et de les renvoyer vers l’espace. Limitant d’autant le réchauffement climatique.

Car le réchauffement climatique crée lui aussi de graves perturbations telles que la fonte des glaces des pôles et l’élévation du niveau des océans ainsi que des sécheresses, des tempêtes et des inondations de plus en plus fréquentes et de plus en plus dévastatrices. Sa maîtrise représente donc également un enjeu de survie considérable pour la planète elle-même. Faudra-t-il choisir entre ces deux maux ? Peut-on même choisir ? Et exiger, en même temps, de conserver le confort auquel nous sommes si attachés ?

Benoît hoche la tête, désabusé. Que pourrait-il répondre ? Nous nous sommes engagés dans un engrenage infernal, constate notre guide tandis que nous redescendons vers la combe. Nous, les vieux, nous ne le subiront pas. Mais eux, ils devront vivre avec.     

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27 novembre 2018

Retour à la savane.

obesite

En automne, la tâche du jardinier se résume souvent à ramasser les feuilles mortes qui jonchent chaque jour un peu plus la pelouse de son courtil. Il en devient disponible pour des promenades par les chemins creux et les bois environnants lorsque le ciel lui sourit sinon aux visites amicales lorsque ses mollets le chatouillent et l’invitent à sortir malgré tout de sa tanière. C’est ainsi que je retrouve Paul à son retour d’un séjour à l’hôpital pour cause d’accident cardiaque.  Les conseils de ses médecins sont simples.  Surveiller l’excès de poids en privilégiant les haricots verts plutôt que l’entrecôte, marcher régulièrement pour activer la circulation du sang et aérer les bronches au bon air des arbres et, surtout, prohiber l’apéritif quotidien, le verre de vin rouge qui accompagne le bœuf bourguignon et la petite fine de cognac qui pousse le café. C’est le retour à la savane, conclut-il, désabusé !

Membre depuis toujours de la famille des hominidés, l’Homme partage encore aujourd’hui avec ses cousins chimpanzés et bonobos l’essentiel de ses structures corporelles et sociales, les mains, les yeux, le cerveau, les désirs, les amours, les colères, la famille, la tribu, le groupe.  Il a malgré tout changé par rapport à eux. Alors qu’il avait fallu plusieurs millions d’années pour que son cerveau atteigne, avec Cro-Magnon, la taille respectable de 1500 grammes, il n’a fallu que 40000 petites années pour que celui de l’homme actuel n’en pèse plus que 1350.  Depuis qu’il a abandonné la profession de chasseur-cueilleur, Sapiens délègue en effet de plus en plus à des machines ses principales capacités si chèrement acquises par des millénaires d’évolution telles que la vue, l’ouïe et l’odorat, la force musculaire et la course d’endurance. C’était une question de survie pour le locataire de la grotte de Chauvet de voir loin et avec précision, d’entendre approcher ses prédateurs, de porter de lourdes charges sur ses épaules telles un cerf ou un sanglier et de courir vite et longtemps devant le lion des cavernes qui le poursuivait. Aujourd’hui, non seulement la chasse jouit d’une très mauvaise réputation, mais le chasseur victorieux ne transporte même plus lui-même le gibier abattu ; il le confie à un 4X4. De plus en plus citadin, il n’a plus guère besoin en effet de ces qualités jadis essentielles pour survivre. Il lui faut certes en déployer d’autres pour éviter les trottinettes électriques sur les trottoirs et les chauffards sur les routes secondaires et départementales mais elles occupent moins de place dans son cerveau. La nature ayant peur du vide, celui-ci rétrécit et le crâne se rétracte.

À moins qu’en réalité, l’Homme contemporain ne transfère ces précieuses et antiques ressources dans son ventre ! 1,4 milliards d’êtres humains, dont 7 millions en France, seraient, selon l’OMS, victimes de surpoids. Les Étatsuniens le sont déjà à 40% au point que l’armée elle-même peine à recruter des soldats en bonne santé. Les romans de science-fiction du siècle dernier représentaient les extraterrestres avec un énorme cerveau et des membres atrophiés. La morphologie des sapiens d’aujourd’hui s’oriente plutôt vers une apparence inverse. Et la tendance ne semble pas en voie de s’améliorer avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle. Sapiens externalise déjà tout ce qui demande de l’huile de coude pour être réalisé. Les technologies de l’information vont bientôt le décharger de la peine de réfléchir sinon même de penser. Il pourra donc continuer de s’élargir et d’enfler telle une baudruche de fête foraine. Il pourra continuer de prendre toujours plus de poids.

Notre planète doit déjà faire face au réchauffement climatique et à ses dérèglements, à la pollution de l’air et des océans, à l’épuisement progressif des richesses du sous-sol et à la dégradation de la biodiversité. Pourra-t-elle supporter, en plus, le surpoids de 10 milliards de terriens ?

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20 novembre 2018

La cohérence des choses.

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Au bout du chemin creux qui longe mon courtil, il est un ru de peu. Il sourd discrètement quelques perches plus haut d’une énorme rocaille, dévale la colline, s’égare dans les genêts comme s’il voulait s’y perdre, serpente paresseux entre ajoncs et bruyères puis creuse enfin son lit dans le sous-bois de chênes avant de se jeter dans l’ombre de la combe où dort entre ses vergnes un pacifique étang de modeste fortune.

 Or il m’est arrivé au détour de flâneries d’apercevoir parfois un linge agrippé aux buissons qui abritent sa source. Comme si, venu de nulle part, il était tombé du ciel au hasard de la brise. Mais une main innocente aurait pu elle aussi l’y poser ! Était-ce alors une oraison païenne montée du fond des âges ? Une prière antique aux mânes de la forêt ? J’alertai l’historien local pour en savoir plus.

 Chaque village a son historien. Un ancien secrétaire de mairie à la retraite, un instituteur retourné à ses livres, un émigrant parti vers des contrées lointaines pour y bâtir sa vie revenu au Pays pour y finir ses jours. Ils éditaient autrefois à la ronéo une première monographie qui échouait bien souvent au placard. Ils l’enrichissent aujourd’hui dans les archives municipales, les minutes des notaires, les registres paroissiaux, y ajoutent quelques récits d’anciens et des photos jaunies et en font un vrai livre que l’on trouve désormais en bonne place au bureau de tabac-presse de la Grand-Rue.

 Celui de la vallée, le crâne chauve et la mine rougeaude, a arpenté chaque sentier, visité chaque maison, chaque ferme, chaque grange, fussent-elles en déshérences, inspecté chaque fronton à la recherche d’une sculpture ou d’une pierre gravée d’une date, d’un nom ou d’un surnom. Il connait chaque croix, chaque mare, chaque fontaine. Il connaît surtout chaque famille et son histoire, qu’elle soit anonyme ou tourmentée comme une généalogie de prince du sang. Il m’accompagne ce matin dans une exploration où le passé et le présent se mêlent en un lacis inextricable et passionnant.

 Il confirme mon impression. Une manche de chemise déchirée, dit-il. Elle a touché la peau d’un malade et s’est imprégnée de sa souffrance. La médecine officielle, malgré toute sa science, est demeurée impuissante face au mal alors le malade ou sa famille s’en remettent aux forces mystérieuses qui gouvernent l’univers. Une épouse, une mère, une aïeule peut-être, ont parcouru un long trajet de pénitence, le cœur meurtri et le front bas, bredouillant en silence les mots de leur supplique. Faîtes qu’elle guérisse !  Faîtes qu’il se relève ! Que brillent encore ses yeux, l’éclat de son sourire, la chaleur de sa main ! Que je perçoive encore le souffle de sa voix, ses chuchotis d’amour, ses murmures d’amitié !

Au retour de notre expédition nous nous installons devant une flambée de châtaignier tandis que chauffe le café sur la cuisinière. Je suis toujours empli de compassion, conclut mon guide en épilogue à quelques anecdotes édifiantes sur le sujet. Certes ces témoignages anonymes et secrets sèment le désordre dans notre société cartésienne pétrie de logiques et de certitudes. Mais ce sont peut-être aussi des appels de détresse d’un monde qui ne reconnaît plus l’avenir qui s’ouvre devant lui mais ne veut pas pour autant être abandonné sur le bord de la route sinon même oublié ! La cohérence des choses est, alors, de bien peu d’importance.

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13 novembre 2018

L'hiver sera rude

cheminee

Le vieux chêne, immense, semble vouloir garder la lumière pour lui seul. Mais en fin de matinée, il consent généralement à en abandonner une part à la maison de Joseph. Pour l’heure, la brume enveloppe encore ses entours et le vent de traverse dessine çà et là des fantasmagories de rêve et de poésie.

Les cloches de l’église sonnent tierce lorsque je frotte scrupuleusement mes chaussures contre la pierre du seuil, m’ébroue comme un chien qui sort de l’eau et toque à la porte. Entre et ferme donc, me crie la voix éraillée de Joseph ! Sec comme un bâton de coudrier, Joseph est blotti dans son fauteuil avancé devant la cheminée. Une branche de pommier s’y consume lentement répandant dans la cuisine une douceâtre odeur miel. Ses enfants lui ont depuis longtemps installé le chauffage central mais lui préfère bien la chaleur d’autrefois, quand il était gamin et épluchait d’un doigt alors habile les châtaignes cuites sous la cendre. « Fait pas chaud, dis-je en ôtant mon manteau ! » À la campagne, une bonne conversation commence toujours par des considérations météorologiques. « Le froid arrive, confirme-t-il ! Ils l’ont dit à la télé ! » C’est ainsi, de nos jours !  Il ne suffit pas de jeter un regard par la fenêtre pour savoir le temps qu’il fait ; il faut le vérifier à la "télé".

On le sait intuitivement depuis des siècles sinon même depuis l’arrivée de Cro-Magnon en nos contrées. Sous notre climat tempéré par le Gulf Stream, il fait naturellement chaud en été et froid en hiver. Mais face aux éléments et à la nature, l’homme moderne doute désormais tellement de lui qu’il attend toujours confirmation dans le poste. Ainsi, lorsqu’on lui annonce un rafraîchissement de l’atmosphère, sait-il plus sûrement comment se vêtir. Un loden pour les épaules, des bottines pour les pieds, un feutre pour la calvitie, un cache-nez contre les vents coulis et des mouchoirs à cause des rhumes.

  Or il arrive que la carte de France se décore, en plus, de nuages poussés par quelque méchante dépression attaquant notre bel hexagone par la pointe de Bretagne. Ce qui est d’autant plus gênant que l’eau mouille. Le pourtour méditerranéen a l’habitude des averses diluviennes qui inondent des départements entiers. On appelle pudiquement ces débordements des événements cévenols. Certains habitants, hélas, y laissent leur vie ; on n’en continue pas moins avec une belle constance à construire des lotissements en zones inondables et à les bétonner comme des parkings de supermarché. Rien de plus normal par ailleurs sinon même de salutaire que la pluie arrose les départements du sud régulièrement victimes de sécheresse. Rien de plus ordinaire qu’elle tombe également sur les bocages normands et les champs de betteraves de Picardie. Mais comble de l’insolence, la perturbation s’invite aussi parfois jusqu’en bassin parisien !

Les chaînes de télévision d’information continue ont l’art de débusquer les scandales lorsqu’une forme de sérénité semble vouloir s’installer dans l’actualité. Elles font alors causer les Zemmour, les Onfray, les Mélenchon ou tous autres experts de la parole verbale et les éclats de leurs intempérances illustrent à satiété les intermèdes entre les publicités. Mais le scandale des scandales demeure : la grisaille qui fait baisser le chiffre d’affaire en terrasse des bistrotiers, la bruine intempestive qui brouille les lunettes, les terribles ondées qui douchent les trottoirs et souillent les Louboutin. Quand donc le réchauffement climatique supprimera-t-il enfin les normales saisonnières de jadis et établira-t-il pour tout de bon de la chaleur mais pas trop en été, un peu de pluie en automne pour les cultures bios mais juste ce qu’il faut et pas de froid en hiver ?

En attendant, j’ajoute quelques bûches dans l’âtre et tisonne la cendre du foyer. Dehors, le soleil daigne enfin percer les ombres automnales.  « Regarde, dis-je à Joseph en me redressant, ce n’est pas du beau temps, ça ? » « Faut pas t’y fier, me conseille-t-il entre deux quintes de toux. L’hiver sera rude. Le voisin a fait renter du bois ! »

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06 novembre 2018

Serge Joncour. Meurtris de corps et d'âme.

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     De tristes froidures plongent mon courtil dans une grisaille toute automnale. Pour réchauffer l’air frisquet, une petite flambée d’acacia fume dans la cheminée et, à la radio, le Quatuor Amadeus égrène le deuxième mouvement andante con moto du quatuor à cordes n°14 en ré mineur de Franz Schubert. Ma jeune amie Anaïs est assise dans le canapé, mon chat César allongé de tout son long d’un côté et moi recroquevillé à l’autre bout. C’est heure de l’histoire en attendant l’arrivée de Papa. Comme la dernière fois où s’est déroulée cette cérémonie, comme la fois précédente et comme celle d’avant encore, j’ai la charge de raconter l’aventure de la petite bergère sagement assise auprès de ses moutons tandis qu’avance à pas secrets le grand méchant loup. Les enfants aiment à sentir sur leur peau le doux frisson de la peur imaginaire. Ils garderont cette habitude lorsqu’ils deviendront grands.

     Ainsi, qu’iraient chercher d’autre ces deux citadins égarés dans une maison isolée de tout et perchée sur sa colline pelée sous le soleil de l’été ? Elle espère trouver la paix et le silence. Lui s’affole de n’avoir plus aucun contact avec la civilisation du téléphone portable et d’internet. Il est pourtant habitué aux décors de cinéma à travers les films qu’il produit mais cette forêt sombre et menaçante comme la réalité l’épouvante. D’autant que la rumeur des habitants d’en bas parle de malheurs attachés à cet endroit abandonné à sa sauvagerie naturelle. C’est que ces pentes couvertes de chênes verts et de broussailles annonçant le Massif central ont connu cent ans plus tôt de terribles événements. Autrefois couverte de vignes, la terre y est aujourd’hui morte sous l’effet des traitements chimiques répandus en vain pour éradiquer le phylloxéra et les derniers paysans, meurtris de corps et d’âme par la Guerre, la Grande, celle qui devait être la dernière, ont été engloutis par les tranchées. Que s’est-il passé ici après leur départ ? Pourquoi le village en contre-bas n’est-il plus que ruines et ronces ? D’où vient cet animal, mi chien-mi loup, immense et fantasque, et surtout sans collier, dont les yeux verts brillent dans l’ombre des fourrés ?

     Dans son nouveau roman, Chien-Loup, Serge Joncour avance à pas lents et fait peser sur le lecteur tout le poids des légendes. Elles remontent des siècles noirs du passé et frémissent toujours dans les esprits, tapissant les paysages les plus grandioses des spasmes de l’effroi. Coupé de son monde et de l’univers, l’homme va malgré tout se laisser peu à peu envoûter par la magie de ces vagues de verdure qui l’environnent. Il finira par affronter la cruauté d’une nature rendue à sa barbarie originelle et découvrir des odeurs ignorées, des réactions intimes remontant du fond des âges de l’humanité, des sensations fortes sinon violentes qui l’obligent à remettre en cause sa manière de vivre et de penser.

      Tel un sorcier qui tourne et vire autour du mystère avant d’en révéler l’essence, Serge Joncour enroule ses personnages dans un lacis inextricable d’où le lecteur ne ressortira pas indemne. Le livre refermé, il se souviendra encore longtemps des jappements rocailleux des lynx, des grognements des sangliers, des brames des cerfs, des rugissements des lions et des panthères, des pleurs des mères et des épouses apprenant la mort au front de leur mari ou de leur fils.

      Mais je ne peux raconter cette histoire à Anaïs. Elle n’y croirait pas.  « Y a pas de lions chez nous. Que dans les zoos. Et ils dorment tout le temps et on ne les voit jamais. » Anaïs est toujours pleine de bon sens et de raison. Sauf, bien sûr, pour les contes de bergères, de moutons et de grand méchant loup ! (Chien-Loup, Serge Joncour, éditions Flammarion)

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30 octobre 2018

Des hauts et des bas.

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Amoureux déçu de la Belle Meunière, le brave apprenti du poète allemand Wilhelm Müller était écœuré par la fade couleur verte qui habille pourtant si bien nos forêts au printemps revenu. Que n’avait-il attendu l’automne ! Sur le chemin qui me conduit chez mon amie Marthe Dumas au mas du Goth, les fougères dressent leurs hampes roussies, les vignes vierges dessinent dans les haies de longues guirlandes bordeaux luisantes de rosée et les charmilles ponctuent les futaies d’esquisses dorées.

Hélas, en dépit du réchauffement climatique, les hirondelles et les bergeronnettes ont regagné leurs résidences africaines et les grues et les oies sauvages commencent à redescendre à grand vacarme vers l’Andalousie et le Maghreb. Ne tournent plus guère dans le ciel traversé de nuages que les corbeaux qui y dessinent de longs traits noirs, les ramiers que ma présence dérange et quelques tourterelles bavardes comme des pies. Plus discret que celui du brigadier, le claquement de mon bâton sur les pierres de granit résonne malgré tout "dans l’air baigné des lourds parfums d’humus et de terre mouillée qui sourdent des sous-bois". Mais comme l’écrivait Jean Giraudoux dans Suzanne et le Pacifique, mon Pays est une vieille terre de collines. Je le vérifie à chaque pas ; le sentier serpente avec espièglerie entre prairies et châtaigneraies autant qu’il monte et qu’il descend sans considération aucune pour les rhumatismes du septuagénaire. Mais cette situation ne reflète-t-elle pas, en définitive, le simple mouvement de la vie ?

Comme les sentiers de mon Vieux Pays, elle hésite, elle repart, tourne à gauche, vire à droite sans que nul ne sache plus aujourd’hui vers quel clos elle conduit, vers quelle grange désormais enfouie sous les ronces et les orties, vers quel buisson de chênes, de frênes ou de fayards. Comme les chevaux de bois des manèges d’autrefois, la vie ne fait guère que flâner ici et là entre les hauts et les bas.

Demain, lorsque debout au pied de la tombe de mes anciens, je me recueillerai religieusement pour célébrer le souvenir d’eux, je pourrai méditer sur cette longue et si courte à la fois chevauchée des jours. Face au temps et dans ma solitude, que me reste-t-il de ces saisons passées ? Mille bonheurs bien sûr, mille chagrins et mille douleurs comme pour chacun. Mais qu’ai-je appris sinon que je ne sais pas grand-chose ? J’ai aimé et détesté, accueilli, rejeté, applaudi, méprisé, donné et retenu, reçu beaucoup, rendu parfois, oublié et pardonné et louvoyé souvent entre constance et trahison. J’ai ri et j’ai pleuré, j’ai chanté, dansé, pansé mes blessures, souri à un regard, tendu la main mais aussi fermé mon poing. Je me suis révolté contre tout avant d’accepter beaucoup par petites lâchetés quotidiennes, celles qui consument mais que l’on cache, à soi-même comme aux autres. Ai-je avancé ? Avancé vers où ? En quoi ? Debout face au temps, ne me restent plus guère que des questions et des doutes.

     Lorsque j’arrive à destination, le soleil de midi enveloppe la maison de mon amie dans un halo incertain. Comme pour marquer, là aussi, l’ambigüité de l’instant. Deux gros pots de chrysanthèmes encadrent la porte comme pour marquer, là encore, l’avancée des jours. Appuyée sur sa canne, elle m’ouvre en bougonnant. Du haut de ses quatre-vingt-sept ans, elle me toise avec sévérité. Je vous attendais plus tôt !

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23 octobre 2018

Foie gras, Tharaud et Beethoven

Beethoven_Tharaud

     Nos ancêtres s’appliquaient hier à faire couler les fleuves de ville en ville afin de faciliter les échanges commerciaux, la circulation des idées et le tourisme de masse pour ceux qui n’en ont pas. Ainsi l’honorable cité de Périgueux, chef-lieu du département de la Dordogne, préfecture à plein titre et siège de l’évêché avait su prospérer tout en déployant ses monuments, ses administrations et ses supermarchés à l’écart des grandes voies modernes de communication avec entrée payante automatisée et paysages anonymes. Il n’en est plus rien par la grâce de voies de contournement gagnées sur le patrimoine historique et naturel des lieux. Elle n’en conserve pas moins sa fameuse rivière à gabarres et ses routes départementales.

Or ces routes que les légionnaires de Jules César avaient déjà tracées à travers les noires forêts du Périgord ont le bon goût d’offrir au voyageur mille distractions. Outre les fastueuses tapisseries aux couleurs automnales déroulées de crêtes en vallons, peuvent surgir à tout instant une biche à la toison grisonnante, un sanglier solitaire à la mine rébarbative, une vache vagabonde, un chat en maraude, un congrès de paysans en quête de leurs primes européennes ou, plus simplement, quelque digne mamie au sortir de l’ultime boulangerie du village. L’œil a beau loisir de musarder comme en quelque salle mythique du Louvre, du Prado ou de l’Hermitage.

Mais le jour se retire et la nuit s’impose. Les lampadaires tentent d’éclairer les rues bordées de vénérables demeures du dix-neuvième siècle, la cathédrale aux cinq coupoles et les tours médiévales, derniers vestiges des remparts seigneuriaux. Hélas, entre sens interdits, voies sans issues et ruelles tout juste assez larges pour les charrettes d’antan, retrouver son chemin se révèle difficile. Lorsque surgit enfin l’enseigne d’une discrétion toute aristocratique du restaurant convoité.

Mes voisins et néanmoins amis Hélène et Sébastien m’en avaient vanté les mérites. Il fallait bien, un jour, vérifier leurs discours enthousiastes. Sous le prétexte que Sébastien et le patron sont vaguement cousins par une branche maternelle aujourd’hui dispersée de par le monde, nous sommes reçus avec les fastes réservés aux membres de la famille. « Je vous ai concocté un menu du terroir que ma grand-mère elle-même offrait un fois l’an à sa descendance pour qu’elle ne l’oublie pas après sa mort ! » Nous nous contenterons d’un frugal repas constitué de foie gras maison et de pintade fermière d’un élevage local, goûtus à faire tomber d’apoplexie une compagnie entière de militants "vegans" mais qu’Épicure aurait sans aucun doute étoilé dans sa fameuse doctrine du plaisir partagé.

      Mais le but initial de notre expédition périgourdine reste d’aller écouter Alexandre Tharaud en concert dans le cadre du festival Sinfonia. Après Rameau, Bach et Rachmaninov, le pianiste aux doigts ailés explore les trois dernières sonates pour piano de Beethoven. Le défi est immense. Devenu complètement sourd, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre s’était peu à peu libéré des contingences matérielles pour se concentrer sur l’art pur de la composition. Les difficultés techniques jalonnent ainsi la partition et mettent l’interprète et l’instrument à rude épreuve. Alexandre Tharaud saura se jouer des pièges mais saura-t-il exprimer la foi religieuse et les angoisses face à la mort du compositeur ? Rejoindra-t-il les sommets atteints par les Fischer-Dieskau, El Bacha ou autres Pollini ?

Sa silhouette longiligne se profile sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements. Il salue sobrement, s’assoit devant le Steinway au vernis rutilant et se recueille quelques instants. Les raclements de gorge, murmures et éternuements abandonnent peu à peu la place au silence. Les premières notes, fermes et retenues à la fois, envahissent la salle.

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16 octobre 2018

Tortueuse perversion

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     Lorsqu’ils traçaient leurs sentiers de ferme en ferme et de bourg en bourg, les paysans de jadis avaient à cœur de respecter les vieux chênes centenaires, les ormes majestueux et les solides fayards qui peuplaient déjà nos contrées lorsque Rome abattit ses légions sur la Gaule. Les routes en ont conservé un goût prononcé pour le vagabondage entre champs et châtaigneraies. Je parviens enfin à atteindre la vitesse folle de quatre-vingt kilomètres par heure sur une courte ligne droite lorsque, soudain, jaillissant du sous-bois, deux chevreuils traversent la chaussée. Mes reflexes de jeune homme me permettent d’éviter un choc fatal. Je lâche néanmoins un inutile "pouvez pas faire attention ?" 

Retrouvant rapidement les virages habituels, je me reproche malgré tout mon apostrophe. Les deux bêtes, probablement très effrayées, ont certes traversé ma route mais c’est tout de même d’abord ma route qui traverse leur territoire. Un territoire que leurs ancêtres occupaient déjà bien avant l’arrivée de Cro-Magnon lui-même ! Quelle perversion de l’esprit m’a ainsi égaré ?

De même entend-on régulièrement des automobilistes se plaindre des radars qui les verbalisent lorsqu’ils dépassent la vitesse limitée par le code de la route. "Ils" les plantent là pour remplir les caisses, disent-ils ! Peut-être ! Mais aucune loi n’oblige l’automobiliste à dépasser les vitesses limitées. Et c’est précisément parce qu’il a tendance à les dépasser que ces radars sont mis en place. Quelle perversion de l’esprit conduit donc le contrevenant à penser le contraire ?

Depuis cent ans, les campagnes se dépeuplent. L’industrialisation a offert aux paysans, certes un travail souvent pénible mais ils en avaient l’habitude, mais surtout un revenu régulier fut-il trop souvent maigre. Devenus ouvriers, ils sont naturellement allés vivre à la ville auprès de leurs usines. L’eau, le gaz et l’électricité à tous les étages apportaient aux ruraux un réel confort. Loger en HLM fut, à une époque, une forme de promotion sociale. Les villages d’aujourd’hui ne sont plus guère habités que par quelques retraités revenus vivre au Pays ou quelques réfractaires à la vie citadine trop peu nombreux pour justifier d’aussi abondants services publics qu’autrefois, services publics dont ils usent d’ailleurs de moins en moins par la grâce d’internet. Quelle association rurale de parents d’élèves n’a jamais manifesté contre une fermeture de classe ? S’ils faisaient plus enfants, rétorqua un jour cette grand-mère aux cinq maternités, il y en aurait plus dans les écoles qui resteraient ouvertes ! Par quelle perversion de l’esprit les jeunes couples pensent-ils le contraire ?

Le déficit de l’État est endémique. Or tout ménage sait bien qu’il ne peut durablement dépenser plus qu’il ne gagne. Mais tout ménage se plaint aussi et à la fois de l’importance de l’impôt sous toutes ses formes et du manque de moyens de l’Hôpital, de la Police et de la Fonction Publique en général. Quelle perversion de l’esprit conduit ainsi les entendements sur les chemins de l’incohérence ?

Mais j’arrive chez mon ami dont la maison se dresse sur l’une des plus hautes collines des Monts. Depuis ce promontoire, la vue sur la vallée est grandiose. L’automne commence à roussir les futaies et ajoute ses teintes fauves au caléidoscope des verts les plus pâles aux verts les plus profonds. Un tableau chamarré où la route dessine la saignée argentée d’un labyrinthe tortueux comme une perversion de la pensée. 

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