Chroniques d'un vieux bougon

10 juin 2019

Oradour sur Glane

oradour

    Le soleil inonde la campagne. Les vaches sont dans les prés où l’herbe est grasse. Les enfants sont à l’école. Les femmes font quelques courses à l’épicerie ou chez la mercière, hauts lieux de rencontres avec l’église. Le maréchal-ferrant et le docteur échangent quelques mots au sujet d’une cohorte motorisée de l’armée allemande remontant vers la Normandie où les alliés ont débarqué quatre jours plus tôt. Mais on ne s’en inquiète pas outre mesure ici. Les Boches semblent bien trop pressés de gagner leur nouveau front pour s’attarder. Pourtant, vers 14 heures, un détachement du premier bataillon du quatrième régiment de Panzergrenadier "Der Führer" de la panzerdivision de la Waffen SS "Das Reich", se présente. Sous le prétexte de contrôler l’identité des habitants, ils rassemblent toute la population sur la place du Champ de Foire.

Après discussion avec le maire qui tente l’impossible pour protéger ses administrés les femmes et les enfants sont conduits jusqu’à l’église. Les hommes sont regroupés et entraînés vers les garages, les granges et les remises. Le Stuhrmann führer, soi-disant à la recherche d’un dépôt de munitions, ordonne une perquisition générale. L’attente est longue. Assis dans le foin, les jeunes discutent à propos du match de foot prévu pour le lendemain. Les SS, armes sur l’épaule, semblent décontractés et chahutent entre eux. (La plupart ont entre 18 et 20 ans.) Les mitrailleuses orientées vers les lieux ont sont parqués les hommes représentent la seule vraie menace. Soudain, une détonation retentit.

Les SS se ruent sur leurs armes et font feu. Ils tirent pour tuer. Pas de survivants ! Ils recouvrent les corps des hommes de paille et de fagots et y mettent le feu. Dans l’église, ils disposent une caisse de fumigènes dans le but d’asphyxier les femmes et les enfants. À moins que ne soit pour ne pas voir leurs corps s’effondrer car ils ouvrent les portes et mitraillent à l’aveugle. Le village est ensuite incendié, méthodiquement, maison par maison, hangars, remises, appentis. Dans sa rage meurtrière, la force brune ne veut pas laisser de traces. Lorsqu’ils reprennent leur route vers le nord, les SS abandonnent derrière eux 642 victimes. Une femme et cinq hommes survivront malgré tout.

Robert Hébras est l’un d’eux. Dans un beau livre témoignage, "Avant que ma voix ne s’éteigne", il raconte. Car malgré l’émotion qui à chaque fois l’étreint, il parle. Il parle aux jeunes des écoles, des collèges et des lycées français comme aux jeunes allemands, à celles et ceux qu’il guide à travers les ruines, à la radio, à la télévision. Il raconte encore et toujours. Simplement. Avec ses mots à lui. Pour que, comme disait le Général de Gaulle, un malheur pareil ne se reproduise jamais.

Hélas, si l’Histoire ne se répète pas, les vents mauvais n’en continuent pas moins de souffler sur nos sociétés individualistes nourries de peurs. Peur du changement, peur du lendemain, peur de la différence, peur des autres. Oubliant les leçons du passé encore si proche, nos sociétés marchent à grands pas sur les chemins noirs de l’individualisme et du chacun pour soi.

Pourtant, combien d’autres Juifs encore auraient péri dans les camps d’extermination nazis si ceux que l’on appelle les Justes avaient choisi l’individualisme ? Comment se serait déroulée la libération de la France en 1944 si ceux que l’on appelle les Résistants avaient choisi l’individualisme ? Combien d’hommes, de femmes et d’enfants mourraient noyés dans la Méditerranée si ceux que l’on appelle les Humanitaires choisissaient l’individualisme ? Combien d’hommes, de femmes et d’enfants souffriraient dans leur corps et leur âme ou mourraient encore aujourd’hui de froid, de faim, de maladies, d’abandon ou de solitude si ceux que l’on appelle les Bénévoles choisissaient l’individualisme ?

L’impasse individualiste où nous nous enfonçons ne peut et ne pourra que conduire au retour des années de plomb. Et les témoignages de tous les Robert Hébras du monde, les sacrifices des Résistants morts en combattant et les dévouements des Justes, des Humanitaires et autres Bénévoles n’auront servi à rien.

(Lire "La page de catéchisme" d’Albert Valade aux éditions de la Veytizou et "Avant que ma voix ne s’éteigne", de Robert Hébras, propos recueillis par Laurent Borderie, Elytel éditions)

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :


04 juin 2019

Voir Vesoul et Honfleur

canal_honfleur

Après avoir joué tout Chopin sur son Steinway, Garrick Ohlsson en revisite les nocturnes, ballades et mazurkas sur piano Érard. Il rejoint ainsi Martha Argerich qui y avait déjà excellé avec une magie que l’on croyait alors inégalable. Je me replonge en l’écoutant dans l’envoûtant Braves gens du purgatoire de Pierre Pelot lorsque l’on frappe à ma porte.

    « Nous sommes un peu perdus. Est-ce qu’on pourrait stationner à l’entrée de votre chemin ? » Je m’avance d’un pas et aperçois un superbe camping-car dont le moteur ronronne paisiblement en attendant son maître. Non seulement je donne bien sûr mon autorisation mais j’invite le voyageur et sa dame à ma table. Ils ont probablement emmagasiné de belles provisions de souvenirs au cours de leurs pérégrinations et se réjouiront peut-être de les partager autour d’un repas, fût-il frugal, et d’un modeste Bourgogne.

Alberto et Hanna se révèlent en effet intarissables. Arrivés à la retraite, ils sillonnèrent d’abord sagement la France et ses abords avec leur superbe engin. Ils s’extasièrent devant la baie de Nice, comptèrent les tankers dans celle de Naples, parcoururent la route des vins en Alsace et celle du cidre en Normandie, se baignèrent à Saint-Jean-de-Luz et retrouvèrent même des "copains" à Marrakech. Puis ils donnèrent plus d’ampleur à leurs périples au point de traverser l’Europe de part en part pour visiter de lointains cousins d’Hanna à Varsovie et d’Alberto à Séville. Ils se transportent aujourd’hui vers la Normandie afin de commémorer comme il se doit le fameux débarquement des Américains sur les plages d'Arromanches  avant de "faire" la Belgique et la Hollande. En septembre, ils s'offrent une croisière en Méditerranée et en octobre un séjour en thalassothérapie quiberonnaise ! Ils ne comptent plus les rencontres les plus singulières, les paysages les plus grandioses, les châteaux les plus somptueux, les cathédrales les plus admirables.  « Avec notre roulotte, dit Alberto avec un reste d’accent mosellan-ibérique dans la voix, on s’arrête là où on veut, quand on veut et aussi longtemps qu’on veut. On est libres, quoi. Et vous savez qu’on est beaucoup à pratiquer !»

Quand donc tous ces gens trouvent-ils le temps de vivre paisiblement ? Planter quelques fleurs dans les parterres qui entourent leur maisonnette, orner les rebords des fenêtres de jardinières de géraniums, caresser leur chat ou simplement saluer, chaque matin, les arbres de leur courtil, les écureuils et les mésanges ?

Ils ont deux grands enfants et quelques petits-enfants. « Ils sont adorables ! » « Oui mais bruyants ! » Avant de partir ainsi sur les routes, ils les gardaient souvent. Les jours de grève à l’Éducation Nationale et les jours de grève des dames de la cantine scolaire, lorsque l’un d’entre eux était malade et, à cet âge, ils souffrent toujours de quelque chose, la varicelle, la rougeole, les oreillons…, lorsque leurs parents voulaient aller au cinéma ou sortir chez des amis, que sais-je ? Les raisons ne manquent aux parents pour confier leur progéniture aux grands-parents qui ont bien le temps, eux ! « Alors, dès qu’on peut, on part ! » Ils voient moins les petits, c’est vrai, mais ceux-ci courent partout, pleurent souvent, n’aiment pas les petits pois aujourd’hui et les haricots le lendemain et réclament une glace à la fraise, un gâteau ou un bonbon tous les jours.

En un mot, les jeunes enfants sont plutôt encombrants ! À croire que si les séniors sont aussi nombreux à effectuer de longs et fréquents voyages en camping-car, à participer à des croisières en Méditerranée ou à subir des séjours en thalassothérapie, ce n’est pas seulement pour "voir du pays" et s’évader d’un petit quotidien qui les ennuie mais peut-être et surtout pour échapper aux terribles chérubins de leurs propres enfants.

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,

28 mai 2019

Ombres fantomatiques

ombres

Rituelles salutations matutinales aux arbres de mon courtil. Le soleil joue dans les branches des acacias et dessine sur l’herbe de longues ombres fantomatiques. Je ne m’en étonne pas. L’expérience m’a appris que les ombres sont en effet très souvent fantomatiques.

En réalité, les fantômes ne s’exposent que très rarement à la vue des simples mortels.  Si rarement d’ailleurs que d’aucuns affirment même qu’ils n’existeraient pas. Aussi, lorsqu’un fantôme apparaît soudain devant vous, réfléchissez avant d’en croire vos yeux ébahis. Souvenez-vous d’abord que vous avez peut-être accompagné votre part de camembert d’un Bordeaux trop bien doté ou conclu votre mélange de Malabar moussonné et de Kwilu du Congo d’un trop généreux calvados de derrière les fagots.

Il est toutefois possible, en dépit de la rareté de leurs manifestations, de dresser des fantômes des portraits tout à fait ressemblants. Il suffit pour cela de faire appel à votre mémoire. Souvenez-vous de votre dernière visite à la Grande Médi@thèque de la Ville. On y reconnaît facilement le campagnard au fait qu’il parle fort, comme s’il s’adressait aux merles qui pillent ses cerisiers. Hélas, l’homme de la campagne est d’un naturel taiseux et on ne l’entend guère en dehors de son territoire de prédilection. On ne pourra donc pas le démasquer au son de sa voix. Par contre, il marche lentement comme s’il voulait éviter les taupinières qui tapissent la pelouse de son courtil. Vous pourrez donc facilement l’identifier lorsqu’il se baguenaudera le nez en l’air devant les rayonnages attribués aux ouvrages régionalistes où il espère retrouver des récits ayant trait à ses ancêtres. Dès lors vous saurez de source sûre et par simple déduction que les ombres pâles qui gravitent autour de lui sont des fantômes.

Certes, il arrive que l’homme de la campagne se baguenaude également sur les trottoirs ou, notamment, dans les parcs municipaux. Mais c’est plus par nostalgie que pour guetter les gouvernantes qui houspillent les jeunes enfants indociles. Quoi qu’il en soit, vous pourrez, là encore, le circonvenir facilement au fait qu’il porte de grossières braies de velours côtelé et de solides brodequins de cuir noir remontant à la dernière guerre. Il se peut évidemment que des citadins se vêtissent eux aussi de velours mais il s’agit alors d’un distingué velours râpé ; leurs chaussures sont des Clarke et leurs manteaux des duffle-coats. On dit alors que ce sont des citadins ayant hérité d’une chaumière à la campagne pour les vacances scolaires et les fêtes de la Noël devant la cheminée. Quoiqu’il en soit et par simple et logique déduction, vous saurez que les ombres pâles qui gravitent autour d’eux sont probablement des fantômes et donc tout à fait inoffensifs.

Hélas ! Les ombres brunes, elles, rodent toujours par les campagnes et par les cités et s’emparent de plus en plus des esprits. Et les ombres brunes ne sont pas des fantômes. Elles sont bien réelles. Elles s’allongent dorénavant sans vergogne jusqu’à nos pieds et menacent de nous engloutir. Il nous faudra nous en garder sauf à accepter qu’elles envahissent les moindres recoins de nos vies et en étouffent toute liberté. Liberté de dire et de penser. Liberté de croire ou de ne pas croire. Liberté d’aller et venir en toute guise, en tout temps et en tout lieu. Il nous faudra de plus en plus nous en garder : elles ne conduisent qu’à l’égoïsme et à l’enfermement.

 (Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags :

21 mai 2019

Les vouivres

vouivres

Rendez-vous est pris dans une auberge aménagée dans un ancien moulin à aube. Les tables sont réparties autour de l’antique meule de pierre et la cuisine, ouverte à la vue du client, est encastrée dans les trémies où les paysans déversaient leurs sacs de blé, d’orge ou d’avoine. Et sur les murs lambrissés de bois de chêne de la vaste salle où était tamisée la farine, les propriétaires ont suspendu des cimaises où sont régulièrement accrochées des toiles de peintres qui n’ont pas toujours pignon sur rue dans les médias mais qui méritent bien souvent le détour.

Par amitié pour le cuisinier, notre amie Sophie y a détourné une partie des vouivres qu’elle présente régulièrement dans les plus grandes galeries de par le monde. En attendant de suivre le parcours de l’exposition, Marthe Dumas, du mas du Goth, et moi-même partageons avec elle et son mari Jacques un modeste repas campagnard. Asperges blanches et chiffonnade de magret de canard, cimier de chevreuil rôti avec oignons émincés et petits champignons, fromage de chèvre local et pâtisserie maison, le tout soutenu par un humble Côte de Beaune aux notes fruitées de poire et d’abricot récolté l’année même de l’accession au trône de France du seigneur de Solutré.

Les idées de brou de noix et de goudron que charrie la pluie depuis l’aube abandonnent bientôt la place. Et lorsqu’après le café et la fine d’Armagnac, le maître de maison jette sur les toiles de Sophie les lumières savamment orchestrées des projecteurs nous sommes littéralement emportés. Emportés par les mouvements amples et majestueux qui les traversent de part en part en de longs tourbillons cosmiques. Emportés par les couleurs flamboyantes et sombres à la fois jetées avec hardiesse et générosité. Emportés par un envoûtant mélange de légendes séculaires, de fantaisie échevelée et de poésie.

Ce ne sont d’abord que monstres reptiliens jaillissant des entrailles chtoniennes, serpents ailés survolant des pics vertigineux dans des ciels d’orage, hardis chevaliers terrassant de leur lance magique d’ignobles créatures crachant le feu de l’enfer. Puis arrivent les femmes aux formes reptiliennes émergeant des eaux putrides souterraines, les pucelles mystérieuses au visage d’ange et à la chevelure ondoyante alanguies dans les hautes herbes et les ajoncs en une invite équivoque, les sorcières verdâtres au regard mauvais emmêlées dans les brumes fétides des étangs et les magiciennes à la crinière rousse et à la croupe d’écaille s’abreuvant langoureusement de quelque élixir d’immortalité sur les rives d’une mare perdue dans l’ombre ténébreuse de mondes engloutis.

Le spectacle est éblouissant. Debout et appuyée sur sa canne au centre même de ces fantasmagories, Marthe frissonne. J’ai l’impression, dit-elle, que vos créatures me surveillent et n’attendent qu’un geste de relâchement de ma part pour se jeter sur moi et me dépecer, me fracasser, me carboniser. En un mot pour m’engloutir comme le brouillard engloutit le voyageur imprudent dans le néant de la nuit. Comment acceptent-elles de demeurer ainsi cloîtrées et confinées quand elles sont faites pour voler, resplendir dans le regard des spectateurs et illuminer leur vie ?

C’est précisément là le principe même du musée que d’enfermer cet art entre les murs. Pour le protéger, dit-on ! Mais n’est-ce pas plutôt par crainte qu’il ne s’empare du quotidien et ne le bouleverse de fond en comble ? Par crainte qu’il ne le transcende par quelque alchimie étrange et le transforme en grisaille dérisoire ? Car si la musique unit ceux qui l’écoutent, la peinture, elle, laisse le spectateur seul face à lui-même et vulnérable aux songes les plus fous et à leurs mirages.

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : ,

14 mai 2019

Le métier de sabotier.

canal_sabotier

Grâce doit être rendue aux aménageurs compulsifs du territoire. Ils ont heureusement oublié de faire traverser la région par une autoroute. Vous n’accéderez ainsi au petit bourg de Bellême en Perche que par les routes secondaires et départementales. Vous en passerez ainsi le porche du XVème siècle ivre de verdure, vous flânerez benoîtement dans les rues bordées de maisons colorées et pourrez même contempler, depuis l’ancienne place du château, le verdoyant paysage bocager alentour. Vous n’y trouverez, hélas, aucune trace de Louis-François Pinagot, l’ancien sabotier du village voisin d’Origny-Le-Butin, sorti de l’anonymat en 1998 par l’historien Alain Corbin. Non seulement il est retourné à l’oubli mais sa profession elle-même a complètement disparu. Qui chausse encore de nos jours des galoches de châtaignier pour "monter en ville" ?

Nombre de métiers se sont ainsi évanouis dans les profondeurs du temps. Au début du siècle dernier, les manufactures de brûles-joncs, chandelles de suif et autres bougies de cire subirent de plein fouet l’électrification universelle. Les allumeurs de réverbères eux-mêmes durent abandonner les rues aux lampadaires de deux cents watts. Plus tard, les prix des lave-linges se démocratisèrent à mesure que les femmes de paysans quittaient leur village avec lavoir municipal pour les appartements d’HLM. Le métier de lavandière s’éteignit.  Puis l’informatique transforma la tâche des secrétaires qui, hier, "tapaient" des courriers à la machine à écrire et qui aujourd’hui se contentent de gérer des agendas.  Les fabricants de machines à écrire se muèrent en fabricants d’ordinateurs puis de téléphones portables puis d’appareils photos qui permettent par ailleurs d’accéder aux mille possibilités d’internet dont celle de converser avec un interlocuteur.

Hier encore, la "patronne" d’un magasin siégeait derrière son comptoir pour percevoir sa dîme en compensation de votre achat. Les supermarchés la changèrent en "caissière" toujours plus rapide et toujours plus performante. Vous n’êtes plus dorénavant tenu de la saluer aimablement ; vous effectuez vous-même sa tâche à l’aide d’une machine qui prélève directement sa redevance par l’intermédiaire de votre carte bancaire. Bientôt, vous n’aurez même plus à vous ajouter à la file d’attente pour vous décharger de votre dû. Votre chariot se chargera de toutes ces opérations si ennuyeuses. Ce qui vous laissera du temps libre pour échanger des futilités sans intérêt sur les réseaux dits sociaux. La profession de caissière sombrera alors en désuétude avant de tomber définitivement dans les oubliettes de l’Histoire.

Que sont devenus les sabotiers, les cordonniers, les mouleurs de cierges et autres falotiers ? Ils sont devenus paysans, ouvriers d’usines ou fonctionnaires. Que deviendront demain les magasiniers, les monteurs d’automobiles et autres agents d’entretien remplacés par des robots ? Ils devront apprendre à fabriquer des robots !

Un garagiste disait qu’autrefois, il embauchait un mécanicien qui connaissait la mécanique. Puis il embaucha des mécaniciens qui pouvaient apprendre à utiliser l’informatique pour détecter les pannes affectant la mécanique. Il recherche désormais des informaticiens qui accepteraient, éventuellement, de se salir les mains dans la mécanique. L’incontournable progrès progresse de plus en plus vite. (Lire Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, essai, Alain Corbin, éditions Flammarion et Sagesse et folie du monde qui vient, essai, Luc Ferry et Nicolas Bouzou, éditions XO)

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags :


07 mai 2019

Teurgoule, fallue et cidre bouché.

canal_teurgoule

Les ponts qui relient deux jours fériés ont ceci de bien qu’ils permettent aux citadins de s’adonner à leur passe-temps favori, descendre en masse vers le soleil de province réputé plus vert et plus naturel sinon même plus bio que celui de la ville. Et pour éviter de s’empêtrer au cœur de ces hordes en transhumance, mieux vaut alors emprunter les voies montantes, celles qui conduisent tout droit aux bocages normands et à leurs plages.

Alexandre Vialatte, qui s’y connaissait en paysages auvergnats, avait constaté qu’en gros, le ciel normand est gris, que la mer l’est aussi sous ses reflets nacrés, que le vent y sent l’iode et le goémon et que les pommiers sont en fleurs. Rien n’a changé depuis son époque si ce n’est qu’en mai les pommiers ont perdu leurs fleurs, que les plages sentent le touriste et que le vent porte le Brexit. Alors, pour éviter de s’embrouiller dans les clichés pour agence de voyage le mieux est encore de gagner directement les célèbres planches de Deauville. On pourra encanailler ses soirées avec Renaud Capuçon, Bertrand Chamayou, Nicolas Angelich ou Adam Laloum autour des Milhaud, Poulenc, Hindemith, Beethoven ou Brahms et les journées resteront disponibles pour l’occupation favorite du festivalier, ne rien faire. À moins que l’on ne choisisse de visiter un lointain cousin. Tout le monde a, en effet, de près ou de loin, un cousin normand !

Poussés depuis plus de mille ans par un vent de noroît, les Normands sont allés partout, ou presque. Les Parisiens se souviennent encore du siège de leur cité par les Vikings. Les descendants de Rollon se souviennent de moins en moins avoir extorqué le duché de Normandie au Roy franc Charles le Simple. Ceux d’Harold Godwinson se souviennent toujours avoir perdu la bataille d’Hastings face au normand Guillaume le Conquérant. Seuls les Bretons semblent avoir oublié, avec une belle mauvaise foi, que ce sont bien de pieux Normands qui construisirent le Mont Saint Michel ! Les Normands sont en effet allés partout. Ils seraient même descendus, selon l’auteur de L’Enfant aux cheveux roux, jusqu’aux Marches limousines dès le septième siècle. Tout le monde, ou presque, peut donc avoir au moins un cousin normand susceptible de l’héberger pendant deux ou trois jours.

Il faudra toutefois le mériter. La table normande sait se montrer accueillante mais elle peut se révéler, parfois, assez peu compatible avec les régimes minceur à la mode. Alexandre Vialatte en notait déjà dans ses chroniques le menu pantagruélique. (Chronique du Vieux Bougon du 06 juin 2013). Malgré tout, après les traditionnelles chansons telles que J’irai revoir ma Normandie, Manoun des Hâot-vents ou Vive man payis qui suivent les fameux fromages de caractère et au lait cru, Camembert, Livarot, Pont-l’Evêque et Neuchâtel, l’homme se sent moins seul.

Et d’autant moins seul que, pour conclure cet en-cas en beauté, la maîtresse de maison posera sur la table la terrine tout juste sortie du four pleine d’une teurgoule fumante et odorante escortée de sa fallue. Alors et alors seulement et si vous avez jusque ici fait honneur à sa cuisine et récompensé ainsi son labeur de deux jours entiers derrière ses fourneaux, elle s’accordera le plaisir de vous loger deux jours encore. Que vous pourrez dès lors librement partager entre les averses de pluie, rapides mais sincères, les apparitions du soleil, non moins rapides mais souvent pâlottes, et les longues marches digestives sur le sable mouillé des célèbres plages où, jadis, tant de J.I. débarquèrent au péril de leur vie pour rencontrer les si jolies Normandes, au risque de s’entendre répondre avec un grand sourire, « p’têt ben qu’oui p’têt ben qu’non !»

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , ,

30 avril 2019

Il est passé par ici, il repassera par là

canal_par_ici_grec

Ma petite amie Anaïs promène sa poupée à travers le courtil en chantant à tue-tête Il est passé par ici, il repassera par là. Pigeons, merles et écureuils se terrent dans les futaies. Je me garde bien d’intervenir. Cette flânerie me renvoie aux années vertes, lorsque je me voyais encore jeune et fringant. Il est passé par ici, il repassera par là !

Il n’est évidemment pas question de refaire le chemin parcouru. Si j’en avais la possibilité, peut-être hésiterai-je, cette fois, avant d’ignorer les chemins de traverse. Mais ceux que j’ai empruntés n’étaient pas mal non plus. Certains eurent même un charme que le temps n’a pas effacé. Ainsi, à mon époque lointaine, au début de la seconde moitié du siècle dernier, on n’entrait pas au collège comme dans un moulin. Il convenait non seulement de savoir lire, écrire et compter mais il fallait aussi réussir un examen de passage pour avoir le droit de s’asseoir sur les bancs de la classe de sixième. Sinon, vous étiez dirigé vers le "Certif.".

Vous n’étiez pas plus sot pour autant. Vous pouviez même vous engager dans une belle carrière. Nombre de ceux qui ont joué aux billes avec moi dans la cour de récréation de la "communale" sont entrés en apprentissage. Je les ai retrouvés quelques années plus tard à la tête de leur petite entreprise. Ils se sont faits maçons, menuisiers, plombiers, assureurs, exploitants agricole, garagistes, que sais-je ? L’avenir ne passait pas uniquement par le baccalauréat, les grandes écoles et les stages à Tokyo, Pékin ou Chicago. L’avenir était encore ouvert à tous les vents.

J’ai eu la chance de faire ce que l’on appelait encore "les humanités". On se contentait alors de former ce que Nicolas Faret appelait un "honnête homme". Du latin et du grec pour enrichir la culture, des mathématiques pour structurer le fonctionnement du cerveau, de l’histoire et de la géographie pour comprendre le monde, un peu de physique et de chimie pour appréhender la science et les techniques et du français sans faute d’orthographe, de grammaire, de syntaxe ou de conjugaison. Après les lauriers, mais ce n’était pas vraiment vécu comme une récompense, l’armée vous invitait à l’autre bout du Pays, Marseille pour un Ch’timi, Mulhouse pour un Breton, Biarritz pour un Vosgien et Toulon pour un Normand, pour vous apprendre à marcher droit et en cadence autour de la caserne. On ne parlait pas encore de brassage sociétal mais on cultivait l’ennui. Même si, tout compte fait, cette parenthèse-là se révèlera moins longue que d’autres à venir après elle. 

Grâce à Mai 68, le retour à la "vie civile" se soldera bien vite par le refus de la marche cadencée. Les chemins de la vie sont si tortueux, divers et contradictoires, que la seule marche à suivre ne peut être que celle du cœur. Elle vous entraîne alors en tous sens et vous qui vous étiez promis de la mener de main de maître ou au moins différemment de vos pères, vous vous apercevez que avez surtout agi comme vous pouviez. Du mieux ou du moins mal que vous pouviez, certes, mais sans vraiment dominer les événements. Et vous vous apercevez en touchant au dernier quart de votre route que vous n’avez pas encore réalisé tous nos rêves, loin s’en faut. Étaient-ils trop vastes ? Trop ambitieux ? Ou manquaient-ils au contraire d’envergure ? Qu’importe ! Nul ne réalise jamais tous ses rêves. Peut-être même ne sont-ils faits que pour être imaginés !

Quoi qu’il en soit, vous vous retrouvez un jour assis sur la pelouse de votre courtil aux côtés de votre petite voisine de six ans et vous chantez à tue-tête "il est passé par ici, il repassera par là". Et vous êtes heureux parce que, en définitive, la vieillesse est encore le meilleur chemin pour se rapprocher de l’enfance !

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : ,

23 avril 2019

Ainsi va la vie des villages.

canal_boulangerie

 Nul ne sait vraiment comment la rumeur prit naissance. Mais chacun s’accorde à penser que Georg et Margrett, deux Anglais originaires du Hampshire installés dans une vieille ferme tant bien que mal retapée du hameau de la Betoulle, furent parmi les premiers à l’évoquer. On était à la mi-janvier et ils recevaient leurs voisins du hameau de Chantegrèles autour d’un chaleureux afternoontea pour le traditionnel échange de vœux de bonne année. En entendant leurs hôtes, Paul et Élisabeth furent d’abord étonnés puis haussèrent imperceptiblement les épaules, estimant que leurs interlocuteurs n’avaient probablement pas bien compris et sourirent poliment.

Il se trouva cependant que la semaine qui suivit, Élisabeth honora son rendez-vous chez sa coiffeuse habituelle dont le salon a pignon sur rue sur la Grande Place de la Sous-Préfecture. L’épouse du Principal du collège, qui s’y faisait également coiffer, en vint par hasard à évoquer la terrible nouvelle. Élisabeth commença dès lors à y croire. Sur le chemin du retour, elle rendit visite à sa nièce Chantal à qui elle s’empressa de délivrer la confidence autour d’un arabica bien crémeux et de muffins au chocolat noir. Or Chantal est au mieux avec Jean-Louis, infirmier libéral de son état et par ailleurs conseiller municipal. Dès l’issue de leur "entretien" hebdomadaire dans une petite chambre de la ville voisine et avant même de rejoindre son épouse, celui-ci, n’écoutant que son devoir, voulut bien sûr transmettre l’information au maire. Hélas, celui-ci était une fois de plus accaparé par l‘une de ces interminables réunions dont les maires ont le secret. Notre Jean-Louis s’épancha donc auprès de la secrétaire de mairie. Le soir même, tout le bourg et les hameaux alentours étaient au courant : la boulangerie ferme à la fin du mois.

On avait déjà vu le Grand Garage Toutes Marques sis sur la route conduisant au chef-lieu de canton cesser ses activités faute de repreneur après le départ à la retraite du patron. Au décès à 80 ans de la mercière qui effectuait également des travaux de couture et de raccommodage, nulle dame ne reprit la suite. Mais qui fait encore ravauder ses vieux vêtements ? L’année suivante, la supérette baissa définitivement son rideau faute d’un chiffre d’affaire suffisant pour faire vivre les deux gérants découragés qui émigrèrent vers d’autres cieux. Au printemps suivant, les parents d’élèves de l’école communale manifestèrent bruyamment leur mécontentement lorsque le rectorat annonça la fermeture d’une classe, faute d’élèves. Banderoles, pétitions et motions du Conseil Municipal ne suffirent pas bien sûr à en augmenter le nombre ; il eut fallu que les parents choisissent, quelques années plus tôt, d’ajouter un membre à leur progéniture. Des ébauches furent peut-être esquissées dans l’intimité des longues soirées d’hiver. Elles demeurèrent manifestement sans résultat tangible. C’est aujourd’hui au tour du boulanger et de sa boulangère de jeter l’éponge. Pas assez de débit, répliqua sèchement cette dernière en guise d’explication comptable à l’aréopage venu lui en demander !

Certes, le client est aujourd’hui exigeant. Mais nos deux artisans avaient su s’adapter. Baguettes de toutes formes, demi pains aux graines de sésame, bâtards un peu cuits, bien cuits ou même à peine cuits pour répondre à tous les goûts ou miches bien rondes, croustillantes et dodues à souhait pour les gourmands. Un assortiment de pâtisseries et viennoiseries diverses et variées s’étalait déjà derrière ses vitres protectrices comme l’exige la règlementation, sans compter les galettes avec fève de porcelaine et couronne dorée aux Rois, les œufs de Pâques à Pâques, les Pères Noël en chocolat à Noël et toutes autres confiseries propres à susciter l’envie d’acheter. Ils ajoutèrent, après la défaillance de la supérette, un rayon épicerie de dépannage et un étal de fromages, fruits et légumes locaux de saison ! Rien n’y fit ! Les clients persistèrent à "faire leurs courses" aux supermarchés de la ville. La fermeture devint inéluctable.

Elle affecte cruellement bien sûr nos deux commerçants dont les efforts sont si mal récompensés. Elle n’épargnera pas non plus la vie sociale du village. La patronne avait l’art d’animer son commerce devenu, avec le temps, un terrain de joutes verbales recherché entre l’opposition municipale et la majorité. On pouvait entendre jusque sur la place de l’église les éclats indignés des uns et les clameurs scandalisées des autres. Nul autre endroit ne saura demain propager les nouvelles locales avec autant de rapidité, de mauvaise foi, de bonne humeur, de regret ou de commisération respectueuse pour les cas désespérés ! Faute de clients et donc de partenaires et de protagonistes, un funeste silence risque désormais de s’abattre sur notre petite communauté campagnarde. Mais n’est-ce pas là, en définitive, le triste destin de nos villages ?

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags :

16 avril 2019

Entre rien et rien

entre_rien_et_rien

La radio diffuse le troisième mouvement de la Symphonie Fantastique d’Hector Berlioz, un adagio plutôt enjoué où un cor anglais et un hautbois échangent comme deux paysans suisses sur leurs craintes et leurs espoirs. Le Scottish Chamber Orchestra dirigé par Robin Ticciati recrée avec bonheur l’ambiance bucolique de la Symphonie Pastorale de Beethoven. Je ne me sens donc pas dépaysé. Hélas, cette programmation n’est qu’une célébration du cent-cinquantième anniversaire de la mort du compositeur. Car, que vous soyez riche ou miséreux, célèbre ou inconnu, savant ou illettré, la fin de votre vie arrive inéluctablement un jour.

Robert Desnos avait, en un long et magnifique poème, célébré la Liberté. Les révolutionnaires la réclament, même s’ils s’empressent souvent de la museler dès qu’ils l’ont conquise. Les enfants en rêvent, même si, devenus adultes, ils l’embrigadent la plupart du temps dans les mêmes carcans que leurs parents. Notre société individualiste du flux perpétuel s’est édifiée sur son fondement, même si chacun s’aliène dès qu’il le peut dans d’irrépressibles liens socio-téléphoniques. Nous sommes réputés libres. Mais seulement, en réalité, entre une naissance et une mort qui nous sont imposées. Nous n’étions rien avant. Nous ne serons probablement plus rien après. Mais nous sommes libres entre les deux. Comme le rat de laboratoire est libre de courir, ou non, dans sa cage.

Jean d’Ormesson écrivait fort justement que"vivre est une occupation de tous les instants". Puisque nous ne pouvons influencer en rien ni le début ni la fin, autant en effet jouir de ce qui les réunit. Nous pouvons devenir des héros. Sauver un enfant insouciant d’une noyade certaine, aider une vieille dame malvoyante à traverser la rue ou préserver la planète sur-polluée en triant nos déchets ménagers. Nous pouvons nous faire criminels en série par plaisir sadique, dictateurs sanguinaires pour garder le pouvoir, tortionnaires impitoyables par idéologie ou simplement mangeurs de cuisses de grenouilles. Nous pouvons réaliser des films cultes, chanter l’Air des violettes, peindre la Jeune Fille à la perle, composer La Chevauchée des Walkyries ou écrire des chroniques bougonnes et campagnardes. Nous pouvons même ne rien faire du tout. Entre le rien et le rien, nous sommes libres.

La science (ou des pratiques abracadabrantesques) peut certes vous éviter de sortir du rien. Mais si vous êtes malgré tout convoqué par vos géniteurs, une longue liste d’aventures vous attend. Vous pouvez connaître le bonheur d’être aimé de la plus belle femme du monde, admirer les paysages les plus grandioses et déguster un verre de Montrachet 2010. Vous pouvez aussi, hélas, connaître le désagrément de devoir "gagner votre vie", de voir votre compagne vous quitter et souffrir, de surcroit, d’une maladie incurable. Comme disait Cioran, les enfants que nous n’avons pas ne nous remercieront jamais assez de tout ce que nous leur épargnons. La science peut contribuer à augmenter les plaisirs comme à limiter les inconvénients. Elle peut même concourir à retarder au plus loin possible l’obligation de replonger dans le rien. Mais elle ne peut pas l’empêcher et tous les rameaux, bénis ou pas, n’y feront rien de plus.

Peut-être le pourra-t-elle demain, qui sait ? Mais en attendant, le plus sage est encore de choisir, comme Philippe Delerm, le Trottoir ensoleillé. Cars’avance inexorablement la marche sombre et farouche des violoncelles et des contrebasses qui accompagnent, déjà, le quatrième mouvement de la Symphonie Fantastique. Celle-là même qui nous conduira, un jour ou l’autre, à rendre aux instances de la vie le souffle que l’on nous avait seulement prêté au jour de notre naissance. (Un hosanna sans fin, Jean d’Ormesson, éditions Éloïse d’Ormesson)    

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

09 avril 2019

Vacances de Pâques.

vacances_paques

On parle dans les rédactions de marronnier. Chaque année à l’approche de Pâques et sur décret ministériel de l’Éducation Nationale, des hordes de citadins tentent d’échapper aux néfastes influences de la vie citadine pour aller respirer le bon air des arbres de province. De longues files de véhicules se précipitent dès le lever du jour sur les routes de notre bel hexagone pour plonger sans perdre de temps dans la saine et revigorante chlorophylle. Oubliées dès lors les belles bouffées de gaz à effet de serre et de particules cancérogènes lâchées dans l’atmosphère ! L’important est de retrouver la nature au plus vite !

Mais midi arrive. Sur la banquette arrière, les enfants chahutent, ils ont faim. C’est le moment de respecter une pause. Ils pourront gambader joyeusement sur le bitume mais avec vue sur un village dont on aperçoit le clocher à l’horizon avant de déguster un nuggets-frites-coca revigorant. Profitant du calme retrouvé, le père passera le chiffon sur le pare-brise de sa voiture pour le débarrasser des cadavres de moucherons accumulés depuis le départ. Sauf qu’il n’y a plus guère, de nos jours, de moucherons sur les pare-brise !

Chacun sait combien les gestionnaires des autoroutes sont attentifs à la sécurité des usagers. Les abords sont tondus deux fois l’an, la signalétique est régulièrement mise à jour, et les détritus jetés par les automobilistes indélicats sont ramassés. Mais le personnel d’entretien n’est en rien responsable de la disparition des moucherons.  Ce sont les agriculteurs qui exploitent les champs alentours qui s’en chargent.

Ils y répandent en effet tout au long des saisons moult pesticides, herbicides et fongicides pour éradiquer mauvaises herbes, champignons et autres vecteurs de maladies qui risqueraient de contrarier la croissance de leurs cultures. La méthode est efficace et les rendements au rendez-vous. Elle contribue même à éliminer les moucherons qui n’encombrent plus, désormais, les pare-brise des automobiles. Hélas, les conséquences de cette éradication dépassent très largement le cadre agricole et autoroutier.

Les spécialistes qui comptabilisent la quantité d’insectes volants, courants et rampants qui s’épanouissent dans nos régions européennes estiment que 25% d’entre eux auraient disparu dans le dernier quart de siècle. Certes, ils ne les connaissent probablement pas tous encore et leur nombre total peut être plus élevé. Certes, les militants de l’optimisme à tout crin se satisferont des 75% restants. Certes, les grincheux qui n’aiment ni les punaises, ni les cancrelats, ni les doryphores dont les larves dévorent les feuilles de leurs plants de pomme de terre se réjouiront. Mais les oiseaux, eux, voient leur quantité de nourriture se contracter d’année en année. Craignant de ne pouvoir alimenter leur nichée lorsqu’arrive le printemps, ils en limitent le nombre. Et c’est ainsi que l’on rencontre de moins en moins de moineaux, pinsons et mésanges charbonnières dans les haies de nos campagnes.

Conscients de ce déficit de diversité et conscients de son aggravation probable, les protecteurs de la nature ont donc inventé le réchauffement climatique afin d’adapter nos climats aux exigences des moustiques des pays tropicaux qui pourront alors proliférer et réapprovisionner ainsi le garde-manger de la gent ailée. Certes, nous aurons à craindre de plus en plus de démangeaisons mais les oiseaux pourront au moins égayer de nouveau nos frondaisons de leurs chants mélodieux !

Mais notre père de famille rappelle à sa basse-cour les dures exigences de la moyenne à respecter pour arriver avant la nuit chez les grands-parents qui attendent leurs "chic-ouf" avec impatience et appréhension mêlées. Sachant toutefois que le nombre des radars en fonctionnement a, quant à lui, diminué de 75% grâce à qui vous savez, il pourra augmenter sa vitesse en conséquence et peut-être ainsi arriver pour le repas du soir.

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)

Posté par roland bosquet à 06:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,