Chroniques d'un vieux bougon

19 juin 2018

La bonne question.

Laure_FaFavre_Kahn_

     La pluie n'était pas prévue. Elle s'est invitée. Ce qui offre une belle opportunité au jardinier pour ne rien faire au jardin et un non moins beau prétexte pour réécouter Laure Favre-Kahn dans le scarbo du Gaspard de la nuit de Maurice Ravel.  La pianiste se joue des périlleuses difficultés techniques imposées par le compositeur et entraîne l’auditeur dans un féérique voyage en compagnie du petit lutin charmeur du poème d’Aloysius Bertrand. Je décide de jouer moi aussi ma partition et allume mon ordinateur.

Après une interminable attente pour cause de liaison internet nonchalante, j’accède enfin à mes "mails". Il me faut alors naviguer à vue entre les canulars, les affabulations, les attrape-nigauds et les vraies publicités maquillées comme des mères maquerelles pour retenir l’attention. Je m’apprête à tout déverser dans la poubelle lorsqu’un message retient toutefois mon attention. La tenancière de la librairie du Chat Botté me sollicite pour une séance de signature un samedi à venir. Qui est cette charmante libraire et où se situe son estaminet ? J’interroge mon moteur de recherche.

D’emblée, le système annonce fièrement plus de 42 000 occurrences en 0,55 secondes. Les plus visitées ou celles mises en avant défilent joyeusement sous mes yeux. Un clic ici, un clic par-là, le hasard décide pour moi et je me laisse emporter par le cours des choses, les enchaînements d’idées, les approximations, les banalités. Leur défilement n’exige de moi aucune attention particulière, juste un réflexe pavlovien auquel je me soumets sans même m’en apercevoir. Et je pourrais naviguer ainsi des heures, à peine ballotté par le ressac informatique, hors du temps et de l’espace. Plus de nord, plus de sud, plus de haut, plus de bas, plus de bien, plus de mal. Je n’ai pas à choisir. Il me suffit d’aller dans le sens du vent, dans un abandon qui me laisse apathique et indolent. Dans un renoncement à toute réflexion et à toute pensée. Une abdication de toute volonté. Un reniement tacite de mon intention d’origine.

Où m’auraient conduit ces enchaînements pervers si j’avais posé une véritable question ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que le beau, le vrai, le bon ? Qu’est-ce qui est juste ou injuste ? En réalité, nous ne nous interrogeons qu’à de rares occasions sur ces concepts hautement philosophiques. Mille divertissements titillent déjà en permanence nos sens et nos neurones sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des notions aussi vastes et parfois même angoissantes pour habiller les heures qui s’écoulent toujours trop vite. Qui s’inquiète, entre la poire et le fromage, de la place de la notion d’éternité dans un monde à la fois fini et sans issue ? Et si vous voulez partager votre souci avec votre voisin, votre boulangère, l’épicier du coin de la rue ou le facteur, vous n’aurez probablement droit qu’à un sourire apitoyé en guise de réponse, un haussement d’épaules. Ce ne sont là que galères pour bachelier, que sujets d’expert à la télévision, que contes pour enfants.

Nous préférons bien nous laisser submerger, guider, diriger par le flux incessant de nos petites distractions, nos petits plaisirs, nos petits rires, nos petites jouissances. Emmitouflés dans notre petit confort désabusé.

Alors, la prochaine fois, au lieu de chercher à résoudre, grâce à la toile, des problèmes de tuyauterie, de boulons inversés ou de date de péremption, posez une "vraie" question. De celles qui vous tiennent particulièrement à cœur. Juste par curiosité.  (Lire L'Esprit d'invention. Le Jeu  et les Pouvoirs d' Elisabeth Dufourcq aux éditions odole Jacob.)

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14 juin 2018

Elle m'allait si bien !

si_bien

     Puisque le ciel persiste à suivre les prévisions de la dame météo, le jardinier jardine sous abri. Profitant alors malicieusement du moment crucial où ses mains sont plongées dans la terre des jardinières pour repiquer les ultimes plants de verveine, de bidens et autres sauges, le téléphone sonne. Je suis dans le fossé ! Tu viens me chercher ?

Je comprends bien que ce n’est pas mon interlocutrice qui est dans le fossé mais sa voiture. Mais nous donnons tant d’importance à nos biens les plus proches que nous avons souvent tendance à les considérer comme une partie de nous-mêmes. Comme pour le nourrisson son doudou ou ses jouets, s’en séparer est un déchirement, les partager une souffrance, les perdre une désespérance. Je rechigne ainsi souvent à confier, même à mes meilleurs amis, mes livres préférés.  Je les ai touchés et parfois caressés, de l’index humecté j’en ai tourné les pages et abandonné ainsi quelques bribes d’ADN, je les ai parcourus, reposés, repris, abandonnés ou épuisés jusqu’à la dernière ligne, la dernière métaphore, jusqu’au dernier mot. Je les ai même parfois relus. Ils sont devenus moi.

Quelques instants de réflexion suffiraient pourtant à comprendre que cet attachement puéril à des objets aussi courants relève surtout d’une incohérence de pensée. Car un livre ou une voiture, ne sont jamais que des copies d’objets conçus dans des bureaux ou des laboratoires, fabriqués dans des ateliers ou des usines et commercialisés à des milliers d’exemplaires de par le monde. Un jour, lors d’une séance de signature dans un salon dit littéraire, une brave dame observe d’un œil perplexe les romans étalés devant moi. C’est vous qui les avez écrits ? Bien sûr que non, lui répondis-je. Je n’ai écrit que les modèles ! C’est l’imprimeur qui a fait le reste. D’où vient alors ce sentiment de perdre une partie de soi en les abandonnant à d’autres mains ? Tous ces objets qui encombrent les parkings, les tiroirs, les étagères sinon même les armoires n’ont et ne devraient avoir qu’une valeur d’usage.  Mais ils ont si bien su nous apprivoiser qu’un lien presque indéfectible s’est créé entre nous.

Tous les stylos feutres exposés sur ce présentoir se ressemblent. Mais avant de vous décider, vous vérifiez qu’ils ne présentent aucune anomalie, aucune imperfection.  Vous vérifiez qu’ils sont bien tous identiques. Un infime défaut ne l’empêcherait certes pas d’écrire, ce pour quoi vous souhaitez vous le procurer, mais vous voulez exactement l’un de ces millions de crayons feutres parfaitement identiques qui existent de par le monde ! Passée la caisse, vous le glissez dans votre poche. Il est à vous. Il est vous.

Debout au milieu du parc automobile de votre concessionnaire habituel, vous contemplez l’alignement de véhicules qui correspondent à votre besoin ou à votre souhait. Hormis leur couleur, ils sont tous semblables. Et pourtant, dès que le vendeur vous remet les clés de l’un d’entre eux,  vous vous empressez d’y déposer votre petit carnet et son crayon, votre boite de mouchoirs en papier, votre carte IGN toute froissée que vous n’utilisez plus depuis longtemps pour cause de GPS intégré, et le petit ours en peluche qui se balance au rétroviseur de voiture en voiture depuis votre permis de conduire. Cette voiture est à vous. Cette voiture est vous.

Et en cas d’accrochage, de dérapage ou quelque autre panne, vous la verrez s’éloigner d’un œil chagrin. Au garage, un expert de l’assurance prescrira peut-être même de l’envoyer "à la casse". Une voiture à la fois si commune et pourtant si singulière puisque c’était "votre" voiture !

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10 juin 2018

Oradour sur Glane, 10 juin 1944.

oradour

    « Lorsque je me promène ici, lorsque je m’assois là, sur ce qui était une petite place, je ne vois pas le même paysage que vous. Je vois un village intact, celui que j’ai connu, jusqu’au jour où les SS sont arrivés. » Ainsi s’exprime Robert Hébras au sujet de son village d’Oradour sur Glane. Un village gai et vivant comme tous les villages des alentours. Traversé des odeurs des champs tout proches, du pain que le boulanger sort du four, de la brillantine des coiffeurs pour hommes, du cuir du cordonnier, du cambouis des garagistes. Un village sans histoires. Il entrera dans l’Histoire ce matin du 10 juin 1944.

    Le soleil inonde la campagne. Les vaches sont dans les prés où l’herbe est grasse. Il y aura du foin cette année. Les enfants sont à l’école. Les femmes font quelques courses à l’épicerie ou chez la mercière, hauts lieux de rencontres avec l’église. Le maréchal-ferrant et le docteur échangent quelques mots au sujet d’une cohorte motorisée de l’armée allemande remontant vers la Normandie où les alliés ont débarqué quatre jours plus tôt. Mais on ne s’en inquiète pas outre mesure ici. Les Boches semblent bien trop pressés de gagner leur nouveau front pour s’attarder. Pourtant, vers 14 heures, un détachement du premier bataillon du quatrième régiment de Panzergrenadier "Der Führer" de la panzerdivision de la Waffen SS "Das Reich", se présente. Sous le prétexte de contrôler l’identité des habitants, ils rassemblent toute la population sur la place du Champ de Foire.

Après discussion avec le maire qui tente l’impossible pour protéger ses administrés les femmes et les enfants sont conduits jusqu’à l’église. Les hommes sont regroupés et entraînés vers les garages, les granges et les remises. Le Stuhrmann führer, soi-disant à la recherche d’un dépôt de munitions, ordonne une perquisition générale. L’attente est longue. Assis dans le foin, les jeunes discutent à propos du match de foot prévu pour le lendemain. Les SS, armes sur l’épaule, semblent décontractés et chahutent entre eux. (La plupart ont entre 18 et 20 ans.) Les mitrailleuses orientées vers les lieux ont sont parqués les hommes représentent la seule vraie menace. Soudain, une détonation retentit.

Les SS se ruent sur leurs armes et font feu. Ils tirent pour tuer. Pas de survivants ! Ils recouvrent les corps des hommes de paille et de fagots et y mettent le feu. Dans l’église, ils disposent une caisse de fumigènes dans le but d’asphyxier les femmes et les enfants. À moins que ne soit pour ne pas voir leurs corps s’effondrer car ils ouvrent les portes et mitraillent à l’aveugle. Le village est ensuite incendié, méthodiquement, maison par maison, hangars, remises, appentis. Dans sa rage meurtrière, la force brune ne veut pas laisser de traces. Lorsqu’ils reprennent leur route vers le nord, les SS abandonnent derrière eux 642 victimes.

Une femme et cinq hommes survivront malgré tout. Robert Hébras est l’un d’eux. Dans un beau livre témoignage, "Avant que ma voix ne s’éteigne", il raconte, une fois de plus, les événements qu’il les a vécus. Car malgré l’émotion qui à chaque fois l’étreint il parle. Il s’en est fait un devoir. Il parle aux jeunes des écoles, des collèges et des lycées français comme aux jeunes allemands, à celles et ceux qu’il guide à travers les ruines, à la radio, à la télévision. Il raconte encore et toujours. Simplement. Avec ses mots à lui. Comme on l’a vu en septembre 2013 raconter, une fois de plus, aux présidents François Hollande et Joachim Gauck l’enfer qu’il a vécu et le martyre de son village. Parce que, comme disait le Général de Gaulle, "il ne faut plus jamais qu’un malheur pareil se reproduise". (Lire "La page de catéchisme" d’Albert Valade aux éditions de la Veytizou et "Avant que ma voix ne s’éteigne", de Robert Hébras, propos recueillis par Laurent Borderie, Elytel éditions)

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05 juin 2018

Partageux.

partageux

      Mon amie Marthe m’a averti hier soir du retour d’André de l’hôpital. Son séjour l’aurait bien plus fatigué qu’un mois de jardinage dans son potager. Depuis qu’il est entré en retraite des Chemins de Fer, André est un assidu du jardin. Ses enfants lui avaient, pour l’occasion, offert un motoculteur dernier cri. Le moteur n’aura guère tourné que pour son inauguration. André est un adepte de l’huile de coude, comme il dit. Du matin jusqu’au soir, il bèche, il sarcle, il ratisse lui-même. Et quand il n’est pas courbé vers le sol sinon même à genoux, il s’assoit sur son banc et regarde ses légumes pousser. Les mauvaises langues disent que c’est pour échapper à l’intarissable bagout de son épouse.

Quoi qu’il en soit, André suit, plus ou moins, les conseils de la lune sauf quand elle recommande le repos lors des fameux "nœuds lunaires". C’est qu’il "exploite" un potager assez vaste et fourni pour nourrir tout une cantine. Ses récoltes dépassent largement ses besoins et ceux de ses enfants. Il n’était donc pas rare de l’apercevoir par les routes et chemins du village sur sa bicyclette au porte-bagage surchargé des denrées les plus diverses. Poireaux, carottes, laitues et choux ou de pleins paniers de cerises, haricots, et courgettes selon les saisons. Après une mauvaise chute dans un fossé, il avait malgré tout renoncé à livrer lui-même ses énormes citrouilles et autres potirons

Peu de maisons ont échappé à ses distributions et, lorsqu’il passait votre porte, vous saviez que quelles que soient vos occupations ou vos projets, il s’assiérait au bout de la table après y avoir déposé son butin et énumèrerait la longue liste de ses doléances envers sa dame. On ne l’a jamais entendu, toutefois, émettre le moindre mot de travers au sujet de quiconque. C’est leur vie, disait-il. Après un café ou un verre de vin, il repartait le plus tard possible, pour juste glisser ses pieds sous la table et rejoindre ensuite son terrain de jeu. Il n’en a pas moins permis à plus d’une famille de manger goûtu et sain certaines fins de mois difficiles. André était un "partageux", comme on disait autrefois.

Hélas, une belle volonté de rester debout face à un monde qui souffle si fort qu’il est bien difficile de ne pas plier ne suffit pas toujours. Il avait jusqu’ici tenu ferme son petit bout d’existence mais nul ne peut résister à la vieillesse. Le bon air de la campagne, une nourriture sans engrais ni pesticides et une réelle activité physique ne permettent pas, en dépit de maints conseils, d’échapper à l’avance du temps. Il peina de plus en plus à effectuer ses livraisons dans les hameaux les plus écartés. Les côtes devenaient de plus en plus raides et les descentes de plus en plus périlleuses. Il dut également se résoudre à s’éloigner de moins en moins de son épouse dont la sénilité semait à présent le trouble dans les rouages de l’entendement. Au point qu’on dut la mettre dans une "maison" lorsque ses égarements devinrent par trop fantasques et imprévisibles. En dépit de ses récriminations passées, André commença dès lors à s’ennuyer. Il ne prit plus grand soin de lui. Les visites de ses anciens bénéficiaires se résumèrent souvent à faire son ménage et à lui préparer des repas.

Jusqu’au matin où ses plus proches voisins alertèrent le maire qui alerta l’hôpital qui envoya une ambulance. Une vilaine bronchite l’avait terrassé. La longue quinzaine qui l’immobilisa lui parut durer tout une saison mais il tint bon. L’adjointe affectée aux personnes âgées isolées tente pour l’heure d’organiser les soins indispensables mais il la rabroue d’un grognement. C’est qu’il est temps de semer les derniers brocolis et de récolter les petits pois primeurs. « C’est les meilleurs ! » (Photo Jean-Christophe Laforge

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29 mai 2018

Auprès de mon arbre...

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Lorsque je monte à la Capitale, je ne manque jamais de descendre la rue Mouffetard où résident les amis qui m’hébergent. La Contrescarpe où résonnèrent jadis les voix des Colette Magny, Anne Sylvestre et autres Jean Vasca, les petits commerces de primeurs livrés dès potron-minet, les rires, les engueulades, les rengaines bramées à tue-tête et l’église Saint Médard et son grand orgue Stoltz. L’effervescence qui régnait alors n’est certes pas retombée mais je ne me souviens pas que les passants s’ignoraient avec autant d’application. Téléphone greffé dans la main ou rivé à l’oreille, ils s’empressent tant aujourd’hui vers leur improbable destin qu’ils aperçoivent bien peu de leur entour. Mais la vie citadine n’a pas l’apanage de ce penchant.

Obsédé, en cette saison, par la prolifération des herbes indésirables, le jardinier parcourt son courtil les yeux baissés, à l’affut de la moindre adventice. Il en oublierait presque les fleurs qui l’environnent. C’est ainsi qu’un vieil ami perdu dans les Monts s’émerveillait au téléphone de l’abondante floraison de son marronnier. Je m’extasiai à mon tour et lui avouai à regret que les fleurs du mien n’étaient toujours pas écloses. En réalité, une myriade de lourdes grappes d’efflorescences immaculées éclairent son feuillage depuis plusieurs jours sans doute. Comme chaque matin, je l’ai pourtant salué, mais l’esprit égaré par quelque cardamine ou renoncule rampante intempestives, je n’ai rien remarqué et négligé ainsi de le féliciter. On n’est jamais assez reconnaissant envers les arbres.

Ils recouvrent la Terre depuis au moins 360 millions d’années quand nos ancêtres ne se sépareront de leurs cousins hominidés il y a à peine 1 800 000 ans. Encore vivaient-ils dans les arbres qui avaient forgé peu ou prou leur morphologie ! Des doigts assez habiles pour s’accrocher aux branches, des membres assez longs et des articulations assez souples pour courir et sauter dans la canopée, un système digestif assez tolérant pour digérer de grandes quantités de feuilles, jeunes pousses, fleurs et fruits et un territoire assez vaste pour s’épanouir en bandes organisées. En posant le pied dans la savane et en découvrant la bipédie, ils allaient devenir ce que nous sommes. Des êtres pensants certes mais assez sots tout de même pour oublier d’où ils viennent.

Car que pèsent 200 000 ans, l’âge présumé de Sapiens, face à l’ancienneté de l’arbre ? Non seulement celui-ci a façonné les sols en les enrichissants de son humus, en les parsemant de champignons et en les aérant de ses racines. Mais il a aussi façonné les airs en transformant le gaz carbonique délétère en oxygène grâce à la lumière et à la photosynthèse. Sans les 3000 milliards d’arbres qui peuplent actuellement la planète, Sapiens, aussi intelligent soit-il, ne saurait survivre. Et face à cette antique forêt qui lui donna presque le jour, l’Homme n’est encore qu’un enfant. Comme un enfant, il essaie de comprendre, il cherche, il expérimente, il trouve parfois, il s’émerveille. Mais comme un enfant, il aime aussi à casser ses jouets. Il taille, il brûle, il empoisonne. Et comme il prolifère, il coupe toujours plus. Et comme il veut aussi s’enrichir, il tronçonne, il décime, il détruit.

Il devrait pourtant avoir pour l’arbre le même égard attendri que pour ses grands-parents. Que pèsent les 80 années d’existence moyenne d’un être humain face aux siècles sinon aux millénaires du chêne, de l’épicéa ou de l’olivier ? L’aubépine de Saint-Mars de la Futaie dans le département de la Mayenne est sortie de terre sous le règne de l’empereur romain Constantin 1er. Elle a survécu à Dagobert, à Charlemagne, à Louis XIV, à la Révolution de 1789, à la première guerre mondiale, à la seconde, à René Coty et à même François Mitterrand. Elle ne se déplace pas ? La belle affaire ! Tout tourne, tout vire, tout change et se transforme autour d’elle et elle se dresse toujours là, au milieu de la grand place du village d’où, placide et silencieuse, elle regarde défiler les innombrables convois mortuaires qui, depuis 1700 ans, emportent les humains irrespectueux jusqu’au cimetière. On voit par-là que l’on devrait montrer une plus grande considération pour les arbres. (Lire Penser comme un arbre, Jacques Tassin éditions Odile Jacob)

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22 mai 2018

La cabane abandonnée.

cabane

       Une effervescence inhabituelle chahute ma cuisine. Une quinzaine de jeunes élèves d’outre-manche et leur accompagnateur échangent autour d’un thé noir avant de s’élancer dans les bois. J’ai pour mission de leur faire découvrir la forêt voisine au printemps. Les arbres, les buissons et les fleurs, les odeurs, le chant des oiseaux, et, éventuellement, écureuils, renards, biches et chevreuils. Ils sont curieux de tout. Je ne leur prodigue qu’une seule recommandation, mais sans guère d’illusion : le silence. Pas de bavardages, de papotages, de verbiages ni autres jabotages, pas de téléphone non plus. Le silence.

Nous nous enfonçons dans le chemin qui longe mon courtil et pénétrons bientôt les taillis d’où émergent, çà et là, jeunes sapins, repousses de châtaigniers et baliveaux de chênes et de fayards, rescapés de la taille opérée par une armée de bûcherons, il y a trois ou quatre ans. Les ornières abandonnées par les engins de débardage sont encore bien tracées et facilitent notre progression. Nous descendons en direction du petit étang établi au fond de la combe en suivant un ru sans prétention qui s’y déverse au milieu des ajoncs. (Chronique du 15 février 2011). Mais au détour d’un gros buisson de lauriers, un murmure agite les explorateurs. Une sente encore récemment utilisée serpente dans les bruyères. En dignes descendants du Docteur Livingstone, tous se précipitent. La piste aboutit à une cabane dissimulée dans les broussailles.

Elle dut sans doute servir aux travailleurs forestiers pour s’abriter de la pluie. La porte s’ouvre dans un grincement. Les exclamations fusent. L’intérieur est propre de toute toile d’araignée et le sol de terre battue immaculé. Un petit miroir piqueté est accroché au mur opposé à la porte et un banc de planches grossières court le long du mur qui lui fait face. Posés dessus, une bouteille de vin vide et deux verres. Au milieu, s’étale sur un lit de branchages un vieux matelas recouvert d’une couverture grise. L’endroit sert manifestement de lieu de rendez-vous à des amours sauvages. On s’exclame. On rit. On interprète. Les téléphones crachent leurs flashs sans retenue.

Chaque fleur, chaque crosse de fougère, chaque arbrisseau ont déjà été immortalisés dans la mémoire des appareils. Au point que je me suis demandé si mes compagnons ne découvraient pas plutôt la nature à travers leur petit écran qu’avec leurs propres yeux. Là, la scène m’évoque surtout le fameux mythe de la caverne de Platon. Les prisonniers, écrit-il dans la République, sont "depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux". Ici, ils ne verraient jamais de l’extérieur que son reflet dans le miroir comme mes maniaques de la photo dans leur écran. Ils observent ainsi une réalité bien épurée, filtrée, purifiée, choisie. Mais une réalité édulcorée. Une réalité en trompe-l’œil.

Les discours vont grand train tandis que nous poursuivons notre randonnée. Dès qu’une connexion sera possible, les commentaires avec preuves à l’appui circuleront sur les circuits électroniques. Et les captifs modernes de la communication ne parleront plus entre eux, ils seront à la fois le message et les messagers. Et la cabane au fond des bois entrera alors définitivement dans la virtualité. On sait que le rôle de la fiction est de rendre la réalité crédible. Le smartphone la renvoie derechef dans les limbes !  (Lire Et si Platon revenait de Roger-Pol Droit chez Albin Michel.)

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15 mai 2018

Jeanne-Marie et Mathieu

Jeanne_Marie

       Jour étrange. La boulangère est d’humeur massacrante et répond à peine aux bonjours. Le front bas et l’œil éteint, elle sert ses clients comme mue par les seuls automatismes professionnels. Il lui arrive toutefois de se tromper de pain et même dans le rendu de la monnaie mais redoutant l’explosion, nul ne se risque à s’en offusquer. J’ose malgré tout. C’est votre mitron ? Non, c’est la Jeanne !

     La Jeanne en question est assise à côté de moi tandis que nous roulons en direction du Centre Hospitalier du Département. Serrant nerveusement son sac à main posé sur ses genoux, elle fixe la route en silence depuis que nous sommes entrés en ville. La perspective de ce qui l’attend l’angoisse manifestement. Je respecte son mutisme. Mes encouragements éventuels seraient bien vains.

Père inconnu ou disparu, mère défaillante pour mille raisons, Jeanne-Marie et la boulangère furent élevées ensembles dans une famille d’accueil de la région. Oubliées sans doute par l’administration, elles échappèrent aux perpétuels changements pendant leur scolarité. Elles créèrent ainsi des liens indéfectibles de sororité qui les unissent encore. La boulangère eut la chance d’épouser le fils du boulanger chez qui elle faisait la vendeuse. Un garçon placide et laborieux qui succéda naturellement à ses parents et lui offrit, enfin, une vie ordinaire avec deux enfants et un vrai foyer. Jeanne-Marie rencontra le père de son fils Mathieu. Il conservera bien précieusement son anonymat. Elle n’en dévoilera jamais le nom. Mathieu se révèlera un enfant difficile.

Chaque bourg, chaque village connaissait autrefois son "ravi". Il éclairait le morne quotidien d’un peu de poésie et chacun l’acceptait comme il était. Le comportement de Mathieu est lui aussi considéré comme décalé. On dit qu’il est né avec une alouette dans la tête. Ses innombrables incartades n’étaient jamais méchantes ni bien graves et il aurait pu continuer de vivre ainsi, pris en charge par une communauté relativement tolérante et bon enfant. Ainsi, le petit salaire de femme de ménage de sa mère et les diverses allocations ne permettaient guère d’extravagances mais il se trouva régulièrement habillé, parfois certes de bric et de broc, par quelque vestiaire discret, il partagea bien des tables pas toujours mieux fournies que la sienne et ne manqua jamais de jouets à Noël ou à son anniversaire. Mais il atteignit un jour l’âge fatidique de quitter l’école communale. Or la société a changé. On ne vit plus comme autrefois et sa mère en était bien consciente. Qu’est-ce je vais faire de lui ? répétait-elle à l’envi à qui voulait bien l’entendre.   

Car il faut reconnaître que non seulement Jeanne-Marie est plutôt bavarde mais aussi qu’elle n’est pas du genre à tortiller du mot. Ce qui n’est pas toujours du goût de tout le monde. D’autant que Mathieu n’a jamais appris lui non plus à choisir ses mots avant de clamer sa colère avec le vocabulaire de charretier de son plus proche voisin. Se montra-t-il particulièrement insolent ? S’abandonna-t-il à quelque frasque au-delà du raisonnable ? Une énième plainte tomba sur le bureau du maire. Qui temporisa, comme d’habitude. Mais la plainte gagna la gendarmerie. Qui alerta cette fois les services de l’enfance. Qui mandatèrent une assistante sociale. Qui envoya Mathieu dans une "maison".

Ce n’était pas la première fredaine du jeune garçon, ce n’était pas la première plainte non plus, mais c’était la première fois que l’on séparait ces deux-là qui, en dépit des cris, pouvaient difficilement vivre l’un sans l’autre. Mathieu s’échappa. Il fut repris. Il recommença. Il fut alors enfermé dans un "Centre". À la troisième tentative d’évasion, il avait acquis assez d’expérience pour disparaître. Jeanne-Marie demeura longtemps sans nouvelles de lui. Jusqu’à ce que les gendarmes compatissants l’informent qu’il est pour l’heure hospitalisé à la suite d’un accident, grave. Qu’adviendra-t-il d’eux demain ? (Relire la chronique du 7 octobre 2016)

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09 mai 2018

Joli, joli mois de mai.

joli_mois_de_mai

      Ah le joli mois de mai ! Quel poète ne l’a pas chanté de Virgile à Ronsard, de Charles d’Orléans à Alain Bosquet, de Daniel Cohn-Bendit à Jean-Luc Mélenchon ? Le mois de mai est pourtant l’un des plus diaboliques mois de l’année pour le jardinier.

Débordant enfin de courage, il se lève aux aurores, chausse ses croquenots, empoigne ses cisailles, sa serpette et son râteau et se jette à l’assaut des palisses jusqu’ici négligées. Négligées à cause quelque lumbago qui l’aurait cloué au lit, de quelque bronchite qui l’aurait gardé au chaud et des incessantes intempéries hivernales qui l’auraient séquestré devant la cheminée. Mû cette fois par l’urgence, il taille, il coupe, il élague, il raccourcit. En un mot, il débroussaille. Pause-t-il à sexte pour "manger un morceau" qu’il a mauvaise conscience. Il a encore cinquante pas à éclaircir ! Lorsque les cloches de l’église annoncent vêpres, il éponge son front d’un revers de manche, raccroche ses outils au râtelier et rentre à la maison, perclus et éreinté.

Peu conscient de ces réalités, le citadin à l’âme bucolique rêve parfois de retour à la nature et d’activités champêtres. Mais celui qui possède une résidence secondaire à la campagne en repousse quant à lui chaque semaine la visite. Il sait qu’il devra quitter la ville au milieu d’une circulation dense et ralentie, s’enfoncer sur des routes départementales cabossées alors que la lune dessine des fantasmagories en guise de paysages, et poser pied à terre en baillant pour se glisser dans des draps humides et rêches. Au chant du coq, il devra d’abord résoudre le douloureux problème du robinet qui fuit, du chauffe-eau qui refuse de s’allumer, et de son ado de fille qui se plaint de tout en général et de l’absence de connexion téléphonique en particulier. Puis il retroussera ses manches pour, lui aussi, sabrer dans les noisetiers encombrants. Midi sonne au lointain lorsqu’il pose sa machette. Va-t-il enfin pouvoir jouir d’un peu de repos devant un verre de vin rosé ? Que nenni ! Il avait cru, en arrivant, que l’herbe de la pelouse n’avait pas tellement poussé. Il constate à présent que les dernières gouttes de rosée atteignent ses genoux. Mai est le plus diabolique mois de l’année pour le fervent de gazon de pavillon de banlieue.

C’est qu’il y a herbe et herbe. Il y a celle, sauvage et vagabonde, qui s’insinue dans les moindres recoins du vieux mur de pierres sèches, au milieu des allées gravillonnées et jusqu’entre les dalles de la terrasse. Elle apporte certes une rustique touche de poésie au tableau mais s’en débarrasser se révèlera laborieux. Il y a celle des prairies, verte et grasse, piquetée de marguerites, de fleurs de pissenlits et bientôt de bleuets et de coquelicots. L’enfant aime à y courir derrière les papillons, s’y rouler avec gourmandise et faire ainsi belle provision d’allergies et de souvenirs. Et il y a celle des gazons. Épaisse et drue ici, traversée là de pousses indésirables aux noms évocateurs, mouron des oiseaux, cardamine hérissée, bourse à pasteur, boutons d’or et couverte ailleurs d’une mousse délétère et envahissante. Alors, le jardinier du dimanche se lance, dès le frugal repas achevé, à l’attaque des graminées exubérantes. Ce ne sera hélas que provisoire. Comme les nostalgiques de la Révolution, il devra recommencer le mois prochain.

Pour l’heure, ma petite voisine Anaïs court et gambade les pieds nus dans l’herbe de la pelouse que je viens de tondre, riant à perdre haleine et s’enivrant à pleins poumons du parfum qui embaume le courtil. Papet ! Tu viens ? Et Papet se lève de sa chaise en grognant une grimace. Parce que, en définitive, c’est là sa véritable récompense. (Lire La Fraîcheur de l’herbe d’Alain Corbin aux éditions Fayard)  

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04 mai 2018

François Villon

villon

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02 mai 2018

Requiem de Berlioz.

Requiem

      Chacun connaît le fameux dicton qui déconseille en avril de se découvrir d’un fil. Le voyageur prend donc grand soin de garnir sa valise à la fois d’une bonne laine et d’une fripe légère. Il n’a hélas aucun moyen de corriger le plus incontournable des aléas du voyage, les grèves des Chemins de fer. C’est pourquoi, non seulement je traversai avril en croisant les doigts mais aussi en adjurant Hermès, Mercure et Saint-Christophe d’intervenir pour moi auprès des dieux syndicaux du ferroviaire. Une place m’était réservée dans la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris pour entendre le Requiem de Berlioz avec le ténor Michael Spyres et l’Orchestre Philarmonique et le Chœur de Radio France sous la direction de Mikko Franck.

Nul doute que Tyché et sa cousine Fortuna s’unirent pour me transporter jusqu’à la Capitale. Nul doute également qu’elles crurent leur tâche accomplie en me voyant poser le pied sur le quai. Le campagnard qui débarque de sa province n’en pénètre pas moins en terre inconnue. Les innombrables travaux qui affectent la gare depuis presque un siècle en font un chantier permanent qui semble devoir se poursuivre pendant un autre siècle encore. Les repères que vous aviez mémorisés lors de votre dernière expédition ont disparu. Tel couloir s’est transformé en dépôt de matériel. Tel panneau indiquant la sortie oublie que la sortie elle-même a été déménagée. Telle terrasse de bar où il faisait bon boire un café au milieu des moineaux en attendant votre train affiche une fermeture dite provisoire. Même s’il est habitué à la signalétique rurale destinée à égarer l’envahisseur étranger, le brave septuagénaire tout juste sorti de son courtil se perd un peu. Je décide donc de suivre la foule.

Hélas, la foule, ici, n’a rien de plus pressé que d’échapper, elle aussi, à l’enfermement. Le téléphone rivé à l’oreille, elle court en tous sens à la recherche d’une issue. Dans sa hâte, elle bouscule, pousse, écarte sans ménagement tout ce qui se trouve sur son trajet. Un seul et unique obstacle semble modifier sa trajectoire, les piliers de béton qui agrémentent çà et là les parcours et supportent, parfois, des panneaux dits informatifs. À ceci près que leur dernière mise à jour doit remonter à la naissance de la locomotive à vapeur. Ce qui, par ailleurs, porte peu à conséquence puisque nul ne les consulte et souhaiterait-il s’arrêter quelques instants pour en prendre connaissance que l’imprudent se verrait rejeté dans les balustrades de sécurité dix mètres plus loin. Mais la lumière du jour apparaît enfin au sommet d’un escalier. Lequel est bien sûr en panne. Imperturbable et comme mue par quelque réflexe inné, il y aurait là source d’inspiration pour une armée de sociologues, la horde des piétons emprunte derechef, soumise et disciplinée, les escaliers mécaniques.

Mais vous avez enfin trouvé l’un des derniers taxis à savoir que la gare est toujours en activité. Vos amis vous accueillent comme un baroudeur au long cours de retour d’une expédition lointaine. Les hôtesses de la Philharmonie vous guident en souriant jusqu’à votre place. Le fauteuil n’est pas assez confortable pour autoriser le moindre assoupissement pendant que les instrumentistes accordent leur instrument. La silhouette ronde du Chef se pose devant les musiciens et les applaudissements crépitent. Puis le silence tombe et le public se recueille. Violons, cors, hautbois et cors anglais lancent avec gravité les premières mesures de l’introït. Demain est un autre jour !

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