Chroniques d'un vieux bougon

06 décembre 2016

Le grand aménagement

amenagement

     Le soleil couchant dessine des ombres mouvantes dans les branches nues des châtaigniers. Tournant en rond au-dessus des bois voisins, un vol de grues en route pour l’Andalousie cherche une aire de repos proche d’un étang isolé. Un râteau à la main, le jardinier contemple d’un œil perplexe le tas de feuilles mortes qu’il vient de ramasser et l’érable pourpre où le nargue une ultime récalcitrante. Doit-il attendre qu’elle se décide à tomber ? En réalité, un autre souci le préoccupe. Les médias en effervescence expliquent avec force commentaires d’experts que se joue précisément en cette saison l’avenir du Pays et donc du monde. Qui règnera l’an prochain, tel un Louis XIV démocratiquement contemporain, ou, au moins, le tentera ? C’est que le jardinier a parfois l’impression d’être dans la situation de la ménagère face aux étalages du supermarché. Elle est en quête de quelques yaourts. On lui en présente vingt mètres de linéaire. Et en manquerait-il un que la somme en donnerait malgré tout le tournis. Ainsi que l’écrit Jean Louis Fournier, l’embarras du choix peut gâcher le plaisir de l’achat ! D’autant plus que, comme sur les étiquettes, tout n’est pas toujours clairement inscrit dans les beaux discours dont on nous abreuve. Le plus important peut parfois se celer au cœur des interlignes sinon même se perdre dans l’ombre des non-dits. Et de quel avenir s’agit-il d’ailleurs ? De l’avenir d’un village, d’une vallée, d’un terroir, du Pays ? Ou de l’avenir des impétrants eux-mêmes ? Dans ce dernier cas, le choix serait tout de même moins capital aux yeux du jardinier dubitatif. Même s’il ne saurait évidemment faire de la peine à qui que ce soit et qu’il serait fort marri d’apprendre que le rejet de tel orateur par exemple l’a conduit à la dépression, que son épouse l’a quitté, que ses enfants et sa maîtresse lui tournent le dos et que sa boulangère elle-même refuse désormais de lui vendre des pains au chocolat. En dépit de son œil goguenard et de ses airs bougons, le jardinier est habité d’une âme sensible. Quant au destin de son terroir, il y a jolie lurette que la modernité l’a scellé. Grâce à sa situation géographique, il se trouve épargné par les autoroutes, les lignes pour trains à grande vitesse et les aéroports. D’aucuns diront qu’il se trouve précisément à l’écart de la civilisation postmoderne du flux perpétuel et que le déclin le guette s’il ne l’a pas déjà frappé. Pour le campagnard invétéré qu’il est, le jardinier estime que la vraie richesse se situe plutôt dans la paix de ses arbres, la qualité de l’air qu’il respire, la bonne odeur de l’herbe et le chant des tourterelles à la mi-temps du jour. Là-bas, solidement encadrés dans leur lucarne, les candidats vont nous expliquer avec conviction que l’aménagement du temps et de l’espace est indispensable et qu’ils s’y emploieront avec vigueur. Chacun le dit à sa manière, lyrique, technique sinon technologique, subliminale ou raboteuse et grave. Mais comment choisir au milieu du tohu-bohu médiatique ? Comment distinguer le plus résolu, le moins âpre, le plus chatoyant ou le plus habile à mettre tout en œuvre et par tous temps pour atteindre les objectifs promis si tant est qu’ils soient réalisables et correspondre aux attentes et aux besoins réels du plus grand nombre ? Comme pour la feuille d’érable qui refuse de quitter sa branche, faudra-t-il s’en remettre au hasard ? Car jusqu’à quel point une élection par essence partisane ne relève-t-elle pas, elle aussi, du jeu de dés ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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02 décembre 2016

Écologiquement vôtre.

ecologiquement

       Je m’enquiers auprès de la jeune apprentie de la boulangerie de la santé de ses parents lorsque Mireille, la secrétaire de mairie, entre en titubant. Le teint cireux et les yeux cernés de gris, elle se glisse sans un mot au bout de la file d’attente. Chacun bien sûr de s’étonner d’un comportement aussi retenu quand on la connaît plutôt pétulante et enjouée. Bonjour Mireille, lance malgré tout la tenancière depuis son comptoir, comment vas-tu ? L’interpellée relève alors lentement la tête et grimace un sourire contraint : je n’ai pas dormi de la nuit ! La saillie gaillarde du garde-champêtre à la retraite fuse sans hésitation : à ton âge, c’est normal ! C’est pas ça, répond Mireille dans un souffle. J’ai la "gastro". D’un même mouvement, ceux-là même qui s’apprêtaient à serrer sa main ou à déposer une bise amicale sur sa joue se reculent prudemment face au spectre de la contagion. Qu’une épidémie de gastroentérite décime les ardeurs des bambocheurs à l’issue des fêtes du chocolat, de la dinde et du foie gras de fin d’année, rien de plus habituel ! Mais il s’en faut encore d’un mois qu’il ne faudrait pas gâcher. Tenons-nous donc autant que possible à l’écart. Cette prudence risque hélas de ne pas suffire. Il faudrait y ajouter ce que les maîtres et les maîtresses d’école ont tenté d’inculquer à leurs élèves au début du siècle dernier : l’hygiène. Avant d’entrer en classe, il fallait autrefois "montrer pattes blanches" sinon vous étiez fermement prié de les laver au savon de Marseille sous le robinet d’eau glacée installé au fond de la cour. Et gare aux ongles noirs ! Mais ces temps sont révolus. Les conseils de l’éducation nationale sont aujourd’hui remplacés par les publicités qui vantent, dans un esprit beaucoup plus mercantile, ces produits d’entretien qui nettoient tout par miracle. Si on les en croit, les bactéries ne sauraient résister à leurs puissants principes actifs. Une paillasse de cuisine ou même toute une salle de bain qui n’auraient pas rencontré une éponge depuis plusieurs semaines retrouveraient instantanément non seulement un éclat à faire pâlir le soleil lui-même mais également leur virginité originelle. Une oreille attentive entendrait presque les cris d’agonie de ces bactéries inopportunes. Ce tableau idyllique est digne d’une "Présentation de Jésus au temple" de Giovanni Bellini. Tout y est faux. Et d’autant plus faux que la main qui tient le chiffon joyeusement imbibé de substances chimiques porte bien plus de bactéries que le carrelage encrassé par des jours et des jours de négligence. Et la main serait-elle glissée dans un gant protecteur, les éléments tout aussi toxiques les uns que les autres se retrouveront, par la magie d’un rinçage à l’eau claire, déversés dans la nature, pollueront les terres agricoles et les nappes phréatiques et s’insinueront sous la forme de résidus dans nos alimentations industrielles. La chasse aux bactéries est d’autant plus vaine que si le corps de la ménagère, comme celui de tout un chacun, est constitué, en gros, de soixante mille milliards de cellules, il héberge également plus encore de bactéries dans son seul système digestif et plus encore de virus dispersés un peu partout. Sans oublier les innombrables champignons de toutes sortes responsables des vilaines odeurs de pieds, d’aisselles, d’haleine et autres recoins plus intimes encore. Faudra-t-il un jour revenir aux méthodes d’antan, l’huile de coude, le vinaigre blanc et le bicarbonate de soude ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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29 novembre 2016

Le poupon qui ne voulait pas manger sa soupe.

Dewi

       Portée par un petit vent de traverse, la sonnerie des cloches de l’église annonce tierce au bon peuple des campagnes. Ma petite amie Anaïs, confiée à ma garde pour la matinée, piaffe d’impatience. Saluer la chèvre naine et lui donner sa friandise quotidienne de pain dur est l’une de ses expéditions préférées. On y va, Papet ? Nous n’avons pas tracé dix pas dans la rosée traversée de reflets multicolores qu’elle s’arrête soudain et porte la main à son front en un geste mélodramatique digne de Sarah Bernard : j’ai oublié mon bébé ! Je doute que ses parents l’aient un jour oubliée. Non seulement elle est la prunelle de leurs yeux, comme dit sa mère, choyée et tendrement aimée. Mais elle sait parfaitement ne pas se faire oublier par son babil incessant et haut perché et ses caprices de princesse trop gâtée. Mais elle est à un âge où les enfants veulent tout faire comme leur entourage. Comme Papa, elle est capable de s’absorber de longues minutes dans une conversation téléphonique avec sa Grand-mère ou sa maîtresse d’école maternelle. Comme Maman elle souligne ses lèvres de rouge et ses ongles de vernis vermillon et comme sa Nounou, elle fait manger son poupon, l’habille ou change sa couche à grands renforts de commentaires et d’exclamations indignées. Papet ? Il veut pas manger sa soupe ! Axel Kahn commence son livre Être humain, pleinement par le récit d’un terrible évènement qui sépara deux sœurs jumelles, Dewi et Eka. Alors qu’elles n’ont encore que quelques mois, un incendie ravage une nuit la maison familiale sise dans une île indonésienne de Bornéo. Le père, Ahmad, parvient à sortir la première du brasier, la remet à sa mère et se précipite à la recherche de la seconde. Malgré les flammes et la fumée, il la retrouve, l’enveloppe dans une couverture, ressort par la façade arrière de la maison et la dépose dans l’herbe auprès de lui. Épuisé et cruellement brûlé, il expire peu après. Les mamelles gonflées de lait, une femelle orang-outan dont le bébé vient de mourir entend les pleurs de la petite Eka. Elle l’agrippe, l’emporte avec elle et ayant rejoint la sécurité de la forêt, lui donne le sein. L’enfant tète tout son saoul et s’endort. Farouchement protégée par sa mère adoptive, elle sera ensuite peu à peu acceptée par les autres membres du groupe. Dewi grandira entourée des mille attentions d’une mère d’autant plus vigilante qu’elle vit le deuil douloureux d’un époux et d’un enfant. Vive et intelligente, elle montre rapidement des qualités exceptionnelles et poursuit des études dans les meilleures universités. Elle est aujourd’hui une brillante chercheuse internationalement reconnue. Eka fut découverte une quinzaine d’années après l’incendie à l’occasion de l’une de ces opérations de déforestations qui ravagent l’ile de Bornéo au profit de la culture du palmier à huile. L’éducation qu’une femelle orang-outan peut donner à ses petits n’est hélas en rien comparable à celle d’une famille humaine cultivée. Sauvage et terrorisée, ne s’exprimant que par sons inintelligibles, Eka s’enfonça un peu plus encore dans une animalité peu propice à son intégration. L’une avait pu se former comme tous les petits d’humains par imprégnation et apprentissage au contact d’autres humains. L’autre n’avait que l’exemple de vie des orangs-outans qui l’avaient élevée comme une petite femelle orang-outan. Axel Kahn veut montrer par cette anecdote combien la présence et l’exemple de parents aimants est primordiale pour l’épanouissement d’un enfant qui pourra alors devenir "pleinement" humain. C’est pourquoi il est primordial que les adultes que nous sommes présentent toujours aux enfants la plus belle illustration possible de l’homme civilisé. Ce qui devrait, hélas, laisser bien des choses à penser.

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25 novembre 2016

Juste quelques centimètres cubes en moins.

cerveau

        La construction de la maison de mon futur voisin de l’autre côté de la route avance à grand pas. Il prévoit même d’emménager cet hiver tant son épouse est impatiente de vivre les bienfaits de la campagne. Pour l’heure, c’est un élagueur délégué par les services départementaux des Bois et Forêts qui inspecte les derniers chênes et châtaigniers qui illustrent son courtil. Ils mêlent en effet leurs branches noueuses en un complexe enchevêtrement qu’il faut, selon le pieux principe de précaution, sécuriser comme il se doit. En bon commercial, leur propriétaire émet bien entendu l’idée d’y fabriquer une ou deux cabanes pour touristes. Il aura fallu 2,800 millions ans à l’homme pour descendre de son acacia parasol et coloniser la planète. Quelques décennies suffiront pour l’y faire remonter. Ce retour aux sources rejoint les constatations de l’anthropologue John Hawks quant à la taille du cerveau humain. Un australopithèque n’avait pas besoin d’un crâne supérieur à 450 cm cubes pour cueillir les fruits à portée de sa main. Mais pour survivre dans la savane, ses cousins Habilis durent déployer des trésors d'ingéniosité. Ils y parvinrent si bien qu’ils se multiplièrent allègrement, maîtrisèrent le feu, fabriquèrent des outils pour dépecer leurs proies et confectionner leurs vêtements. Ils prirent ainsi chaque jour un peu plus conscience de leur identité et du monde qui les entourait au point de s’inventer des dieux dans le ciel, de mesurer le temps qui passe et prévoir celui à venir, de pratiquer des rites funéraires pour honorer leurs morts et de calligraphier avec un grand réalisme leurs listes de courses sur les parois de leurs grottes. Devenus ainsi sapiens, ils annoncèrent fièrement avec l’homme de Cro-Magnon un volume crânien de 1600 cm cubes. Or, selon les paléo-météorologues, les températures étaient alors au moins inférieures de 4° centigrades à celles d’aujourd’hui et les glaces recouvraient une grande partie de nos régions. Aussi, lorsque il y a onze mille ans, le réchauffement climatique les frappa de plein fouet, l’homme devenu moderne était-il mûr pour concevoir l’agriculture et l’élevage. Sa vie s’en trouva grandement adoucie. Mais ayant moins besoin de recourir à son intelligence pour subsister et se reproduire, il s’embourgeoisa. Ses idées se faisant de moins en moins nombreuses, son cerveau se mit tout naturellement à rétrécir. Et si cette courbe descendante se poursuit au rythme actuel, il devrait retrouver, d’ici vingt mille ans, la taille de celui d’Homo Erectus. Mais le débat fait rage entre les récipiendaires des prix Nobels qui affirment que les capacités cognitives de l’homme contemporain ne diminuent en rien et les anthropologues qui avancent leurs mesures scientifiques irréfutables. En réalité, nous savons aujourd’hui, grâce à Giulia Enders et à son Charme discret de l’intestin, que l’homme est d’abord un ventre sur pattes et que le cerveau n’est jamais qu’un outil mis en place par l’évolution pour seconder le système digestif. En effet, en posant le pied dans la savane, Homo a largement diversifié sa nourriture. Il se contentait de feuilles, de jeunes pousses et de fruits. L’apport de racines et de viandes sollicitera tellement son palais, ses dents, son estomac, son foie, son pancréas, sa vésicule biliaire, son intestin grêle et son colon qu’il deviendra nécessaire de les renforcer. Le système nerveux, encore fort modeste mais opportunément installé dans le crâne, se verra alors attribuer la tâche de soulager le ventre des besognes subalternes. Il remplira certes pleinement son office jusqu’à enfanter la philosophie, les arts et la littérature. Il n’en apparut pas moins avec le temps, que ces activités de divertissement n’exigeaient pas autant d’espace qu’à l’époque du paléolithique supérieur. Pour éviter que les idées ne s’entrechoquent et ne se heurtent trop brutalement au risque d’engendrer des complications telles que la neurasthénie, la folie des grandeurs ou les névroses obsessionnelles compulsives, la nature qui, comme chacun sait, a horreur du vide, en réduit donc peu à peu l’emballage. Ce qui devrait laisser bien des choses à penser à ceux qui le négligent.

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22 novembre 2016

Sur les chemins noirs.

cheminsnoirs

      Le jour effleure à peine la hanche des collines lorsque l’ami Joseph se présente à ma porte : Marthe veut des châtaignes et des champignons ! Joseph n’est pas un causeux, comme on dit, et je n’ai guère entendu le son de sa voix jusqu’à ce que nous nous accordions une pause dans une petite clairière baignée de brume et d’odeurs d’humus. Il n’y a pas si longtemps, il allait par les routes, solitaire et jaloux de sa liberté, traçant au hasard de ses envies de longs périples par les voies secondaires du pays, les chemins creux, les allées forestières, les sentes de chevreuils, les coulées de sangliers. Il évitait les villes et leurs zones industrielles et commerciales, marchant de modeste village en ferme isolée, de hameau à demi déserté en cabane de berger délaissée. En un mot, il préférait l’ombre des replis géographiques à la lumière des longues artères de la modernité. Jusqu’au jour pourtant où l’épuisement le contraignit à accepter l’aide de quelques-uns d’entre nous. Mais toujours rogneux et renfermé sur ses pensées. Se saoulant d’espace, de soleil et de vent plutôt que de discours verbeux. Contre quelques menus travaux, Marthe Dumas lui assure le gîte et le couvert dans son mas du Goth. Il chausse les vieux souliers de son défunt mari, endosse sa canadienne et coiffe presque sa casquette. Mais elle ne sait jamais s’il rentrera à la nuit pour manger sa soupe, son morceau de fromage et son quignon de pain. Il dort dans la chambre du fils qu’elle n’a jamais eu mais sera-t-il encore là à l’aube ? Il part, il revient, sans plus d’oraisons qu’un salut laconique !  Attentif cependant à alimenter régulièrement la caisse à bois pour la cuisinière, à cueillir une poignée de jonquilles au printemps, une rose en mai ou un bouquet de bleuets et de coquelicots à la Saint-Jean. C’est sa manière à lui de dire merci. Il bêche le potager aussi et approvisionne le garde-manger en salades, tomates, radis, petits pois et autres choux et poireaux. Il élève même une compagnie de pintades qu’il vend sur les marchés alentours. Comme s’il s’était laissé embrigader dans le maelstrom ambiant ! Mais son regard est toujours dressé vers l’autre côté des chênes et des châtaigniers qui barrent l’horizon. Là où vivent les renards, les biches et les oiseaux.  Peut-être même leur parle-t-il avec ses mots crochus et rocailleux qui semblent sortir de sa bouche comme d’une grotte sauvage. On ignore s’il cherchait à échapper à quelque trouble passé, quelque déception amoureuse ou simplement à un destin qui tournait dans le vide comme la roue dans la cage de l’écureuil. L’avait-il même choisie, cette vie d’errances de chemineau ou les revers et les renoncements successifs l’avaient-ils simplement entraîné par les voies de traverse ? Pour l’heure, il est devant moi, maigre échalas au teint grisé par les embruns des saisons, le regard bleu, tendre parfois et vague soudain, perdu vers des lointains que nul ne croisera jamais. Mais il se redresse dans un soupir et secoue la tête comme pour se débarrasser d’un rêve impossible. « Le livre des chemins noirs de Sylvain Tesson que vous m’avez prêté, dit-il, c’est comme s’il avait écrit mes mots, comme s’il avait écrit mes idées ! » Puis il se tait pour suivre le vol d’une tourterelle qui se pose à trois pas sur une branche basse comme si nous n’existions pas. « Sauf que lui, Tesson, reprend-il dans un souffle, il avait un but. Au bout de sa marche, il a retrouvé sa maison, ses amis, sa vie. Moi, je ne sais pas encore ce que j’ai retrouvé. » Il avance un pas vers le sous-bois mais se retourne vers moi. « Mais est-ce que l’on trouve toujours quelque chose ? »  Et le silence de retomber, seulement troublé de l’appel lointain d’un choucas évadé du clocher de l’église. Un silence qui laisse bien des choses à penser. (L’étranger du bas-côté de la route/ chronique du 25 mars 2011)

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18 novembre 2016

KIC8462852

espace

     C’est en vain que j’ai scruté le ciel dans l’espoir d’apercevoir au-dessus de mon courtil la fameuse "super lune" annoncée par les médias. La couche de nuages était décidément trop épaisse. Mais quelle que soit la phase, la taille apparente ou l’éclat de notre belle Séléné, il semblerait cette fois-ci assuré que des intelligences extraterrestres vaquent bel et bien au-delà de notre système solaire. C’est la conclusion d’une discussion enflammée au cours d’un repas entre auteurs lors du fameux salon du livre où la truffe, le foie gras et le Mouton-Rothschild parfument la littérature et les belles-lettres. De mystérieux signaux en provenance de la constellation du Cygne intriguent en effet la communauté des astronomes. Pudiquement dénommée KIC8462852, l’une des étoiles hôtes de cette figure céleste traversée par notre Voie Lactée et évoluant à 454 parsecs de notre planète bleue peut perdre de temps à autre jusqu’à 2% de sa luminosité sans raison apparente. Lorsqu’une exoplanète passe entre son soleil et nous, l’intensité lumineuse de celui-ci peut diminuer très légèrement, ce qui permet de détecter la présence de la visiteuse. Le phénomène se répétant à intervalles réguliers, il est alors possible d’en calculer la vitesse, la densité sinon même la composition. Or non seulement l’éclat de KIC8462852 varie dans le plus grand désordre, ce qui semblerait montrer qu’il y a effectivement de l’humain dans son comportement, mais il oscille surtout avec une amplitude beaucoup trop importante pour n’être occasionné que par une vulgaire planète. Ce qui intrigue particulièrement nos observateurs avertis. Au point que certains n’hésitent pas à imaginer qu’il s’agirait en réalité d’une "mégastructure" artificielle. Les ingénieurs capables de fabriquer de tels dispositifs tiendraient évidemment une belle avance sur les nôtres. Et d’autant plus belle que le spectacle auxquels assistent actuellement nos observatoires remonterait, en raison l’éloignement et de la vitesse de la lumière, à l’an 536 de notre ère sous le règne du roi mérovingien Gontran. D’où viendraient les constructeurs de cet énorme engin ? Aucune planète n’a jusqu’ici été repérée dans son voisinage mais il reste possible qu’elle se cache à la lisière de quelque trou noir tapi incognito à proximité. Ce sont surtout les causes conduisant à cette prouesse technologique qui intriguent. Plusieurs hypothèses circulent dans les couloirs et les colonnes des revues scientifiques spécialisées. Vu son envergure, l’appareil pourrait embarquer, tel un moderne cheval de Troie, une immense armée de conquête avec ses navettes à propulsion ionique, ses artilleries lasers et autres canonnières d’assaut. Ou recueillir, telle l’arche d’un nouveau Noé, une très nombreuse population soucieuse de s’évader d’une planète sise, comme on le subodore, au bord d’un gouffre prêt à l’engloutir ou tellement dégradée que l’air y serait devenu irrespirable et la vie impossible.  À peine peuplée, au sixième siècle, de 320 millions d’habitants et vierge encore de toute pollution industrielle, la Terre pouvait en effet apparaître alors comme un refuge séduisant sinon même paradisiaque. Ces deux conjectures seraient toutefois invalidées par le fait que ces éventuels envahisseurs ne semblent toujours pas arrivés à destination, sauf à donner crédit aux nombreux récits de passages impromptus d’Objets Volants Non Identifiés dans le clair-obscur des nuits d’été. À moins qu’il ne s’agisse que d’un immense miroir servant à produire de l’électricité pour alimenter réfrigérateurs, téléphones portables et autres climatiseurs et que les mouvements erratiques constatés par nos chercheurs ne soient que le reflet de graves dissensions politiques au sein des gouvernements locaux. Il appartiendra en tout état de cause à notre spationaute Thomas Pesquet, dont c’est la mission secrète, de répondre à toutes ces questions depuis la station spatiale internationale.  En attendant son retour et en vertu du grand principe de précaution, une fiche "S" secret-défense a été établie sur le sujet. Ce qui nous laisse, là aussi, bien des choses à penser.

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15 novembre 2016

C'était un lundi.

lundi

       Le ciel m’indique les saisons et presque le mois en cours. Le train-train quotidien me rappelle le nom du jour mais j’ignore souvent son numéro et je remercie mon ordinateur de me le signaler. C’est ainsi que je constate que le 15 novembre 1830 était un lundi. L’homme d’affaires Jacques Laffitte, venait d’être nommé président du Conseil et le journaliste et l’historien Adolphe Thiers au secrétariat d’État aux finances. L’éditeur parisien Levasseur publiait Le Rouge et le Noir, le deuxième roman d’un certain Marie-Henri Beyle dit Stendhal. Le bocage normand resplendissait des ors de l’automne, le pied des haies était déjà tapissé d’une épaisse couche de feuilles mortes et la nuit tombait vite. Ce soir-là, le père Magloire achève de traire ses quatre vaches et, en attendant que la soupe soit chaude, il s’assoit sur le banc devant sa chaumière en se tenant les reins. La récolte des pommes s’est achevée le matin même et elles font un joli tas auprès du cellier où attendent les barriques de chêne. Le pressoir itinérant devant venir dans les jours prochains, c’est encore une belle corvée en perspective même s’il aime la chaude odeur sucrée du mou qui s’écoule lentement dans le seau avancé au pied de la machine. « Alors, le père, lui demande son fils qui rentre de l’écurie après avoir bouchonné le percheron, quel temps demain ? » Le vieux paysan plisse le nez, se racle la gorge et grogne un « comme hier » fataliste. L’air est encore bien doux en effet pour une mi-novembre qui aurait dû connaître déjà ses vraies premières gelées et les pluies, qui se sont faites rares à l’été, n’ont pas rempli les mares et les fossés. On ne le sait pas encore à la ferme d’Heuland accrochée à sa colline au milieu de ses pommiers ni au chef-lieu de canton, ni à Paris ni nulle part ailleurs mais cette douceur ne serait pas seulement due à un caprice du ciel. Il faudra attendre un siècle et demi pour que les scientifiques prennent en effet conscience du réchauffement climatique. Ils affineront leurs mesures en remontant à jusqu’à ce jour fatidique, les enfourneront dans leurs ordinateurs et commenceront alors à crier au loup en constatant les désastres annoncés par leurs simulations. Il faut dire que depuis les temps médiévaux, une déforestation sauvage a complétement modifié les paysages campagnards. On a coupé un nombre incalculable d’arpents de bois, assaini des marais, irrigué des champs éloignés des sources. Il faut produire toujours plus de blé, de viande et de lait pour nourrir une population toujours plus nombreuse et toujours plus exigeante. Et il faut envoyer dans les villes toujours plus de chênes, de frênes et de fayards pour fabriquer les charpentes et les boiseries des maisons construites par les fameux maçons de la Creuse et en alimenter les cheminées toujours plus gourmandes. On ne le sait pas encore, mais le taux de CO2 dans l’air augmente dangereusement. Les industries, stimulées par l’extraction du fer et du charbon et le quadrillage du Pays par le Chemin de fer, vont ajouter leur part de plus en plus déterminante. Si l’on avait dit au père Magloire qu’à cause des mauvais baliveaux qui fumaient sous la marmite où cuisait sa soupe aux choux la banquise fonderait un jour et ferait ainsi monter le niveau des océans, il aurait bien ri. Et pourtant ! Tandis que, debout sur sa terrasse, le vieux bougon contemple à son tour le canevas d’ocres, de jaunes et de safrans qui embrasent les futaies de son courtil, le gaz à effet de serre continue de proliférer, les climatologues du GIEC continuent de jouer les cassandres, les sceptiques continuent de douter, les écologistes continuent de se lamenter et une nouvelle COP se met en place pour tenter d’y remédier. Ce qui laisse bien des choses à penser. 

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11 novembre 2016

Commémorer

 

commemorations

      11 Novembre. Réunion quasiment furtive au pied du monument aux morts du village. Le conseilmunicipal est certes au grand complet mais presque seul à commémorer l’armistice. Recroquevillés sur le trottoir pour ne pas gêner la circulation automobile, les rares participants semblent même étonnés d’être encore si nombreux. On fêtait autrefois la naissance du futur roi par des liesses populaires. On célébrait son avènement sur le trône au décès de son père par des "Vive le Roy" d’autant plus enthousiastes qu’on attendait de lui un peu plus d’équité, un approvisionnement régulier en farine et enfin la paix en tous lieux. On descendait même dans les rues et sur les places publiques entre deux démonstrations de colère contre l’arbitraire et la famine pour danser la gigue ou la bourrée au mariage du Dauphin. Jusqu’au jour où l’on dansa la carmagnole autour des guillotines. Depuis lors, si la République réunit son peuple une fois l’an pour célébrer la prise de la Bastille et l’abolition des privilèges, elle le convoque bien plus souvent autour du monument aux morts pour honorer ceux que la conscription a envoyés périr dans les charniers de l’Histoire. Pour assouvir les rêves royaux de conquête et de gloire, des générations de paysans avaient achevé leur vie sur des labours étrangers sans revoir jamais leur payse. La République les envoya quant à elle mourir pour défendre la Patrie contre l’envahisseur. À la paix revenue, elle inscrivit religieusement leur nom en lettres d’or sur une colonne de granit érigée au cœur de chaque ville et de chaque village. Pour que nul n’oublie leur sacrifice. Pour que nul n’oublie combien les guerres sont avides de sang. Les guerres continuèrent malgré tout. Toujours plus meurtrières et toujours plus sauvages. Autrefois, élus, anciens combattants, notables, fanfare municipale, enfants des écoles et toute la population civile ou militaire se recueillait en mémoire de ceux-là qui étaient tombés pour que vive la Liberté de tous. Le clairon sonnait plus ou moins juste. Le discours du maire ou du sous-préfet, se révélait plus ou moins brillant. La minute de silence était plus ou moins longue. La Marseillaise plus ou moins académique. Et le curé plus ou moins présent au sortir de sa messe dominicale. Mais chaque famille était représentée par au moins l’un des siens. Et après le "rompez" du chef de la section locale des rescapés, la population regagnait ses foyers en échangeant des nouvelles de voisinage ou en discourant de l’avenir du monde. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Les médias ne manquent certes pas de se faire l’écho des cérémonies officielles avec leurs séquences de défilés martiaux et de discours pompeux. Les maires et les préfets se retrouvent toujours devant la colonne du souvenir entourée de ses parterres de fleurs et surmontée des drapeaux ressortis des placards. Mais où sont les enfants des écoles qui apprenaient à cette occasion le prix des mots patrie, guerre et liberté ? Où sont leurs parents, leurs oncles, leurs frères ?  Le tournant du demi-siècle dernier marqua la sortie du dernier conflit à avoir ensanglanté nos contrées d’Occident. Las sans doute de tant de gâchis, nos peuples parvinrent enfin à dépasser leurs controverses et leurs inimitiés sinon leurs haines si souvent et si longtemps ressassées au nom de la revanche pour créer un nouvel et vaste espace de paix. Et non seulement celles et ceux qui naquirent ensuite ne connurent plus la guerre à leur porte mais ils n’y envoyèrent pas non plus leurs enfants. Ceux-là même qui, aujourd’hui, ignorent que dans leur quartier, dans leur ville, dans leur bourg, dans leur village, des milliers d’hommes et de femmes furent happés par la mort ou estropiés pour la vie. Pour que le mot Liberté garde un sens. Les anciens combattants s’éteindront peu à peu. Ne témoigneront plus, bientôt, que les livres d’Histoire. Que restera-t-il demain de ces liturgies républicaines mêlées aux déjà si nombreuses et évidemment indispensables commémorations ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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08 novembre 2016

Civilisation du flux

Flux

      Parti à la recherche d’une repousse de châtaignier bien droite pour servir de tuteur à une branche de sapin, j’emprunte le chemin qui longe mon courtil. Avant de se perdre dans le petit bois qui descend jusqu’au fond de la vallée, il est traversé de part en part par un modeste ru jailli de sous un mégalithe de granit oublié au milieu de la colline depuis des millénaires par quelque facétieuse divinité agreste.(Chronique du 15 février 2011) Comme d’habitude, les sécheresses de l’été lui ont été presque fatales mais les pluies de novembre lui redonnent pleine vigueur et il s’accorde, bravache, des allures de torrent de montagne. Alors que j’admire cette eau échevelée et drue, auréolée d’une myriade de fines gouttelettes multicolores qui court sans cesse renouvelée et pourtant toujours identique, je revois ces promeneurs que l’on distingue parfois observant depuis un pont franchissant l’autoroute le flot ininterrompu des véhicules s’enfuyant sous leurs pieds. Des voitures rouges, bleues, noires, grises transportant probablement des passagers impatients de parvenir à destination. À quoi pensent-ils ou à qui ? À ceux qu’ils ont quittés ? À ceux qui les attendent ? Seront-ils plus heureux à leur arrivée ? Et ces camions venus de nulle part et charroyant leurs marchandises vers des destinations inconnues ! Des caisses remplies de milliers d’objets improbables, des jouets pour enfants, des pianos de concert, des briques et du ciment pour la construction de maisons pour sans abri. À moins qu’ils ne soient remplis de denrées périssables comme des légumes bios, des quartiers de bœuf surgelés pour citadins affamés, des conserves à date limite, des boissons énergisantes saturées d’additifs plus ou moins toxiques ! Longeant cet interminable ruban d’asphalte court la saignée d’une voie de chemin de fer. Les trains y défilent à grande vitesse, comme s’ils voulaient effacer définitivement les paysages qu’ils transpercent sans les voir. Toujours plus vite. Toujours plus loin. Indifférents à tout ce qui les entoure, leurs "usagers" sont de plus en plus rarement plongés dans la lecture d’un livre. Ceux qui ne rêvent pas à quelque hasard enchanté sont bien plutôt rivés à leur téléphone ou à leur tablette. Ils discourent sans fin avec des proches dans l’apparence d’une proximité de bon aloi ou avec des inconnus du bout du monde dans l’illusion d’un voisinage pourtant bien fictif. Et les mots et les images bondissent, irréels, chimériques, aléatoires. Comme si l’important n’était pas tant d’accoster au port pour admirer le coucher de soleil sur la mer ou d’embrasser un amour, une mère ou un fils que de courir encore et de courir toujours ! Éternel migrant à travers la planète depuis des millénaires, l’homme s’était cru arrivé enfin chez lui avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage. À la fois possédant et possédé par sa terre, sa vallée, ses Monts, il naissait et mourait quelque part. Il laissait un héritage par lequel il survivrait encore. Mais la terre, lourde et grasse, collait à ses pas. Un jour, las de sa misérable vie de paysan, il tapa ses souliers l’un contre l’autre pour s’en libérer et rejoignit la ville, son confort et ses lumières. L’ennui le rattrapa bientôt. Il voulut retrouver le monde et ses espaces infinis. Il voulut redevenir le nomade de jadis dans l’espoir peut-être de recouvrer une liberté jamais totalement oubliée. Il n’aura créé qu’une civilisation du mouvement où le temps se dilue dans les mirages de la vitesse. Une civilisation du flux perpétuel. Une civilisation qui s’accompagne, paradoxalement ?, de l’obésité du voyageur immobile qu’il est devenu et qui l’emprisonne désormais. Ce qui laisse bien des choses à penser.

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04 novembre 2016

L'automne à la campagne

automne

     Pour le campagnard comme pour le citadin en mal de bon air, l’automne offre une palette haute en couleurs. Les ors, les fauves et les safrans illuminent les frondaisons. Les sorbiers dessinent une flamboyante barrière bordeaux avec le chemin qui longe mon courtil. Les cornouillers laissent exploser leurs bouquets cramoisis sur la pelouse reverdie. La vigne vierge trace de longues phrases mordorées au cœur des ocres des bouleaux. (Quatre saisons au jardin) Dans quelques semaines, les arbres auront perdu leurs feuilles lourdes des nostalgies estivales. Le jardinier les entassera en de petits monticules que le vent de traverse s’empressera de disperser. Elles seront un compost à la fois riche et léger dans les potées de mai. Çà et là, les derniers cèpes et quelques russules tentent d’échapper à la cueillette et les trompettes de la mort finissent en poêlée avec une noix de beurre salé, d’huile d’olive, d’ail et de persil finement haché. Sombres et nappés de brumes, les sapins marquent leurs différences. Leur pudeur naturelle les empêche d’exposer à la vue du promeneur le squelette de leurs branches dénudées. En réalité, avec leurs épaisses aiguilles, ils se sentent assez forts pour résister au froid qui s’infiltre chaque jour un peu plus. Il leur faudra seulement s’arc-bouter sur leurs racines pour affronter les bourrasques montées de l’océan les jours de grandes marées. Les frênes, chênes et châtaigniers, les noisetiers, sureaux et aubépines s’accordent, eux, quelques mois de repos. Car où trouver assez d’énergie pour protéger leurs parures contre le gel quand la lumière décline chaque jour un peu plus et que la photosynthèse devient laborieuse ? Après avoir embrasé les futaies de grandioses et ardentes enluminures comme pour se faire pardonner, les seigneurs de la forêt comme les humbles fouillis des haies se dépouilleront sans vergogne, n’adressant plus au ciel que de sourdes suppliques pour le retour du printemps. À leurs pieds, de discrètes métamorphoses s’élaborent déjà. Cloportes, acariens et autres lombrics consomment goulûment les amidons, les sucres et les acides aminés. Bactéries et champignons microscopiques entrent ensuite en action pour décomposer les restes. De son côté, chaussé de bottes et armé de cisailles, le jardinier se jettera bientôt à corps perdu dans l’élagage avec l’illusion toujours renouvelée de maîtriser la nature. Il coupera, il éclaircira, il ébranchera, il raccourcira, il sabrera, il écrêtera, il débroussaillera. Au soir et à l’inverse de son entour qui se dépouille, il jettera un deuxième tricot sur ses épaules, son épouse ajoutera l’édredon de plumes d’oies sur la courtepointe du lit conjugal et ils lanceront dans la cheminée une joyeuse flambée de fayard qui fera tout l’hiver. Le matou quant à lui s’enroulera à demeure sur sa chaise en paille avancée au plus près des braises et le vieux chien Gaspar perclus de rhumatismes s’installera dans sa corbeille à côté du panier où sèchent les châtaignes. Et pendant ce temps-là, les pluies, et peut-être même la neige si le réchauffement climatique n’est pas trop virulent, emporteront jusqu’aux racines une manne où puisera la sève que les beaux jours réchaufferont. Les brindilles épargnées se gonfleront de nouveau de jeunes pousses encore fragiles, certes, mais que les tièdes caresses du soleil féconderont sans attendre en généreuses et sublimes fééries de verdures. Mais d’ici que revienne le temps du débourrage, tant de péripéties peuvent intervenir et laisser alors bien des choses à penser !

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