Chroniques d'un vieux bougon

24 juin 2022

Le Grand Circuit de Printemps

circuit

Le Syndicat d’Initiative organise chaque printemps un grand parcours champêtre autour du village avec ornithologues patentés, herboristes titrés, mycologues avertis et pique-nique convivial dans une ferme "typique". L’objectif est de faire découvrir aux citadins le charme sans pareil de nos chemins de traverse, l’originalité de nos mégalithes sculptés par l’érosion, notre abri préhistorique certifié par la faculté et la richesse de la biodiversité de nos multiples étangs. Ainsi, bien sûr, que la gentillesse écologique de la population arborant en toute circonstance un éclatant sourire bio.

L’opération commence traditionnellement par un débroussaillage systématique du parcours et des lieux de visite souvent envahis par les fougères, les hautes herbes et les ronces. C’est ainsi que le sentier qui longe mon courtil bénéficie des soins tout particuliers d’une escouade de "jeunes" retraités bénévoles qui oublient rarement de s’arrêter chez moi pour "casser une croûte" et boire un verre de cidre ou un café. Les péripéties covidesques ayant réduit leurs efforts à néant les deux années passées, ils reportent aujourd’hui tous leurs espoirs sur l’édition à venir. Leur désillusion sera à la hauteur de leurs attentes.

L’affaire commence lors de la dernière séance publique du Conseil Municipal. Conséquence des récurrentes baisses des dotations de l’État aux collectivités locales, comme ils disent, les communes doivent parfois trancher entre les nombreuses ambitions électorales de leurs élus, offrant ainsi l’occasion à l’opposition de vilipender les pratiques dispendieuses de la majorité. Prévenant cette injonction désormais rituelle, le maire propose d’emblée de suspendre un certain nombre de dépenses superfétatoires dont le poste de garde-champêtre, le titulaire atteignant opportunément l’âge fatidique de la retraite.

Qui fera son travail ? s’inquiète un conseiller. La secrétaire de mairie qui, par conscience professionnelle, ne manque aucune de ces représentations démocratiques, suggère à mi-voix à son voisin, mais assez fort tout de même pour que toute l’assistance entende, que vu la pauvre quantité de travail fournie par le sortant, n’importe quel autre agent devrait y parvenir sans difficulté en plus de ses propres tâches. Soucieux de ne pas froisser ses agents, l’adjoint en charge du personnel s’insurge. Ils sont débordés, affirme-t-il sans ambages ! Avec l’entretien du stade de football et des parterres entourant la mairie, la tonte des bas-côtés des routes, la taille des haies qui débordent sur la chaussée, la surveillance de la sortie de l’école et la conduite de la voiture du maire qui a perdu ses points de permis l’hiver dernier, il ne leur reste plus de temps disponible. Et le secrétaire local de la section du syndicat des agents communaux d’arborer un vaste sourire. Mais le maire a, de toute façon, déjà pris sa décision.

Après un regard à son premier adjoint pour s’assurer de sa connivence, il soumet sa proposition à l’assemblée qui l’adopte incontinent. Depuis ce jour, les caniveaux du bourg ne sont plus balayés, la pelouse du stade n’est tondue qu’une semaine sur deux, le maire se déplace à bicyclette pour se rendre à son bureau de maire mais surtout et entre autres sacrifices, la distribution de viennoiseries, jus de fruits et autres boissons énergisantes qui sont habituellement offertes aux randonneurs de ce Grand Circuit de Printemps est supprimée. Cette belle baguenaude bucolique aurait pu succomber à une aussi sournoise attaque comptable ; il n’en fut rien car portée par un volontarisme à toute épreuve, elle se déroulera malgré tout comme prévu. Hélas, découragés par l’absence de friandises gratuites et une "météo" caniculaire, les visiteurs la boudèrent franchement.

Dès lors, il est fort probable que dans son prochain bulletin municipal, le maire déplorera la dégradation de l’attrait de notre village auprès des amateurs de verdure ; dégradation qui risque d’entraîner à terme le détour de nouvelles familles dans le lotissement communal et, par suite, la baisse du nombre d’enfants à l’école et la suppression d’une classe au moins ! Empruntant alors la pente ainsi amorcée, le boulanger éteindra son four, la pharmacienne mettra la clé sous la porte de son officine, la tenancière du bureau de tabac presse voguera vers d’autres cieux, le bistrot de la place de l’église baissera son rideau, le médecin désertera son cabinet et les derniers vieux se réfugieront dans l’EHPAD de la ville voisine !

Ne soyons toutefois pas trop pessimistes : tout n’est pas perdu. Avec un peu d’opiniâtreté et beaucoup d’obstination, nul doute que nous pourrions faire revenir la volage Pomponette et son maître boulanger. Après lui, le patron du bar distillera de nouveau ses galéjades de mauvais goût derrière son comptoir de formica, le prêtre et son bedeau rouvriront l’église et reprendront leurs cantiques, la médecin de campagne, stéthoscope en bandoulière, redélivrera ses ordonnances, le bagout de la pharmacienne relancera les débats qui secouent le bourg et ses hameaux et les rires espiègles de nos précieux chérubins pourront dès lors retentir encore longtemps dans la cour de l’école.

Utopie de rêveurs grinceront les pragmatiques ! Nostalgie d’anciens reprocheront les "progressistes" ! Fantasme de bobo néo-rural concluront les ronchons de tous poils. Peut-être un peu tout cela, c’est vrai. Mais comme le rappelle mon ami Loulou*, on est bien parvenu à réintroduire les ours dans les Pyrénées ! 

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21 juin 2022

La musique de l'art contemporain.

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Chaque 21 juin, la Fête de la Musique est désormais incontournable. Aussi incontournable pour un Département à la pointe du progrès que ses boulevards périphériques, ses voies cyclables écologiques , son Centre d’Etudes et de Recherche en Hautes-Technologiques (on dit alors "High-techs"), sa Scène Nationale d’Avant-garde et son musée d’Art Contemporain. Il en va de l’image dynamique que tout territoire se doit de présenter à d’éventuels investisseurs. C’est ainsi que j’assistai il y a quelques semaines au vernissage d’une grande rétrospective d’une "plasticienne" américaine, de renommée internationale comme il se doit, dans un château du seizième siècle proche de la ville voisine.

L’invitation affirme qu’il s’agit là d’une "première". Une première de quoi ? une première depuis quand ? L’affaire n’est pas précisée mais elle illustre bien la prétention des organisateurs à prendre place dans le train mondial de l’Art contemporain. Pour l’heure, on claque les portières des voitures, on se pavane madame au bras, on s’extasie devant les "études" exposées dans l’entrée, on se salue, on se congratule, on se félicite. Mais la maîtresse de maison frappe les trois coups de ses petites mains manucurées et le silence se fait. Trois mots d’accueil qui se veulent chaleureux, trois remerciements convenus aux financeurs présents et un geste auguste de semeur pour accompagner un "finissez d’entrer" à la couleur locale. Hélas, outre le fait que les petits fours sont dorénavant de moins en moins fournis, nous avons droit ensuite à l’inévitable visite guidée.

L’obligation eut été plaisante si l’artiste n’avait absolument tenu à dévoiler elle-même ses "œuvres" au admirateurs ébahis. Ne pratiquant que quelques mots de français tels que "bonjour" et "merci beaucoup", elle s’exprime donc essentiellement dans sa langue étrangère. Ne fréquentant guère qu’un anglais universitaire, la traductrice hésite, marmonne et bafouille souvent face au parler traînant de notre guide native du Kansas. Ainsi, dans le souci fort louable par ailleurs de rapporter au plus près les propos de la Créatrice, elle ne nous offre qu’une version expurgée des objectifs qui ont présidé à sa démarche. À moins que, il me faut lui rendre justice, mon manque de culture en la matière n’handicape mon jugement ! Quoi qu’il en soit, à aucun moment l’assemblée ne se montre avare de ses ah et de ses oh enthousiastes quand, honnêtement, je ne vois guère qu’un étalage d’objets que les quincaillers proposent à la vente dans leurs rayons.

Certes, la mise en scène (on parle ici de scénographie) en est totalement distincte. L’intention initiale de l’artiste ne pouvant par nature relever d’un mercantilisme primaire, l’important réside ailleurs. Ainsi, cette colonne couchée de pierres de calcaire grenu n’évoquerait en rien les lumineux chemins blancs charentais mais rappellerait les prévarications de l’homme au détriment de la nature, à moins qu’elle ne dévoile la chute finale de quelque escalier céleste vers le bonheur. Ainsi cette serpillière méticuleusement étalée sur une table de fer à demi rouillée recouverte d’une toile cirée à la blancheur immaculée ne saurait être comparée à la since, la loque, la panosse, la moppe ou le torchon selon les habitudes locales, que mon aide-ménagère range dans le placard à balais car le "concept artistique" qui préside à son "installation" la hisse bien au-dessus de tout contingence matérielle. Fervent amateur des musées autant que des salles de concert, j’ai coutume d’y contempler des "objets". Je suis invité ici à métamorphoser mon regard, à oublier les noumènes où m’englue ma médiocre culture et à observer le monde avec mon intelligence. Je comprends à demi-mot que ce serait justement là que le bât blesse. Je me garde donc d’émettre le moindre commentaire et me contente de suivre modestement la foule. En réalité, je trouve plutôt mon bonheur dans l’observation de mon entourage.

Voici le maire dont le cou supporte mal d’être enserré dans un col de chemise et le ventre étranglé par une ceinture. Voici l’adjoint à la culture, fébrile professeur de dessin à la tignasse soigneusement bohème. Voici la commissaire de l’exposition aux talons hauts et au nez aussi pointu que son langage qui doit probablement son poste à l’entregent de sa mère auprès du ministère. Voici le Conseiller départemental du canton qui prépare déjà son élection de maire à la place du maire et la déléguée de son Président qui attend avec impatience de pouvoir s’éclipser discrètement. Voici …

Et je me dis que chacun de ces visiteurs pourrait très bien être lui aussi affecté d’un numéro et exposé dans une scénographie post-moderne qui se voudrait tout à la fois poétique et paysagère dans le cadre de l’éternel concept de l’impermanence du temps qui accompagne chacune de nos actions de la vie de tous les jours. Je ne me fais toutefois guère d’illusion ; cette "performance" serait totalement irréalisable. Je crois pourtant que cette fois-ci, l’affaire laisserait vraiment bien des choses à penser.

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17 juin 2022

Combat de titans.

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Combat de titans dans le ciel de mon courtil. Attirées sans doute par de jeunes lapereaux inexpérimentés baguenaudant sur la pelouse ou par les tourterelles étourdies et bavardes jabotant joyeusement de fayard en châtaignier, deux buses patrouillent en altitude depuis un bon quart d’heure. De temps à autre, elles se rapprochent, amorcent un piquet jusqu’à effleurer les futaies et repartent d’un coup d’aile comme si elles renonçaient à leur proie. Mais c’est compter sans la présence sourcilleuse d’une compagnie de freux installée à demeure au fond de la vallée.

Deux d’entre eux ne tardent pas à surgir. Ils évitent bien sûr tout contact et se contentent de quelques tours de repérages avant de repartir discrètement. Et c’est une escadrille au grand complet qui revient bientôt dans un bruyant concert de croassements avec l’intention manifeste de reprendre possession du ciel dont ils se considèrent comme les maîtres absolus. Les buses observent d’abord avec dédain les gesticulations des nouveaux venus. L’une d’elle semble même s’engager dans une descente accélérée. Pendant que le reste de la troupe virevolte à l’étourdir autour de sa compagne, un trio de compères fond sur la téméraire. Désarçonnée, celle-ci se trouble, tergiverse, fait un écart, insiste malgré tout avant de renoncer et de rejoindre sa complice.

Mais cette maigre victoire ne saurait suffire aux assaillants qui poursuivent leur tourbillon au milieu du champ de bataille en lançant leurs longs "krééééh- krééééh" de guerre qui résonnent dans l’air immobile. Les intruses se concertent, semblent hésiter quant à la suite à donner à leur expédition et finissent par lancer une fulgurante attaque comme si elles voulaient tester une dernière fois l’ardeur de leurs adversaires. Qui répliquent évidemment sans attendre. Elles s’enfuient alors sans autre forme de procès vers la chênaie voisine. Les vainqueurs exultent et s’accordent un ultime tour de piste avant de disparaître jusqu’à n’être plus qu’un point noir perdu dans le bleu métallique de l’azur.

Le calme ainsi revenu, je reprends ma tâche en songeant que j’aurais pu tout aussi bien décrire là quelque affrontement aérien entre avions de chasse ennemis. Quoi qu’il en pense et quoi qu’il fasse, l’homme ne se comporte pas autrement que les autres prédateurs de la gent animale. À la différence toutefois que sous prétexte d’intelligence, il ne respecte rien, ni ses propres congénères ni la nature qui le nourrit. Il y puise au contraire à brassées inconsidérées sans égard pour ses héritiers, sans souci pour les plus faibles, sans considération même pour son propre avenir. Les veilleurs ne manquent pourtant pas pour l’avertir des dangers encourus.

Cahin-caha et en dépit des dérèglement climatiques et de leurs perturbations, la nature poursuivra son chemin comme elle le fait depuis toujours, les plus forts survivront, les plus faibles pâtiront, la nature ne connaît ni le bien ni le mal. Mais qu’adviendra-t-il avec le temps de nos petits conforts domestiques ? Laisserons-nous indéfiniment le gaz à effet de serre brûler notre oxygène et étouffer notre atmosphère ? Laisserons-nous perdurer la fonte des glaces, l’élévation du niveau des océans, les sécheresses et les inondations, sans oublier les famines qui en découlent et nos propres pollutions ? L’heure n’est plus aux incantations idéologiques ni aux rêves illusoires de grands soirs qui n’arrivent jamais. Il faut agir maintenant et concrètement !  

Certes, dans un milliard d’années, la chaleur du soleil sera si élevée qu’elle aura carbonisé toute vie sur notre planète. Mais d’ici là, ne devrait-on pas essayer de la conserver habitable pour tous ? Le monde avance d’un pas joyeux sur les chemins de son futur, mais pour combien de siècles encore ?

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14 juin 2022

C'était le 14 juin 2012.

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C'était le 14 juin 2012.

 Il avait plu à la Saint Médard et tout autant à la Saint Barnabé. Depuis ces jours funestes, il n’était pas de journal télévisé qui ne nous rappelât que les températures étaient inférieures aux normales saisonnières, comme si, serrés dans notre gilet de laine, nous pouvions ignorer le vent, la froidure et la pluie ! Des esprits taquins sinon même frondeurs demandèrent d’ailleurs au tout nouveau gouvernement d’intervenir pour rétablir, là aussi, la normalitude.  Hélas, le danger était grand de voir encore sur nos écrans de paisibles retraités errer, livides et transis, au long des plages désertes, des bistrotiers ventrus se lamenter devant leurs guinguettes délaissées et des garçons de plages en sandalettes gémir sous leurs parasols dégoulinants.

 Ce matin du 14 juin, le ciel était toujours aussi morose mais l’air était doux. La rosée abandonnée par la dernière averse dessinait un tapis argenté sur la pelouse du courtil et des gouttelettes multicolores luisaient au long des fils d’araignées. Les chèvres naines en leur enclos accoururent en trois cabrioles dès qu’elles m’aperçurent, se précipitèrent sur leur friandise de pain dur et se réfugièrent dans leur cajolle par crainte d’une nouvelle ondée. Le faisan aperçu la veille se présenta à son tour et me laissa l’approcher à quelques pas. Je lui jetai une poignée de grain mais mon geste trop brusque le fit fuir. Lorsque j’entrai dans leur volière, les pigeons s’éparpillèrent dans un grand bruissement d’ailes mais se précipitèrent lorsqu’ils me virent verser leur pitance dans la mangeoire. Le chef repoussa un jeune impertinent et commença son festin. Sa dame le rejoignit bientôt suivie des autres adultes et enfin des deux pigeonneaux nés au début du printemps.

 En sortant, je lançai du geste auguste du semeur cher à Vincent Van Gogh la dernière poignée de blé dans l’herbe. Les moineaux se presseront avant de s’enfuir dans les buissons avoisinants lorsque les merles se poseront en grand ramage pour prendre part aux agapes. Dans le châtaignier qui étend ses ramures au-dessus, les tourterelles échangeaient des commentaires contradictoires. Deux écureuils roux se poursuivaient dans les bouleaux, silhouettes furtives qui disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues. Une mère lapine et trois ou quatre lapereaux se tapirent un court instant derrière une potée de fuchsias en fleur et s’éclipsèrent comme un courant d’air dans l’ombre des sapins. Tout un monde, un univers, qui vivait, s’ébrouait et batifolait. Un monde qui s’était en définitive familiarisé avec ma présence. Mais lequel avait réellement apprivoisé l’autre ?

 On rapporte qu’entre deux concerts, Hélène Grimaud s’isole souvent au milieu de ses loups. On s’émeut de cette idée saugrenue. Demeurer au milieu des hommes ne lui suffirait-il pas pour éprouver de grisants frissons ? Elle prend cependant moins de risques avec les quadrupèdes. Le loup est en effet réputé pour son mauvais goût. On raconte qu’il aurait jadis mangé une bergère famélique égarée à l’orée d’une forêt profonde et que sa faim n’étant pas rassasiée, il s’en serait pris à un sous-préfet et peut-être même à un fonctionnaire de l’Instruction Publique. Notre pianiste est bien trop belle pour aiguiser l’appétit de ces sombres canidés. En ce qui concerne les hommes, il était déjà bien difficile d’ignorer leurs ébats sanguinaires tant nos écrans de télévision se complaisaient à nous les exposer.

 Pour l’heure et en attendant que Saint Gervais redonnât un sens commun aux péripéties météorologiques, j’allai musarder avec Haruki Murakami dans le troisième tome de son 1Q84 et me laisser bercer par Anne-Marie Dubois et la "Prédications aux oiseaux" et si la grisaille persistait, je poursuivrais avec les "Années de Pèlerinage" par Bertrand Chamayou, Franz Liszt n’a pas son pareil pour accompagner la mélancolie des jours.

 PS : Dix années plus tard, le réchauffement climatique a inversé températures et pluviométrie et les loups ont proliféré à travers notre bel hexagone ; en revanche rien n’apparaît changé dans le comportement des humains. Ce qui devrait nous laisser bien des choses à penser !

 

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10 juin 2022

Ils parlaient de foot.

oradour

Ce 10 juin aurait pu être une journée ordinaire. Le soleil inonde la campagne. Les vaches sont dans les prés où l’herbe est grasse. Il y aura du foin cette année. Les enfants sont à l’école. Les femmes font leurs emplettes à l’épicerie ou chez la mercière, leurs lieux de rencontres favoris avec l’église. Le maréchal-ferrant et le docteur échangent quelques mots au sujet d’une cohorte motorisée de l’armée nazie remontant vers le nord mais on ne s’en inquiète pas outre mesure ici : les boches seront bien trop pressés de gagner le front de Normandie pour s’attarder dans un village sans histoire.

Pourtant, vers 14 heures, un détachement du premier bataillon du quatrième régiment de Panzergrenadier "Der Führer" de la panzerdivision de la Waffen SS "Das Reich", se présente. Sous le prétexte de contrôler l’identité des habitants, ils les rassemblent sur la place du Champ de Foire. Après discussion avec le maire qui tente l’impossible pour protéger ses administrés les femmes et les enfants sont conduits jusqu’à l’église. Les hommes sont regroupés et entraînés vers les garages, les granges et les remises. Le Stuhrmann führer, soi-disant à la recherche d’un dépôt de munitions, ordonne une perquisition. L’attente est longue. Assis dans le foin, les jeunes discutent à propos du match de foot prévu pour le lendemain. Les soldats, armes sur l’épaule, semblent décontractés et chahutent entre eux. (La plupart ont entre 18 et 20 ans.) Les mitrailleuses orientées vers les lieux où sont parqués les hommes représentent la seule vraie menace.

Soudain, une détonation retentit. Les SS se ruent sur leurs armes et font feu. Froidement, sans hésitation ni scrupule. Ils tirent pour tuer. Pas de survivants ! Ils recouvrent les corps des hommes de paille et de fagots et y mettent le feu. Dans l’église, ils disposent une caisse de fumigènes dans le but d’asphyxier les femmes et les enfants. À moins que ne soit pour ne pas voir leurs corps s’effondrer car ils ouvrent les portes et mitraillent à l’aveuglette. Le village est ensuite incendié, méthodiquement, maison par maison, hangars, remises, appentis. Dans sa rage meurtrière, la force brune ne veut pas laisser de traces. Lorsqu’ils reprennent leur route vers le nord, les SS abandonnent derrière eux 642 victimes. Seuls une femme et cinq hommes survivront. Robert Hébras est l’un d’eux.

Interrogé par Laurent Borderie, il raconte, une fois de plus, les événements tels qu’il les a vécus dans un beau livre témoignage, "Avant que ma voix ne s’éteigne". « Lorsque je me promène ici, dit-il, je ne vois pas le même paysage que vous. Je vois un village intact, celui que j’ai connu, jusqu’au jour où les SS sont arrivés ». Et malgré l’émotion qui l’étreint à chaque fois, Robert Hébras parle. Il s’en est fait un devoir. Il parle aux jeunes des écoles, des collèges et des lycées français comme aux jeunes allemands, à celles et ceux qu’il guide à travers les ruines, à la radio, à la télévision. Il raconte encore et toujours. Simplement. Avec ses mots à lui.

Dans ses Mémoires, le Général de Gaulle écrit qu’"il ne faut plus jamais qu’un malheur pareil se reproduise". Robert Hébras aura 97 ans à la fin de ce mois mais s’il témoigne encore et toujours de l’enfer qu’il a vécu et du martyre de son village, il avoue aussi sa désespérance face au déferlement de violences et d’atrocités de retour à notre porte. Un jour viendra-t-il où son témoignage et celui de tant d’autres comme lui porteront enfin leurs fruits ?                                                                                  ("Avant que ma voix ne s’éteigne", Robert Hébras, propos recueillis par Laurent Borderie, Elytel éditions / Le dernier témoin d'oradour sur Glane, Mélissa Boufgi, Agathe Hébras, Robert Hébras, éd. HarperCollins et lire également l’émouvante Page de Catéchisme d’Albert Valade, éditions La Veytizou / Centre de la mémoire d'Oradour sur Glane)

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07 juin 2022

La bonne question.

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Arrivé à l’improviste et abandonnant la pluie derrière lui, l’orage offre au jardinier l’opportunité de ne rien faire au potager et de réécouter Laure Favre-Kahn* dans le scarbo du Gaspard de la nuit de Maurice Ravel.  La pianiste se joue des périlleuses difficultés techniques imposées par le compositeur et entraîne l’auditeur dans un féérique voyage en compagnie du petit lutin charmeur du poème d’Aloysius Bertrand*. Je décide de jouer moi aussi ma partition et allume mon ordinateur.

Après une interminable attente pour cause de liaison internet nonchalante, j’accède enfin à mes "mails". Il me faut alors naviguer à vue entre les canulars, les affabulations, les attrape-nigauds et les vraies publicités maquillées comme des mères maquerelles pour retenir l’attention. Je m’apprête à tout déverser dans la poubelle lorsque l’un des messages retient toutefois mon attention. La tenancière d’une modeste librairie perdue dans la campagne départementale me sollicite pour une séance de signature un samedi à venir. Qui est cette aventureuse libraire ? Où cache-t-elle son estaminet ? J’interroge mon moteur de recherche.

D’emblée, le système annonce fièrement plus de 42 000 occurrences en 0,55 secondes. Les plus visitées ou celles mises en avant défilent joyeusement sous mes yeux. Un clic par-ci, un clic par-là, les aléas décident pour moi et je me laisse emporter par le cours des choses, les enchaînements d’idées et les approximations. Leur défilé n’exige de moi aucune attention particulière, juste un réflexe pavlovien auquel je me soumets sans même m’en rendre compte. Et je pourrais ainsi voguer des heures, à peine ballotté par le ressac informatique, hors du temps et de l’espace. Plus de nord, plus de sud, plus d’hier ni d’aujourd’hui, plus de bien non plus ni de mal. Je n’ai pas à choisir puisqu’ici tout se vaut. Il me suffit de suivre le sens du vent, dans un abandon qui me laisse apathique et indolent. Dans un renoncement à toute réflexion et une abdication tacite de mon intention d’origine.

Où m’auraient conduit ces enchaînements pervers si j’avais posé une véritable question ? Qu’est-ce que la vie, par exemple ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que le beau, le vrai, le bon ? Qu’est-ce qui est juste ou injuste ? En réalité, nous ne nous interrogeons qu’à de rares occasions sur ces concepts hautement philosophiques. Mille divertissements titillent déjà en permanence nos sens et nos neurones sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des notions aussi vastes et parfois même angoissantes. Qui s’inquiète, entre la poire et le fromage, de la place de la notion d’éternité dans un monde en flux perpétuel ? Et si vous voulez partager votre souci avec votre voisin, votre boulangère, l’épicier du coin de la rue ou le facteur, vous n’aurez probablement droit qu’à un sourire apitoyé : il vieillit, le vieux bougon ! Ce ne sont là en effet que galères pour bachelier, sujets d’expert pour la télévision, contes fantastiques pour enfants sages sinon même pures galéjades de comptoir.

Nous sommes appelés en ce moment à désigner le meilleur ou le moins mauvais candidat à la députation mais nous préférons bien nous laisser guider par le ruissellement de nos petites distractions, de nos petits plaisirs, de nos petites jouissances. Hélas, nul cabotage sur l’océan des hasards ne saura jamais choisir pour nous. Il nous faudra sortir de notre petit confort désabusé, activer nos propres cellules grises, libérer nos dernières réserves d’empathie collective et décider par nous-mêmes.  

Mais la prochaine fois, au lieu de chercher à dénouer, grâce à la toile, des embarras de tuyauterie, de date de péremption ou d’alternances citoyennes, osons poser une "vraie" question. De celles qui tiennent réellement à cœur. Les réponses, innombrables, devraient nous prêter bien des choses à penser. (*Gaspard de la nuit, Aloysius Bertrand, Gallimard / Vers la flamme, Laure Favre-Kahn, Naïve)

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03 juin 2022

Friche ou gazon ?

verdure

« …Je voudrais courir le monde lointain…si tout n’était pas si vert, là-bas, dans les bois et les champs… Je voudrais pleurer sur les prairies vertes et les voir pâlir jusqu’à la mort. » Ainsi s’exprime le héros du poème de Wilhem Müller La belle Meunière* mis en musique par Franz Schubert. Le jardinier ne serait guère éloigné, parfois, de partager cet accablement face à la tâche qui l’attend. 

Omniprésente, la verdure recouvre tout, les palisses, les frondaisons, les landes, les bocages et le moindre buisson sans oublier, bien sûr, la pelouse. Certes, çà et là, y pointent les inévitables fleurs jaunes des pissenlits et serpentent à leurs pieds entre trèfle et pâquerettes les liserons constellés de clochettes blanches aux sucs avidement convoités par des nuées d’abeilles et de papillons. Certes, jaillissant des profondeurs chtoniennes tels des périscopes espions, les taupinières dressent leurs sombres taches terreuses où picorent avec gourmandise une armée de merles et de moineaux. Certes, dans les parterres en bordure ensoleillée des haies, les roses et les pavots d’Orient ajoutent leurs rouges chatoyants. Mais amande ou céladon, menthe, olive ou chartreuse, c’est l’implacable couleur verte qui dévore tout.

Le ciel peut s’adonner tout un jour au bleu, du bleu de roi à l’aube au bleu turquoise de midi, du bleu électrique avant l’orage au lapis-lazuli à la nuit tombante. La brume automnale peut s’en emparer jusqu’à masquer la courbe des collines, les cirrus le voiler au point de dissimuler les étoiles et les galaxies, les cumulus y dessiner de grosses boursouflures que le soleil couchant panache de reflets d’ors, les cumulonimbus peuvent annoncer la bourrasque ou, les jours d’été, rassembler à l’horizon mille moutons paissant paisiblement l’éther immobile. Le ciel est divers et changeant. Mais le printemps venu, c’est la couleur verte qui impose sa dictature sur la campagne.

Les techniciens, qui ont depuis longtemps oublié Virgile, Ronsard et Lamartine, évoqueront doctement la chlorophylle, ce pigment végétal des feuilles qui régulerait par ailleurs le transit intestinal, aiderait à la cicatrisation des blessures, soulagerait les démangeaisons des inquiets, stimulerait les défenses immunitaires des anxieux et diminuerait l’hypertension des citadins stressés. Ils décrypteront ensuite la photosynthèse* qui, grâce à l’énergie solaire et à travers les chloroplastes, les thylacoïdes et autres cytochromes, transforme le CO2 de l’air en glucose qui s’alliera à l’azote du sous-sol collecté par les enzymes mycorhiziens pour nourrir la plante. Tous miracles de la nature indispensables à la vie sur notre planète en général et à la nôtre en particulier. Mais pourquoi cette fameuse chlorophylle dégage-t-elle uniquement la couleur verte ?

Le jardinier sait bien toutefois que cette tyrannie n’est que transitoire. Dès le solstice d’été, l’herbe jaunira et se fera craquante sous le pas ; les pluies de septembre la reverdiront peut-être ainsi que les plantains, renoncules et autres adventices mais les bouleaux libèreront déjà leurs écus aux nuances cannelles ; passé l’équinoxe, les hêtres, érables et châtaigniers offriront un festival de pastels ocres, safrans et terre de sienne ; et face aux brises hivernales, les sapins seront alors les seuls à oser une touche verdâtre au cœur de la grisaille environnante.

Mais le jardinier sait surtout que quelles que soient les teintes enluminant son paysage, il lui faudra, encore et toujours, chevaucher sa tondeuse et arpenter son gazon afin de n’avoir pas l’impression de vivre en sauvage au milieu d’un terrain vague en friche. Ce qui devrait laisser bien des choses à penser aux amateurs de farniente et de terroir "authentique" !                  (*Die schöneMüllerin, Wilhem Müller, traduction Catherine Godin et Franz Schubert par le ténor Askel Schiøtz et le pianiste Gérard Moore / *6 CO2 + 6 H2O + énergie lumineuse → C6H12O6 + 6 O2).

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31 mai 2022

Flamberge au vent.

flamberge

Les cloches achèvent de sonner tierce lorsque j’accoste mon chartil au pied de l’église du village. Du haut de leurs contreforts, les gargouilles guettent d’un œil goguenard le passant étourdi, prêtes à débagouler sur son échine leurs coulures d’averses. Trois ou quatre choucas assignés à la surveillance de l’édifice patrouillent à grand renfort d’avertissements sonores et sur le parvis moussu, une volée de moineaux se disputent des graines invisibles.

Pour l’heure, la petite place est vide. Un coulis de brise pousse dans un recoin une poignée de feuilles desséchées, un greffier en robe noire saute sur le muret de pierre d’un parterre de géraniums municipaux et se lance dans une toilette minutieuse, un chien aboie dans une cour en contrebas et sur la route conduisant à la ville, la cabine rouge d’un tracteur s’éloigne en ronronnant. La camionnette communale, dûment estampillée aux armes gauloises locales, s’arrête devant la porte de la mairie, le conducteur s’en extrait avec force contorsions et se dirige en boitant vers l’épicerie-bibliothèque voisine. J’aspire une longue goulée d’air et m’élance à mon tour, flamberge au vent : on m’y attend avec mes brassées de mots et mes histoires qui conduisent vers nulle part*.

Accueil chaleureux tout habillé de sourires. Á droite, s’étalent les cageots de poireaux, carottes et laitues romaines, à côté, minaudent les panières de fraises et de tomates-cerises importées de la Xaintrie voisine, faisant face à la porte trône le comptoir en bois sculpté digne du siècle dernier avec sa caisse enregistreuse avec touches de faïence et manivelle et son téléphone en bakélite pour la décoration et la mère de la patronne aux commandes, à gauche, des rayonnages d’épaisses planches de chêne hébergent des régiments d’ouvrages sagement alignés comme soldats à la parade et au centre de ce carré réservé aux nourritures intellectuelles, une petite table recouverte d’un plaid écossais. Deux piles d’exemplaires de mes précédents romans tentent de s’y faire une place à côté de celle, imposante, du petit dernier. Finissez d’entrer, m’invite l’hôtesse.

Se présente alors une vieille dame aux cheveux gris armée de son cabas, bonjour madame Dupuis ! Hochement de tête de la vieille dame qui trottine à pas de souris en direction du coin épicerie-primeurs. La maman profite de la diversion pour me rejoindre tandis que je prends place. Un café ? C’est moi qui l’ai fait ! Comment résister ? Elle disparaît derrière un panonceau suspendu au plafond qualifiant l’endroit de privé. Mais une main décidée pousse la porte à son tour, un bonjour flamboyant sur les lèvres. Il est là ?Il est là ! Je sors mon Pilot et m’affuble de mes hardes de vendeur à la commission. Mais ils ne seront guère requis ni l’un ni l’autre.

On vient ici pour "faire son marché", bien sûr, mais on vient surtout pour causer, du temps, de la famille, des voisins. On vient ici pour échanger des livres et des idées, pour partager des regards, des impressions, des regrets parfois. Et la matinée s’écoulera sans laisser même le temps à "l’écrivain" de boire son café. Ses récits côtoieront sans barguigner les courgettes, poivrons et autres salades croquantes et ses héros, un peu étourdis, voyageront d’un bout à l’autre du magasin entre parlers patois et fragrances de terroir.

Bon, jettera soudain une mamie dans l’espoir de rameuter ses deux petits-enfants plongés dans la lecture d’une bande dessinée. C’est pas l’tout ! Mais les hommes vont rentrer et la soupe est pas prête ! Cris outragés des garnements qui refuseront d’abandonner en chemin une "bédé trop bien". Gardez-la ! Vous la rapporterez samedi prochain ! Ainsi se vit la normalitude à la campagne. En convivialité. Et l’effervescence médiatique autour des promesses électorales ne l’effleure pas plus qu’un rayon de soleil les ailes d’un papillon multicolore. (*L’homme qui marche vers nulle part, Roland Bosquet, éd. Nombre7) .

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27 mai 2022

Conformité sociétale.

conformite_societale

Histoire de justifier une pause dans l’arrachage d’herbes indésirables installées autour des iris en fleurs, j’observe avec intérêt un écureuil gambadant gaiement dans les branches des fayards qui bordent la grande pelouse. C’est alors que je remarque à quelques pas de là le curieux ballet d’un couple de merles.

À cet endroit, un érable pourpre étale généreusement sa ramure, entretenant ainsi une large zone d’ombre où l’humidité ambiante favorise la présence de vers de terre en surface. La femelle pioche avec énergie dans l’espoir d’en attraper un tandis que le mâle sautille autour d’elle en piaillant des "chuck-chuck-chuck" dissuasifs d’une belle voix de gorge. Un autre merle se présente malgré tout sur le terrain de chasse, puis un autre et un autre encore. Bien entendu, une chamaillerie ne tarde pas à éclater. L’arrivée du couple de pies nichées dans le bouleau voisin renvoie les belligérants dans les buissons alentours.

Las ! La victoire de la justice en noir et blanc sera de courte durée. Intriguée par cette effervescence, une buse en faction au-dessus du bois en contre-bas de mon courtil apparaît en majesté dans le ciel au bleu dégagé de tout nuage. Mais elle se contente de deux ou trois tours d’une lenteur olympienne au-dessus du champ de bataille et disparaît, déçue sans doute par le retour vigilant des magistrates auprès de leur nid. Faute de combattants, je reprends alors ma tâche en souriant. La nature n’est pas avare, pour qui sait prendre le temps de la regarder, de beaux exemples de comportement évoquant irrésistiblement celui des humains. L’attitude des merles se querellant pour quelques vers de terre n’est-elle pas en tout point comparable aux empoignades devant les portes des échoppes de matériel de téléphonie les jours de sortie du dernier smartphone ?

Mais c’est alors qu’attirée par les altercations tonitruantes des uns et des autres, une bande d’étourneaux domiciliés au fond de la vallée accoure à tire d’aile. Leur nombre, leur culot et leurs rauques et vindicatifs "schaarh-schaarh" leur assurerait une suprématie digne de celle d’une compagnie de CRS face à une poignée de manifestants contre la pluie en mai. Mais ma présence provoque la débandade des envahisseurs. Tout comme, lors d’une échauffourée pour quelques billes de verre, celle du maître déclenche une belle envolée de moineaux aux quatre coins de la cours de l’école.

Quoi qu’il en pense, l’homme relève donc bien de la nature au même titre que les vers de terre, les merles, les pies et les sansonnets. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’à l’image de ces derniers, il aime à vivre en animal grégaire. Ainsi, non seulement s’entasse-t-il dans des villes toujours plus tentaculaires malgré les embouteillages et les pollutions qui les accompagnent mais dès qu’il fait 30° à l’ombre, il se précipite en masse sur les plages pour y prendre le soleil comme la moindre rapiette sur le mur de la grange du père Joseph. L’Homme est un animal comme les autres !

Une grande étude américaine vient d’ailleurs d’expliquer qu’au bureau, les plus paresseux des employés calquent leur ardeur au travail sur leurs collègues les plus assidus. Pour faire comme tout le monde ! Nos chercheurs désignent ce triste comportement sous le vocable scientifique de "conformité sociétale". Maître Rabelais avait déjà décrit cette propension de la gent humaine à se comporter comme les moutons de Panurge et comme elle n’a guère changé depuis, on comprend mieux pourquoi le monde tourne toujours autant de guingois. Mais tournerait-il mieux si chacun agissait sans se soucier des autres ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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24 mai 2022

Fils de.

 

perefils

Depuis plusieurs semaines, le campagnard a l’impression que le soleil ne se couche plus de l’autre côté des collines comme il en est de coutume. Ou alors si peu. Paisible et presque magique, le dîner sur la terrasse se déroule au milieu du remue-ménage des moineaux, fauvettes et autres rouges-gorges et la soirée se poursuit, tranquille et sereine, entre lecture et rêverie. Mais à peine l’ombre s’est-elle inclinée sur le courtil mettant fin au concert et vous invitant à rejoindre la chambre que les premiers rayons du matin en caressent déjà les persiennes annonçant l’aube d’une journée que la météo prévoit tout aussi illuminée que celle de la veille. Le réchauffement climatique universel n’a pas que des inconvénients ! On l’paiera demain, conclurait mon père riche de son expérience de vieux paysan. Les pères ont toujours quelque chose à dire.

Maurice Mimoun s’en souvient et essaie de conjuguer au présent ce père dont le souvenir lui tient toujours chaud au cœur. Un père qui lui a appris à ne compter le dérisoire que pour ce qu’il est, c’est-à-dire insignifiant. Les enfants aiment à grossir l’importance de ce qui leur arrive, un bobo au genou, une moquerie, une bonne ou une mauvaise note à l’école, une joie incommensurable ou un chagrin éternel. Tout cela appartient déjà au passé ; seul l’avenir importe. Et pour les premiers pas comme pour les derniers parce que "les pères plantent les arbres de la vie".

Il y a mille pères de par le monde. Il y a ceux qui emmènent leur fils à la pèche. Bardés de tout l’attirail inutile parce qu’ils n’ont pas su dire non au vendeur du magasin, les pères peuvent n’être pas parfaits, ils montrent autant de patience à montrer au fiston comment tenir la canne qu’à attendre la prise et ils savent rire à gorge déployée en rentrant bredouilles à la maison. Il y a les pères maladroits qui expliquent malgré tout comment tenir un marteau et enfoncer un clou, même en se tapant sur les doigts, comment réparer un pneu crevé quand les copains disparaissent après le virage, comment construire une cabane dans les bois avec trois branches et deux bouts de ficelle, comment attraper les écrevisses dans le ruisseau en bas du jardin de Papy ou comment sauter le fossé en retenant ses larmes après la chute. Il y a les pères qui entraînent leur progéniture dans des explorations improbables à la mer, à la montagne ou n’importe où et qui peuvent s’égarer simplement dans la forêt voisine sans admettre jamais en toute mauvaise foi avoir été effrayés par les sangliers. Il y a mille pères et les pères sont capables de tout.

Bien sûr, il y a les pères que leurs enfants n’ont jamais connus, parce qu’ils sont partis un matin, comme ça, sans rien dire, ou ceux que la mort a rattrapés avant l’heure, mais qui décide de l’heure ? et il y a ceux qui ne savent même pas être pères. Mais, en général, les pères sont là, pas toujours bien présents peut-être, mais ils sont là. Comme écrit Maurice Mimoun, les mères regardent et sourient et les pères partent. Mais ils reviennent. Un père, ça revient toujours ! Sauf le jour où l’hôpital téléphone. On sait que ce jour-là va arriver mais on est toujours surpris. Déjà ? Alors on se précipite, on court, on court à perdre haleine, dans la rue, le parking, les couloirs. Arriver au moins à temps pour croiser une dernière fois un semblant de sourire, sentir son souffle rauque sur la joue, entendre peut-être un dernier mot, son dernier mot, tenir sa main. N’aie pas peur Papa, je suis là !

Maurice Mimoun raconte son père mais il parle surtout de lui. Alors il aligne des pages un peu foutraques et chaotiques où se mélangent les souvenirs vrais, les souvenirs inventés et les souvenirs fabriqués. « La sincérité est une escroquerie inconsciente de la réalité ! » écrit-il. Mais là aussi c’est sans importance parce qu’en définitive, un père n’existe vraiment que par le regard de son enfant. (Fils de, Maurice Mimoun, Albin Michel)

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