Cistude allongea sa patte gauche. Lentement. Á peine un frisson effleura-t-il la surface de l’eau. Puis elle prit appui contre  une tige de prêle avec sa patte arrière et poussa. Lentement. Á peine quelques bulles d’écume brillèrent-elles au-dessus de sa tête. Avec une prudence digne de son  grand âge_ ne venait-elle pas de célébrer son cinquante-deuxième été ?_ elle allongea le cou. Un petit filet d’air, lourd de fragrances d’humus, fouetta ses narines. Elle sut que c’était le bon moment. Ses gros yeux globuleux émergèrent juste à l’instant où la puce d’eau s’élançait. Cistude ouvrit grande sa gueule et l’insecte s’y engouffra sans coup férir. Elle allait se laisser glisser, lentement, dans la boue qui tapissait sa mare lorsque le sol frémit.

          Elle se faufila entre les pieds d’iris qui bordaient la rive et se dissimula sous une poignée de renouée. Une ombre gigantesque lui masquait la lumière du soleil. Elle en distinguait cependant les contours avec précision et autant qu’elle s’en souvienne, elle n’avait jamais rien vu de semblable. Veaux, vaches, moutons, chevreuils ou sangliers venaient régulièrement s’abreuver à cet endroit. Lourds et pesants, furtifs et inquiets, leurs pas ne composaient toujours qu’un ballet aussi facilement reconnaissable que leur silhouette trapue ou élancée. Mais foi de Cistude, elle n’avait jamais vu chose pareille dans son monde. Un mouvement dans l’eau la déporta un peu plus prés vers la rive. Elle s’agrippa  à une motte d’ajoncs en décomposition qui lui ferait un support acceptable et reprit son observation. Cette ombre étonnante s’élevait précisément depuis le petit terre-plein où commençait le sentier conduisant au refuge où elle avait enterré ses œufs. Si ses calculs étaient bons, et en cinquante ans on a le temps d’apprendre à résoudre ces calculs avec efficacité, ses œufs devraient éclore dans la journée. Douceur de l’air et chaleur estivale, tout concourrait, jusqu’ici, à faciliter la course de ses petits jusqu’à la mare. Mais un obstacle à présent les en séparait. Ses petits étaient en danger. Un léger remous fit trembler l’onde et un jeune mâle de l’année précédente apparut à ses côtés. Elle n’éprouva aucune crainte à son endroit. La saison des accouplements était dépassée depuis longtemps. Mais que voulait-il ? Pourquoi semblait-il vouloir égratigner le ciel de ses longues griffes ? Soudain, une deuxième ombre, tout aussi gigantesque que la première, se pencha sur l’eau. Une grande agitation secoua la surface comme lorsqu’un canard ou une grue se posent pour boire. Instinctivement elle se recroquevilla sous sa carapace. Mais elle se sentit arrachée dans les airs avant de retomber lourdement sur un gros rhizome noir de grande consoude. Tout son corps frémit. Elle redouta la fissure mortelle mais ne ressentit encore aucune douleur. Elle distingua un rai de soleil entre ses paupières et résista à l’envie de voir la lumière.  Puis elle rebondit sur la terre boueuse et grasse de la rive et le noir complet l’emporta.

           _ Ça t’en fait combien, demanda Lucas ?_ J’sais pas, répondit Rémi. Huit, je crois. _ Et ça va  faire dans les combien sur le marché ? _ Á vingt euros la tortue, tu peux faire le compte toi-même. Les deux amis remontèrent le pré en direction de la route où les attendait leur mobylette. _ Comment tu savais qu'il y en a autant ici, questionna Lucas, décidément curieux ? _ C’est mon beau-frère, l'écolo. Il fait signer des pétitions contre les éoliennes à cause que ça risque de perturber la vie des tortues. Un petit rire secoua les épaules de Lucas qui se pencha sur le panier de châtaigner de Rémi d’un air dubitatif._ Il a peur que les éoliennes gênent le vol des tortues, le soir au fond des bois ? (© Roland Bosquet)

      Ps. Contrairement à la race humaine, les cistudes d’Europe sont en voie de disparition. C’est pourquoi leur biotope essentiellement constitué de mares et de bocages est protégé.