29_septembre

      Les cloches de l’église annoncent tierce lorsque mes visiteurs se lèvent. La brume matinale s’est dissipée et le ciel est dégagé. C’est l’heure de s’enfoncer dans les bois pour la traditionnelle chasse aux champignons. Pourquoi, alors qu’il coulait des jours heureux au milieu d’un paradis terrestre qui lui fournissait gracieusement cèpes de Bordeaux, topinambours à l’aïoli, pêches melba, oranges en carpaccio et pommes d’amour, Sapiens a-t-il donc eu l’idée saugrenue de cesser ses promenades bucoliques pour se faire paysan ? Craignait-il de voir monter son taux de mauvais cholestérol ? De subir les méfaits d’un surpoids pondéral ? De ne plus pouvoir attraper le lapin de garenne de son repas de midi à cause de son obésité naissante ? Nul ne le sait. Mais le fait est qu’il le fit. C’était il y a 14 000 ans. Il se contenta d’abord des règles bon-enfant de la permaculture. Disposant ainsi de longues d’heures d’oisiveté, il consacra plus d’attention à ses épouses, ses voisines et ses maîtresses. La courbe des naissances s’en ressentit. Il lui fallut alors accroître les rendements de ses cultures pour alimenter sa famille de plus en plus nombreuse. Avec courage et obstination, il débroussailla, il coupa, il brûla, il tailla, il déracina, il laboura, il sema, il planta, il sarcla, il ratissa et il récolta. Il put certes répondre aux exigences de sa progéniture et rassasier sa compagne, sa belle-mère, ses frères, ses sœurs, ses cousins et les cousins de ses cousins. Il en vint même à satisfaire les besoins de ses voisins non agriculteurs auxquels il vendit ses surplus. Mais il passa dès lors ses journées courbé en deux. Les effets ne tardèrent pas à se faire sentir. Rotules émoussées, hanches effritées, lombaires calcifiées et, surtout, dents déchaussées. Car, comme il ne se nourrissait plus de fruits sains et naturels mais de mixtures abominables à base de graisses saturées dépourvues d’oméga3 tels que le goulasch, la choucroute, les blanquettes ou le bourguignon, il vit son ventre gonfler comme baudruche et de cruels maux d’estomac gâcher ses digestions. Afin de loger les médecins, nutritionnistes et autres ostéopathes qui prétendirent le soigner, il fut amené à construire des cabanes supplémentaires à celles de sa propre famille. Se formèrent ainsi des hameaux qui se réunirent en villages puis en bourgs puis en sous-préfectures et constituèrent bientôt de véritables villes. Comme il fallut bien les protéger des jalousies des villes voisines et des convoitises des conquérants sanguinaires, la construction de remparts infranchissables s’imposa. Et comme il fallut nourrir les maçons, les tailleurs de pierres, les pousseurs de brouettes et les architectes qui les édifièrent, il dut toujours plus travailler la terre pour obtenir toujours plus de rendement pour contenter toujours plus de bouches affamées. Cette ronde infernale se perpétua pendant des millénaires. Mais un vent nouveau souffle aujourd’hui sur les assiettes de Sapiens. Certes l’industrie du fast-food n’a jamais été aussi florissante, mais l’air du temps semble désormais privilégier un retour à l’époque idyllique du paradis terrestre. Ainsi la mode est-elle aux aliments "sans". Sans pesticides, sans engrais chimiques, sans OGM, sans acides gras trans, sans sel, sans sucre, sans gluten, sans lactose, sans conservateurs, sans colorants, sans arômes artificiels, sans goût, sans rien. Devrai-je renoncer à ma tranche de pain matutinale tartinée d'une belle couche de beurre normand ? Devrai-je rompre avec l’escalope de veau à la crème et le gigot de mouton présalé aux flageolets ? Devrai-je abandonner ma portion de camembert arrosée de son verre de cidre bouché ? Devrai-je revenir au blé noir et aux châtaignes si chères aux Limousins de Jean de La Fontaine et de Turgot ? Voilà qui laisse bien des choses à penser. (Réécouter les chansons de Théodore Botrel Fleur de blé noir et La ronde des châtaignes, interprétées par Serge Kerval, disques AZ)