3_octobre

      Il fallait autrefois au campagnard égaré dans sa vallée perdue au cœur des Monts deux allers et retours en voiture, parfois espacés de deux bonnes semaines, pour prendre possession d’un livre par l’intermédiaire de sa librairie préférée. Par la grâce d’Amazon, il le reçoit à présent le lendemain de sa commande. (Ce qui n’empêche nullement par ailleurs de visiter la libraire en son antre, de la saluer chaleureusement et de lui acheter un ouvrage moins urgent). Comme on l’a déjà vu, (chronique du 26 septembre 2017) tout s’accélère. En 1873, le train reliait Paris à Marseille en 16 heures et 25 minutes. Le lecteur des Méditations poétiques ne dispose plus aujourd’hui que de 3 heures et 15 minutes pour s’abandonner à de languissantes rêveries. Le café-croissant matutinal en gare de Lyon, la bouillabaisse en gare Saint Charles à midi. Le progrès progresse à grande vitesse. En réalité, tout dans la nature est empreint de cette précipitation. Notre univers lui-même se dilaterait de plus en plus vite et sa vélocité est déjà tellement folle que dans 20 milliards d’années seulement, les terriens, s’il en restait encore, ne distingueraient même plus dans leurs lunettes astronomiques les galaxies qui les entourent tant elles se seront éloignées. Notre brave Voie Lactée se sera éparpillée aux quatre vents cosmiques et les planètes de notre système solaire arrachées à l’attraction de leur auguste Phébus. Comme Jupiter, Mars et Vénus et comme des milliards de milliards d’autres planètes, notre bonne vieille Terre errera, hagarde et solitaire, dans un espace désespérément vide. Encore quelques semaines d’un calendrier qui ne correspondra plus à rien et la gravité deviendra si faible qu’elle ne permettrait plus à une pomme de tomber de son pommier ni même à une cerise de son cerisier. L’eau des océans se sera évaporée, les montagnes se seront fissurées, la croute terrestre se sera déchirée et le fer et le nickel du noyau se répandront dans le néant comme une vulgaire Expansion de polystyrène du sculpteur César. Hélas, nul admirateur n’y assistera car l’ultime seconde avant l’échéance se déroulera évidemment sans témoin. Loin de tous soins palliatifs. Personne pour assister notre univers dans son dernier souffle. Électrons, quarks et photons se dissoudront dans l’absence car le Temps lui-même se sera arrêté. Telle une baudruche de fête foraine qu’un père insouciant gonflerait au point de la faire exploser, notre univers disparaîtra. Poussé par le vent de folie qui l’a créé lors du fameux Big Bang, il aura mené sa chevauchée au pas de charge, courant avec toujours plus de hâte vers sa perte : la fin de son éternité. Demeure malgré tout un espoir. Cette impitoyable déliquescence ne serait peut-être pas vaine. Elle pourrait en effet marquer le signal de départ d’un nouveau Big Bang. Et c’est peut-être même ainsi que notre propre univers a trouvé l’énergie nécessaire et indispensable à sa première étincelle.  Si ce fantastique scénario se révélait juste, il faudrait alors en conclure que notre univers n’est probablement pas seul. Des milliards de milliards d’autres univers baudruches comme le nôtre courent peut-être en ce moment même vers leur propre anéantissement en enflant si démesurément qu’ils en viendront, eux aussi, à disparaître en une vertigineuse déflagration créatrice d’un nouvel univers. Une question s’impose alors, lancinante et cruciale à la fois. Qu’adviendrait-il si deux de ces univers en venaient par inadvertance à se frôler d’un peu trop près ou même, plus grave encore, à s’entremêler comme deux amants dans un langoureux cinq à sept ? Voilà qui laisse bien des choses à penser à l’aune de notre dérisoire petite personne. (Relire la chronique du 10 janvier 2017 sur ce sujet.)