taupiniere

       On a vu qu’El Niño a récemment occasionné des chutes de pluie diluviennes sur le Pérou, provoquant inondations et coulées de boues meurtrières. L’hiver a également déversé ses averses sur mon courtil, attendrissant ainsi la terre de la pelouse. Mulots et campagnols en profitent pour creuser leurs interminables galeries. Merles, moineaux, mésanges et chardonnerets s’en donnent à cœur joie. Les petits monticules d’herbes et de mousses abandonnés par ces rongeurs souterrains sont leur cible favorite : on y trouve une belle concentration d’insectes et de lombrics. Ces derniers sont certes de précieux auxiliaires naturels, sinon même écologiques, en aérant la terre, en l’enrichissant et en apportant au gazon les nutriments indispensables à sa pousse ferme et régulière. Mais leur prolifération deviendrait rapidement néfaste sinon même funeste. C’est pourquoi, dans sa grande sagesse, la nature a invité les taupes à y mettre bon ordre. Lesquelles taupes creusent évidemment leurs propres tunnels pour accéder elles aussi à leur garde-manger. Elles sont d’habiles mineurs de fond et conjuguent la maîtrise des meilleurs ingénieurs pour l’agencement de leurs abris souterrains et la dextérité des excavatrices les plus performantes pour les forer. Il leur faut cependant à un moment ou à un autre se débarrasser des excédents de terre. Elles n’ont alors d’autre recours que de l’amonceler çà et là en petits monticules qui viennent ainsi ponctuer de taches marron la monotonie des moquettes gazonnées. Certaines années fastes, l’altitude des courtils de banlieue peut ainsi gagner quelques centimètres. Faussant d’autant les mesures savantes effectuées par les satellites les plus perfectionnés. Outre les pâquerettes et les fleurs de pissenlit, cinq ou six mamelons décorent donc ce matin ma belle pelouse au vert tendre. Ici ou là, une pie ou un corbeau y a déjà fouaillé d’une patte volontaire. Mais la plupart de ces éminences demeurent inviolées. Et depuis la fenêtre donnant sur ma terrasse, j’ai même l’impression que leurs constructrices se sont à chaque fois donné pour objectif d’édifier la plus élevée. Je ne saurais à vue d’œil les départager avec certitude. L’une d’elle me semble cependant mériter la plus brillante des médailles. Stratégiquement située à égale distance de la platebande de rosiers, des sapins de trente années d’âge et des bouleaux guère plus jeunes, elle évoque irrésistiblement la pyramide de Kukulcán dans la péninsule du Yucatan. En plus petit bien entendu ; mais une pyramide tout de même. Ce qui n’est pas rien ! À l’image des taupes, korrigans, lutins et farfadets, l’homme aime lui aussi à édifier des monuments à la gloire de ses divinités. Il a ainsi bâti des pyramides un peu partout sur la Terre. Puis il a érigé des immeubles avec ascenseur pour y loger les riches et les luxueux bureaux des vastes entreprises multinationales. Il convient, pour le prestige, d’exposer aux yeux de tous sa surface financière et sa capacité de nuisance. Mais cette époque ancienne qui ne connaissait pas encore la télévision, internet et le téléphone portable est révolue. À coup de discours, débats et autres distributions de tracts sur les marchés du dimanche matin, des petits futés se sont édifié de vastes royaumes de paroles et de vent. Mais vient toujours le moment où les courbes des baromètres ne suffisent plus. Comme pour les taupinières, il faut déterminer sérieusement le plus haut, le plus solide et le plus riche de promesses tenables. Et comme pour les taupinières, pies, corbeaux et électeurs se font alors un malin plaisir d’égratigner les plus prétentieux, les plus volatiles et les plus inconsistants. Le concours n’est pas terminé. Reste une dernière étape. Le proverbe bantou dit que le sage lit l’avenir dans le regard des enfants. Gageons qu’une certaine forme de sagesse conduira les jardiniers à rejeter le retour nostalgique au passé du "c’était mieux avant" et à choisir le bulletin qui organise au mieux l’avenir. Ce qui laisse bien des choses à penser.