amenagement

     Le soleil couchant dessine des ombres mouvantes dans les branches nues des châtaigniers. Tournant en rond au-dessus des bois voisins, un vol de grues en route pour l’Andalousie cherche une aire de repos proche d’un étang isolé. Un râteau à la main, le jardinier contemple d’un œil perplexe le tas de feuilles mortes qu’il vient de ramasser et l’érable pourpre où le nargue une ultime récalcitrante. Doit-il attendre qu’elle se décide à tomber ? En réalité, un autre souci le préoccupe. Les médias en effervescence expliquent avec force commentaires d’experts que se joue précisément en cette saison l’avenir du Pays et donc du monde. Qui règnera l’an prochain, tel un Louis XIV démocratiquement contemporain, ou, au moins, le tentera ? C’est que le jardinier a parfois l’impression d’être dans la situation de la ménagère face aux étalages du supermarché. Elle est en quête de quelques yaourts. On lui en présente vingt mètres de linéaire. Et en manquerait-il un que la somme en donnerait malgré tout le tournis. Ainsi que l’écrit Jean Louis Fournier, l’embarras du choix peut gâcher le plaisir de l’achat ! D’autant plus que, comme sur les étiquettes, tout n’est pas toujours clairement inscrit dans les beaux discours dont on nous abreuve. Le plus important peut parfois se celer au cœur des interlignes sinon même se perdre dans l’ombre des non-dits. Et de quel avenir s’agit-il d’ailleurs ? De l’avenir d’un village, d’une vallée, d’un terroir, du Pays ? Ou de l’avenir des impétrants eux-mêmes ? Dans ce dernier cas, le choix serait tout de même moins capital aux yeux du jardinier dubitatif. Même s’il ne saurait évidemment faire de la peine à qui que ce soit et qu’il serait fort marri d’apprendre que le rejet de tel orateur par exemple l’a conduit à la dépression, que son épouse l’a quitté, que ses enfants et sa maîtresse lui tournent le dos et que sa boulangère elle-même refuse désormais de lui vendre des pains au chocolat. En dépit de son œil goguenard et de ses airs bougons, le jardinier est habité d’une âme sensible. Quant au destin de son terroir, il y a jolie lurette que la modernité l’a scellé. Grâce à sa situation géographique, il se trouve épargné par les autoroutes, les lignes pour trains à grande vitesse et les aéroports. D’aucuns diront qu’il se trouve précisément à l’écart de la civilisation postmoderne du flux perpétuel et que le déclin le guette s’il ne l’a pas déjà frappé. Pour le campagnard invétéré qu’il est, le jardinier estime que la vraie richesse se situe plutôt dans la paix de ses arbres, la qualité de l’air qu’il respire, la bonne odeur de l’herbe et le chant des tourterelles à la mi-temps du jour. Là-bas, solidement encadrés dans leur lucarne, les candidats vont nous expliquer avec conviction que l’aménagement du temps et de l’espace est indispensable et qu’ils s’y emploieront avec vigueur. Chacun le dit à sa manière, lyrique, technique sinon technologique, subliminale ou raboteuse et grave. Mais comment choisir au milieu du tohu-bohu médiatique ? Comment distinguer le plus résolu, le moins âpre, le plus chatoyant ou le plus habile à mettre tout en œuvre et par tous temps pour atteindre les objectifs promis si tant est qu’ils soient réalisables et correspondre aux attentes et aux besoins réels du plus grand nombre ? Comme pour la feuille d’érable qui refuse de quitter sa branche, faudra-t-il s’en remettre au hasard ? Car jusqu’à quel point une élection par essence partisane ne relève-t-elle pas, elle aussi, du jeu de dés ? Voilà qui laisse bien des choses à penser.

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