19_septembre

      En trajectoire descendante et en phase décroissante, la lune autorise tous travaux au jardin hormis le semis et la greffe. La pluie gardera toutefois le jardinier au chevet de la correspondance entre Élisabeth de Fontenay et Alain Finkielkraut et à l’écoute recueillie de Johan Sibelius interprété au piano d’une main de velours par Arne Akselberg. Il n’en respecte pas moins auparavant sa rituelle visite matutinale à ses arbres et à son potager. Il est temps en effet d’établir un bilan des récoltes de l’été. Accompagnés de leur pineau charentais ou même d’un doigt de porto, les melons ont éclairé les apéritifs à l’ombre des sapins, concombres et aubergines ont joliment illustré les salades composées et petits pois et haricots verts ont somptueusement rempli les assiettes et les bocaux de conserve rangés sur l’étagère. Les pommes de terre se révèlent par contre plutôt pingres et les topinambours tout aussi mesquins. Mais l’ordre du jour n’est pas à la nostalgie. Il convient à présent de dresser les plans pour la saison prochaine. Le jardinier ne s’engage jamais que dans la perspective des moissons à venir. Le jardinier cultive l’espérance. C’est pourquoi on ne peut que regretter que notre monde d’aujourd’hui ne compte pas un plus grand nombre de jardiniers parmi les siens. Des expériences existent toutefois où des citadins adeptes de la permaculture ou autres bio-dynamies s’évertuent à faire pousser leurs légumes bios à domicile. Tomates de Marmande en jardinières sur les balcons en lieu et place des traditionnels géraniums, laitues batavia relayant les rosiers des bacs floraux municipaux, choux pommés et radis roses sur les toits des immeubles.  Mais de nombreuses précautions sont à prendre avant toute consommation, la plus importante étant de laver la collecte à grande eau afin d’éliminer les particules qui la recouvrent, nitrates, sulfates et carbonates, arsenics, phosphores et chlorures ainsi que divers métaux lourds tels que le plomb, le zinc, le chrome ou le cadmium. Ce qui a pour conséquence immédiate, et contraire à l’écologie la plus élémentaire, de provoquer une surconsommation d’eau potable alors même qu’elle devient chaque jour un peu plus un enjeu planétaire. Car le nombre d’êtres humains augmentant régulièrement et leur besoin de confort s’élevant d’une même courbe ascendante, il ne leur suffit plus d’un bain de pied à Pâques et à la Toussaint pour satisfaire à leurs exigences de bien-être. Il leur faut aujourd’hui des douches quotidiennes d’autant plus gourmandes en eau qu’il est alors indispensable de rincer abondement un épiderme fragile et délicat recouvert de gels, crèmes, onguents et autres baumes aux essences sauvages qui font paraître plus jeune. Le jardinier qui n’a pas la chance d’habiter une région de vertes prairies copieusement arrosées d’une pluie nombreuse et régulière, souffrait quant à lui et dès le mois de juin de restrictions préfectorales. Ne pouvant plus baigner ses plants de courgettes à volonté, il les regarda d’un œil chagrin dépérir lentement sous l’ardent soleil de juillet. Il se verra peut-être bientôt contraint d’éponger, goutte après goutte, les maigres traces de rosée nocturne tel un bédouin ordinaire au milieu de son désert de sable. Quel jardinier, fût-il même apprenti, aurait pu imaginer jadis un tel avenir pour ses poireaux ? La science ne lui prédisait que progrès irréversibles, perfectionnements sans limites, améliorations constantes et bonifications éternelles. Pour les âmes nostalgiques confrontées à ce rude chambardement climatique et rural, on comprend pourquoi le futur d’avant paraissait plus engageant. Ce qui nous laisse bien des choses à penser à propos de celui d’aujourd’hui.